Berlin 2026

Vingt élèves de l’option Cinéma du programme Arts, lettres et communication du Collège de Maisonneuve ont connu la joie cette année encore de participer au prestigieux festival international de films la Berlinale dont c’était cette année la 76e édition. Vous trouverez ici d’abord un texte sur la fascinante ville de Berlin, suivi des comptes rendus de la participation de nos élèves au prestigieux European Film Market (EFM) , d’une rencontre avec la réalisatrice Geneviève Dulude-De Celles, gagnante d’un Ours d’argent pour le scénario de son film Nina Roza, ainsi que d’une expérience cinématographique inédite au mythique Kino Babylon de Berlin!

Vous pouvez retrouver ces textes aussi sur le site du Goethe-Institut de Montréal.

Berlin 2026 : une ville inspirante, entre tradition et modernité

Lylhèm Pardo-Cardonnel
(pour les 20 stagiaires Berlin 2026 du Collège de Maisonneuve)

Nos 20 cinéastes en herbe à Teufelsberg (la montagne du diable!)

Berlin est vraiment une ville unique. Peu importe où on s’arrête, on a l’impression qu’elle nous parle, qu’elle s’adresse directement à nous pour nous faire comprendre sa dynamique complexe. C’est que Berlin se situe en équilibre entre tradition et modernité, avec son histoire dense, parfois pesante, mais qui est toujours balancée par la vivacité de son ambiance marquée par une effervescence culturelle et artistique que très peu de villes peuvent se targuer d’avoir. Ce n’est donc pas un hasard si je me suis surpris, à plus d’une reprise, à m’arrêter au milieu de rien, devant un wagon de métro ou encore devant un mur d’immeuble à logements marqué par le talent des artistes de rue berlinois, pour admirer la richesse de cet environnement urbain complexe.

L’architecture est un aspect particulièrement intéressant de cette cité, c’est même l’une des choses qui saute aux yeux dès qu’on met les pieds dans “la ville grise”. Cet effet est principalement dû au côté très hétérogène de la ville. D’un côté, certains bâtiments témoignent d’une longue histoire artistique et culturelle au travers de styles classiques, néo-gothiques ou néo-romans avec des bâtiments en pierres très détaillés et impressionnants, comme sur la magnifique île aux musées, et d’un autre côté, beaucoup d’habitations adoptent un style presque brutaliste typique des années fin 70, avec de grandes bâtisses de béton bien alignées. Au milieu de ça, certains bâtiments ressortent du lot avec une architecture moderne constituée de grandes vitres, de formes audacieuses et de tailles impressionnantes. Même si cette phrase est souvent utilisée à tort et à travers, il est indéniable que cette ville est une charnière miracle entre tradition et modernité.

Si la ville est divisée par l’architecture, elle est alors unifiée sur d’autres plans, notamment l’art visuel tel que le street art. Il paraît que le surnom de Berlin est “la ville grise”. Jamais je n’ai entendu un tel mensonge. La cité brille par les œuvres qui ornent chacun de ses recoins : murales, sculptures, performances de rue ou que-sais-je encore, et ce, même dans la grisaille et le froid de l’hiver allemand. L’apothéose de cette pratique se trouve, à mon sens, dans un des lieux en bordure de Berlin, Teufelsberg (littéralement la montagne du diable). Originalement une station météorologique, puis une station d’écoute américaine pendant la guerre froide et, enfin, la plus grande galerie de street art à ciel ouvert d’Europe. Ce lieu représente extrêmement bien Berlin. Premièrement, l’aspect de la transformation, car Berlin est une ville qui s’est vue transformée complètement, même sur de courtes périodes, souvent par différentes occupations, par des mouvements collectifs et sociaux ou simplement par le progrès. Deuxièmement justement, l’aspect collectif, car Berlin est une ville profondément communautaire. Que cela soit par les différents projets artistiques à tous les coins de rue ou par les grands mouvements politiques telles que les manifestations ou les contestations publiques, Berlin est façonnée par la parole libre, les débats et les mouvements. En somme, c’est une ville qui est “vivante” à tous les niveaux.

