Trophée de chasse, par Marisol Vachon

Je n’aime pas le Burger King. Ça me lève le cœur.

Les frites molles, le plancher toujours un peu mouillé de la dernière moppe, l’odeur des croquettes et le ketchup un peu partout sur les tables, c’est dégueulasse. Je n’aime pas les parents qui amènent leurs enfants au Burger King. Les parents qui osent croire qu’emmener leurs enfants jouer dans des cages en plastique pardonne les méchants mots qu’ils ont dits durant la semaine. Je n’aime pas voir les fausses couronnes en papier sur la tête des fausses princesses du Burger King. Je n’aime pas les trios, les cartes royales BK, le Whopper BBQ Bacon, la sauce aigre-douce et les gens qui disent: « Oui bonjour, je peux prendre votre commande? »

Je n’aime pas le Burger King.

J’arrive face à face avec la grosse porte en vitre tachée un peu partout d’empreintes de mains graisseuses. Je tire pour l’ouvrir. La poignée en métal est froide. C’est étrange parce qu’on est en plein été et que le soleil plombe directement dessus. C’est peut-être juste mes mains qui sont chaudes. Depuis quelques jours, j’ai de drôles de sensations dans le corps. C’est peut-être juste les médicaments qui font effet.

Je rentre dans la salle à manger. Je cours, passe devant le comptoir. Le menu sur les écrans capte mon attention, je me répète: « pas le temps de manger ». Je me rends jusqu’à l’affiche Zone enfants. Sur la partie matelassée de la salle de jeux, j’enlève mes souliers et mes bas. Rapidement, je grimpe dans le module. Les enfants me demandent: « Veux-tu jouer avec nous? » Je n’ai pas le temps de répondre. En haut, je cherche. Je regarde autour de moi. Des matelas partout. Dans la salle de jeux du Burger King, je ne trouve pas la vraie vie. J’ai envie de tomber, de me pitcher en bas pour que ça fasse mal en criss. Les enfants me conseillent : « Regarde, c’est pas si grave, saute dans les balles, c’est l’fun quand même. » C’est peut-être pour ça que les adultes ne grimpent plus dans les modules. Ou, peut-être parce que, lorsqu’ils veulent redescendre, ils sont coincés. Je suis prise en haut de la glissade. Mon corps d’adulte ne rentre pas dans le tube jaune pétant qui descend jusqu’en bas. Je ne peux plus partir. Les marches que j’ai prises pour monter sont retirées une à une par les enfants. Je regarde autour de moi. En face, une vitre sépare l’espace de jeux de la salle à manger. Accotés contre le verre, des parents qui regardent leurs enfants s’amuser, des infirmières et des machines. Je leur fais signe pour que quelqu’un vienne m’aider. C’est comme si personne ne pouvait me voir. Je regarde un peu plus haut sur la vitre. L’éclairage du Burger King frappe le verre et me permet d’entrevoir mon reflet. J’ai l’air d’un chevreuil mort sur le toit d’un pickup, poignets, chevilles, cuisses, taille et thorax retenus, ligaturés au lit. Je suis un trophée de chasse gagné de façon malhonnête. Un pour le gun, zéro pour l’animal.

Est-ce qu’ils servent des croquettes de chevreuil au Burger King?

Je m’aperçois que ma jaquette couvre à peine mon corps, coincée un peu partout dans les ganses, elle laisse découvert, à la vue de tous, l’un de mes seins nu.  Je veux le couvrir avec ma main. Les enfants dans le module ne peuvent pas voir des choses comme ça. J’essaie de le cacher, mais ma main ne bouge pas. Partout sur mes bras, l’empreinte de mes dents gravée dans ma peau. Dans la salle, ça sent de moins en moins la croquette et de plus en plus l’alcool à friction, la bave et le brûlé des néons. Je n’aime pas ça. Sensation étrange. Je ferme les yeux et je me répète: « Ce soir, c’est le Burger King qui va me sauver. »

Toujours prise en haut du module, j’essaie de redescendre. Je traverse un pont en cordages, mais je perds pied et je glisse. Mes jambes pendent dans le vide. Je suis prise dans le pont filet du module. Je pogne le vertige à ce moment-là. Je vomis des mottons, des frites et du sang. Le concierge vient nettoyer. Il met de la petite poudre blanche sur le vomi pour pas que ça sente mauvais. Il place des cônes oranges autour pour pas qu’on marche dedans. Quand le concierge part, je lève la tête. Il n’y a plus d’enfant dans le module. Je suis toute seule, comme si on avait décidé de me placer là.

