Nos mains, par Marisol Vachon

Lou est debout au centre de la scène.

Piste 1. Paroles de la mère rapportées par Lou en voix off.

«Criss que ça s’peut pas. Pas quelqu’un qui aime ben trop les enfants comme toi. Penses-y. Tu pourras jamais avoir d’enfants, j’veux dire, tu pourrais, mais ce serait pas tes vrais enfants, pas mes p’tits enfants certain, pis pas ceux de ton père non plus. »

Piste 2. Extrait de la chanson Ta reine, d’Angèle. Les autres filles viennent, une à une, lentement poser leurs mains crispées sur le corps de Lou. On ne voit pas leurs figures.

Ta main se lève. Tu m’regardes. Ta main frappe ma joue. Tu savais exactement quoi dire pour que ça fasse mal. Aujourd’hui, c’est ma main à moi qui se lève. Fuck you criss. Fuck you. Va donc chier. C’est ça que j’fais avec ma main. J’te frappe pas. J’te touche pas.

Silence. Les mains commencent à devenir plus douces sur le corps de Lou.

Aujourd’hui, elle et moi, on attend notre premier enfant. On attend les p’tits doigts qui vont serrer nos pouces, les dessins qui vont être aimantés sur notre frigo, la crise d’adolescence pis les questions qui vont nous briser en deux, mais on a pas peur. On a des couches en masse pis du scotch tape au cas où qu’la vie d’famille nous déchire d’un peu partout. (Pause.) On a pas peur des «c’est bizarre que t’as deux mères» des amis du primaire, des «mes parents trouvent ça pas correct que t’ailles à subir les conséquences de l’homosexualité de tes parents» des amis du secondaire, pis des : «pourquoi CALISS on est pas une famille comme les autres» de la bouche de notre p’tit coco qui rentre du CÉGEP. On sait pas encore c’qu’on va répondre, mais on a pas peur. On a des couches en masse, du scotch tape pis d’l’espoir.

Maman, j’ai pu peur des monstres en d’ssous d’mon lit ou des méchants dans les films. J’ai pu peur de celle que j’aime, des choses qu’on va construire ensemble elle et moi. (Pause.) Maman, j’ai pu peur que mon bébé soit pas vraiment l’mien parce que j’sais que j’l’aimais déjà avant même que j’te dise que j’tais lesbienne. J’l’aimais quand j’jouais à la famille avec mes poupées en plastique, quand j’animais au camp de jour pis quand j’cherchais sur internet comment avoir un bébé quand t’es deux filles pis que t’as pas d’pénis, quand je demandais au monde entier c’est tu vrai qu’on peut avoir un bébé – notre vrai bébé – pis que c’est ma mère qui est conne. (Pause.)  J’ai pas encore de réponse, mais j’ai pas peur. J’ai hâte. J’ai hâte aux fesses qui trempent dans l’eau d’la toilette, à la célébration, la cérémonie du collant sur le calendrier à pipis. J’ai hâte aux «prêt, pas prêt, j’y vais», aux appels info-santé, aux «oui bonjour, mon enfant a mangé d’la crème à raser parce qu’y croyait que c’était d’la crème fouettée», aux «oui, mon enfant a trouvé d’la boule à mite pis croyait que c’tait d’la gomme balloune». J’ai hâte que mon bébé me demande d’arrêter de l’appeler mon p’tit coco devant sa gang de chum, j’ai hâte de devenir quétaine pis de dire des choses que les vraies de vraies mères disent «parce que honnêtement, si mes enfants sont en santé, j’peux pas demander mieux».

Si y a une chose que tu m’as apprise maman, c’est d’avoir peur. D’avoir peur de soi, des autres, des yeux pis des mains. Tu m’as appris qu’une paume, ça donne une bonne fessée, pis moi, toute seule, j’ai appris qu’une main, ça peut aussi caresser. Le soir, quand tu brisais tes jointures en frappant sur la table de cuisine, en bas, dans ma chambre, j’me construisais une couverture avec l’empreinte de mes mains. J’apprenais que je n’avais pas besoin d’une mère comme toi pour me border. J’m’assurais que je n’allais pas devenir une mère comme toi.

Silence. Les mains se dirigent vers le ventre de Lou.

Ma main se lève. Se dépose sur mon ventre. Aujourd’hui, elle et moi, on accueille notre premier enfant. Elle et moi, le p’tit au creux des bras. Sur les cuisses. Demain, le p’tit pu si p’tit à sa fête de 16 ans.

Le temps passe vite quand on décide d’ignorer, maman.

Si tu reviens,

J’pense pas que j’t’ouvrirais la porte.

Noir.

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