Teufelsberg

On peut en somme dire que Berlin est une ville où il se passe toujours quelque chose. Elle est connue pour être le théâtre de certains des âges les plus sombres de notre histoire, mais également comme un épicentre mondial de l’art, de la culture, de la politique, des mouvements sociaux et de la musique techno (oui, oui, c’est spécifique à Berlin). Et une autre des beautés de Berlin, c’est comment elle n’a pas peur d’affronter son passé, même si ce dernier est parfois effrayant. J’ai eu la chance de visiter Berlin de manière souterraine grâce à Berlin Underwelten et, en visitant ce musée souterrain installé dans des anciens bunkers, j’ai compris un peu mieux ce qui s’était passé et surtout, comment mieux voir venir le prochain événement tragique mondial. J’ai vu aussi le camp de concentration de Sachsenhausen, à quelques minutes de train de Berlin. Encore là, l’histoire n’est pas cachée, elle est rendue accessible dans le cadre d’un très beau et très inspirant devoir de mémoire. Les habitants de cette ville étrange sont tous très différents, mais s’il y a bien quelque chose qui unit toutes ces personnes, c’est qu’elles ont toutes beaucoup de choses à dire, exactement comme Berlin qui ne peut s’empêcher de nous parler à chaque coin de rue.    

Le camp de Sachsenhausen

Le business du show-business

Mikha Moryoussef et Juan Martin Patino
(pour les 20 stagiaires Berlin 2026 du Collège Maisonneuve)

C’était enfin à notre tour de vivre le fameux stage à Berlin. À l’occasion de la Berlinale, le European Film Market (EFM) a eu lieu à nouveau et nous avons eu l’opportunité de nous y joindre encore une fois, en tant qu’hôtes et hôtesses du Pavillon du Canada, pour Téléfilm.

L’EFM nous a permis de découvrir un nouvel angle sur ce que le rôle de producteur et distributeur impliquait. D’avoir accès à cet espace dédié à la collaboration internationale était une expérience unique. Le Pavillon du Canada accueillait de nombreuses compagnies de production et de distribution qui consacraient leur présence à des rencontres dans le but de développer des partenariats intéressants. Nous avions la tâche particulière de guider les passants dans leur recherche de collaboration avec notre pays. Rien de moins!

Notre responsabilité était essentiellement de fournir aux clients des informations pertinentes sur des distributeurs ou producteurs visant la co-production ou la distribution avec le pays en question. La charge pouvait être parfois assez élevée, nous empilions des notes contenant les demandes des clients pour leur envoyer un suivi par courriel après nos recherches. Cependant, la beauté de notre expérience à l’EFM était dans la richesse des rencontres que nous avons faites.

Le réseautage fait partie intégrante de l’industrie du cinéma, et nous n’avons pas manqué d’y prendre part à de multiples occasions. Au début de notre voyage, nous avons eu la chance d’être invités à l’ambassade du Canada pour une soirée où se rassemblaient bon nombre de professionnels du milieu du cinéma canadien. On y célébra d’abord les accomplissements de tous les membres des différents projets présentés à la Berlinale, puis on laissa la place aux convives pour qu’ils puissent discuter et faire des rencontres intéressantes. Nous avons eu des discussions captivantes avec différents réalisateurs et autres professionnels, comme Geneviève Dulude-Decelles, dont le film Nina Roza était présenté en compétition, et qui nous a donné des scoops en primeur à propos de celui-ci (voir texte plus bas). Cet évènement nous a donc permis d’avoir un réel avant-goût de ce à quoi ressemblera l’aspect du réseautage de notre future carrière.

Plus tard dans notre séjour, nous avons aussi eu l’opportunité de vivre une autre expérience extraordinaire lors d’une soirée dans laquelle nous avons participé à trois événements de réseautage de suite. Celle-ci commença par un évènement célébratoire de la SODEC, où nous avons pu faire la rencontre de nombreux Québécois travaillant dans différents secteurs de l’industrie, ce qui nous a permis de nous faire une meilleure idée du fonctionnement de celle-ci au Québec. Puis nous nous sommes dirigés vers le prestigieux Bellboy Bar, où était célébré l’inauguration de la première édition du marché du film au prochain Festival international du film de Toronto (TIFF) et où nous avons pu découvrir un tout autre aspect de l’industrie canadienne. Enfin, nous avons pris part à la soirée de célébration de la première du film Nina Roza où musique, danse et discussions passionnantes furent au rendez-vous.

Nos expériences dans les coulisses de l’industrie cinématographique ont été parmi les opportunités les plus enrichissantes de nos vies. Grâce à elles, nous serons maintenant prêts à faire face aux défis que nous offrira la vie professionnelle du cinéma. Grâce à ce stage, nous sommes clairement mieux outillés pour la suite des choses.