Plus le temps passe, plus je panique. Ma respiration est de plus en plus forte. Une infirmière vient s’assurer que le taux d’oxygène dans mon sang est encore acceptable. Elle est suivie de deux gardes de sécurité. « Arrête de gueuler criss d’animal, tu comprends pas qu’on va te laisser là plus longtemps si tu fermes pas ta criss de gueule d’ostie de malade dans tête.» Je ne sais pas qui m’a parlé. Je ne sais jamais qui parle, comme si les mots s’échappaient d’ailleurs que par la bouche, comme si les sons ne se construisaient pas dans la gorge, mais dans le ventre. Je ne sais pas qui a parlé.

Peut-être un enfant?

Mon corps tremble. J’ai besoin d’aller faire pipi. Je cherche le signe des toilettes partout sur les murs du restaurant. La dame en uniforme, celle qui vide et nettoie les tables, passe près de moi. Je lui demande: « Où sont les toilettes? »

Elle répond: « T’as besoin de pisser, pisse dans tes draps, on va les changer plus tard. »

L’infirmière, suivie des deux gardes, sort de la chambre.

C’est à ce moment-là que ça me frappe. Ça me frappe fort, aussi fort qu’un chevreuil qui se fait frapper par un 10 roues. Une lumière qui m’aveugle. D’un coup, sur le cul, sur le dos, à ne plus pouvoir bouger. Perte totale du contrôle de mon corps.

Je suis un chevreuil, un animal qui pisse par terre.

9 juillet 2007. C’est ma fête de 9 ans. Papa pose sur ma tête une couronne en papier Burger King. Mathilde, Thomas, Anouk, Benjamin et Émile disent au revoir à leurs parents, puis viennent me rejoindre dans le module. Quand, deux semaines auparavant, maman m’avait demandé ce que je voulais faire pour ma fête, j’avais dit que je voulais qu’on aille au Burger King. Ma mère m’avait suggéré de choisir quelque chose à l’extérieur comme il annonçait beau ; aller à la piscine, au parc, aux glissades d’eau ou même, à La Ronde. Cependant, je n’ai pas changé d’idée. Je n’aime pas le Burger King, mais si je veux que Mathilde, Thomas, Anouk, Benjamin et Émile aient du fun, il faut absolument que ça soit au Burger King que ça se passe. C’est comme ça à 9 ans.

On est tous ensemble dans le module. Ils courent tellement vite. Moi, je suis derrière. J’ai un peu la chienne, je trouve que les matelas n’ont pas l’air si mous que ça. J’ai peur de tomber. Quand on arrive en face de la glissade, je fige. En bas, ils me crient : « Aweille, fais pas la poule mouillée! » J’ai mal au ventre. Il faut que je fasse pipi. Pas capable de me retenir. Pire humiliation humainement possible.

Je sens le drap trempe sous mon corps. Le matelas encore humide après quelques heures passées dans ma pisse. J’entends encore, 10 ans plus tard, Mathilde, Thomas, Anouk, Benjamin et Émile crier en bas du module: « Elle a fait pipi dans sa culotte. C’est un bébé lala, elle est bizarre!» J’entends Zach, mon père, un docteur, Isabelle, la prof du secondaire, le policier, ma voisine, Mikael et Jacinthe crier: «Ostie de malade mentale, de folle, de fuckée, de dangereuse.» J’entends les cris de l’ambulance, l’agent qui m’installe sur la civière dire à son collègue : « Sa tête, vite, maitrise sa tête, je m’occupe des bras! » J’entends le son de la civière qui roule jusqu’à la chambre d’isolement, les pas des quatre hommes qui prennent mon petit corps de femme et le déplacent sur le lit, le maintiennent sur le lit. J’entends le bruit sourd des ganses qui sont clipsées sur chacun de mes membres, et, par-dessus tout, j’entends le soupir des autres qui prennent un pas de recul, qui regardent mon corps attaché. Un soupir qui veut dire : enfin, pause, plus besoin de s’occuper d’elle.

J’essaie de faire taire les voix dans ma tête. Je pense au module du Burger King. Pourquoi je n’ai pas glissé?

Je crie de plus en plus fort : « Pourquoi je n’ai pas glissé! »

Je hurle maintenant. Un cri animal qui vient du ventre. Devant moi, la petite fille de 9 ans apparaît, me regarde. Dans ses yeux, déception d’un père qui comprend que son fils est trop mou pour abattre les oiseaux, déception du chasseur qui revient de la chasse sans animal à empailler. Dans ses yeux, la honte.

Je vais perdre connaissance, mais j’ai le temps d’entendre une autre voix, peut-être celle de l’infirmière, dire aux autres : « Que personne ne la détache, sous aucun prétexte. Elle va baigner dans sa pisse. J’ai besoin de sa tête pour l’accrocher dans mon salon. »

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