Rencontre avec Geneviève Dulude-De Celles : Masterclass bulgare

Vivianne Charbonneau et Anne Delafontaine
(pour les 20 stagiaires Berlin 2026 du Collège Maisonneuve)

Lors de notre passage à la 76e Berlinale, nous avons eu la chance d’avoir une rencontre avec Geneviève Dulude-De Celles, la réalisatrice et scénariste de Nina Roza, film présenté en compétition officielle au festival. À l’heure de la conférence, nous ne savions pas encore que son film allait même remporter l’Ours d’argent pour le meilleur scénario!

Nina Roza est un film québécois qui suit Mihail (Galin Sotev), immigrant bulgare habitant Montréal depuis plus de 25 ans, dans sa relation tumultueuse avec sa fille, Rose (Michelle Tchonchev). Son métier de curateur pour une galerie d’art de Montréal le ramènera à contrecœur en Bulgarie, à la rencontre d’une très jeune artiste, Nina, avec laquelle il tissera des liens qui lui permettront de réparer sa relation avec sa propre fille. Ce n’est pas le premier film de Dulude qui se rend à la Berlinale. En effet, son premier long-métrage, Une colonie, avait déjà été projeté pour l’occasion, dans la catégorie Génération Kplus en 2019. Le film avait d’ailleurs fait très bonne impression, en remportant l’Ours de cristal.

Au cours de son masterclass, donné dans la salle de conférence de l’ambassade du Canada à Berlin à Potsdamer Platz, la réalisatrice nous a fait part du processus créatif et du travail de financement derrière son long-métrage qui, on peut le dire, est le résultat d’une réalisation avec plusieurs complications étant donné son temps de tourmage divisé entre le Québec et la Bulgarie. Nous avons même eu la chance d’entendre Michelle Tchonchev, l’actrice jouant le personnage de Rose, nous parler de la personne derrière son personnage. La réalisatrice nous révèle assez tôt qu’elle a fait une partie de ses études en Europe de l’Est, plus précisément en Roumanie, ce qui a été l’inspiration de base pour Nina Roza, qui explore la culture slave. Une autre inspiration marquante a été l’histoire d’une de ses amies. En effet, la vie de cette dernière lui a permis de poser les fondations du personnage de Rose. De plus, il est intéressant de remarquer que le film se déroule en Bulgarie et non en Roumanie, le pays où la réalisatrice a fait ses études. C’est le cas, car le financement en Bulgarie pour les projets étrangers est beaucoup plus facile à obtenir qu’en Roumanie, ce qui explique les origines des personnages du film.

Pour s’assurer que le film soit authentiquement Bulgare, une culture qui n’est pas celle de Dulude-De Celles, cette dernière s’est assuré qu’une grande partie de l’équipe technique soit bulgare, surtout lors des scènes en Bulgarie. La production, la direction artistique et les acteurs bulgares étaient constamment consultés. Le financement provenait aussi, en grande partie, de productions bulgares. Sans ce financement, le film n’aurait pas existé. On pense d’ailleurs facilement à une scène magnifique du film, où les gens habitant le village de la petite Nina se rassemblent pour fêter au clair de lune. Les acteurs de cette scène sont en fait les habitants réels du village en question, ce qui crée une immersion cathartique dans le monde bulgare du film. Quant à elle, Michelle Tchonchev est elle-même d’orgine bulgare, ce qui la connecte automatiquement à son personnage. Elle nous a parlé de son parcours, composé d’impro et de cours de théâtre. C’est en refaisant une scène en bulgare lors de son audition qu’elle a conquis le cœur de toute l’équipe.

Pour ce qui est du futur, Geneviève reste évasive, mais son succès, notamment à la Berlinale, annonce de très belles choses. Et pour illustrer la grande générosité de la réalisatrice, je me permets une petite anecdote. Alors que nous attendions notre vol de retour à l’aéroport de Berlin, Geneviève est soudain apparue au sein de notre groupe, après nous avoir reconnu au loin. C’est la première fois qu’on la voyait depuis le gala de clôture du festival. Son réflexe fut de venir nous voir pour nous laisser tenir son Ours d’argent qu’elle transportait précieusement dans son bagage à mains. Nous lui en sommes très reconnaissants et nous suivrons avec intérêt ses prochains projets. Nous sommes fiers d’avoir été représentés par une telle artiste à la 76e Berlinale!


Nosferatu : un voyage dans le temps au mythique Kino Babylon de Berlin

Rafael Barrette-Iraola et Maeva Chiarore
(pour les 20 stagiares Berlin 2026 du Collège Maisonneuve)

Le 20 février dernier, nous avons eu la chance d’assister à la projection de Nosferatu (1922), long-métrage réalisé par F.W. Murnau, accompagné d’un orchestre d’une vingtaine de musiciens au cinéma Babylon de Berlin. Le Babylon est actuellement le seul cinéma avec orchestre en résidence encore accessible au public. Celui-ci donne réellement une impression de voyage dans le temps et nous offre une expérience immersive dans l’univers des débuts du cinéma. Cet orchestre nous amène à admirer le film d’une autre manière et à être complètement ancrés dans son univers. Le Babylon nous propose une salle exceptionnelle muni d’un magnifique balcon qui nous garde toujours dans cette ambiance plus ancienne. D’ailleurs, lorsqu’on passe les portes de ce magnifique théâtre d’époque, nous sommes accueillis par une gigantesque statue du fameux robot de Metropolis de Fritz Lang, un autre hommage à l’expressionnisme allemand.

Une séquence de ce film est d’ailleurs projetée en continu sur les murs de l’entrée du cinéma, où les cinéphiles prennent un verre en dégustant du popcorn. De plus, le Babylon offre une représentation avec orchestre par jour durant la semaine de la Berlinale, ce que le chef d’orchestre a nommé les « Babylonales », une bonne manière de retourner aux sources du cinéma lors d’un festival qui met la nouveauté en lumière.

Étant reconnu comme l’un des cinémas les plus emblématiques de Berlin, le Kino Babylon, implanté dans le fameux quartier de Mitte, se distingue non seulement par son architecture et son histoire, mais aussi par son rôle continu dans la vie culturelle cinématographique de Berlin depuis la fin des années 1920. Le bâtiment fut érigé en 1928-29 par l’architecte Hans Poelzig, suivant le style de la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit), courant architectural fonctionnel et sobre qui marquait l’époque de la République de Weimar. Il ouvrit officiellement ses portes le 11 avril 1929 comme salle de cinéma muet, avec une fosse dans le but d’y mettre un orchestre ainsi qu’un orgue accompagnant les projections. Malheureusement, pendant la Seconde Guerre mondiale, la salle fut partiellement endommagée, entrainant des rénovations en 1948 afin de la restaurer. Après la guerre, le Kino Babylon, situé dans la zone soviétique puis en RDA, devient un cinéma spécialisé se concentrant sur la diffusion de films d’arts et d’essais. Alors qu’il ne comportait qu’une seule et unique salle lors de sa création, le Babylon compte aujourd’hui trois salles de respectivement 500, 68 et 43 places, permettant des programmations flexibles et multiples. Entre 2008 et 2010, il accueille notamment des projections pour le festival de la Berlinale qui utilise de nombreuses salles dans toute la ville afin de montrer ses films.

Dans Nosferatu, Thomas Hutter quitte sa femme Ellen pour finaliser une transaction immobilière avec le mystérieux comte Orlok, qui s’avère être un vampire semant la mort et la peste dans la ville de Wisborg. Le film frappe par son esthétique expressionniste : des jeux d’ombres et de lumières contrastants, des silhouettes déformées et des compositions visuelles presque picturales, incluant la célèbre ombre de Nosferatu grimpant l’escalier. Et s’il date de 1922, le film impressionne encore aujourd’hui par sa modernité déconcertante, comme en témoigne l’utilisation de l’accéléré, du stop-motion et que dire de cette séquence terrifiante où Murnau a choisi d’utiliser le négatif de la pellicule?! Bien que le film est tourné en décors naturels, l’usage de la lumière transforme l’espace en paysage psychologique, créant un fort sentiment d’oppression et d’angoisse. Le rythme du cinéma muet, avec ses intertitres, sa gestuelle stylisée ainsi que sa tension progressive, en plus de la musique orchestrale jouée en direct, donne un aspect inédit et percutant au film. De plus, la composition jouée par l’orchestre est celle-là même qui accompagnait Nosferatu à ses débuts en 1922. Voir cette œuvre au mythique Kino Babylon, salle contemporaine de l’époque du film, lui fait gagner une dimension immersive rarement exploitée pour les films de l’époque : cela nous offre l’impression de retourner dans le passé, une sorte de capsule temporelle nous menant directement au début du XXe siècle et au cinéma expressionniste à son paroxysme.

Nosferatu (source Wikipedia)