
Stage littéraire en Martinique (édition 2025)
Pour une deuxième année consécutive, des élèves de l’option Littérature , mais aussi de l’option Langues de notre programme Arts, lettres et communication, ont participé au Festival en pays rêvé, une célébration du livre et de la littérature qui s’est tenue du 16 au 23 novembre. Dans le cadre de leur cours Écrire et publier, deux élèves témoignent de cette expérience à travers les chroniques écrites lors de cet événement littéraire.

Chroniques martiniquaises
(16 au 23 novembre 2025)
18 novembre, Lycée Bellevue
L’écho d’une justice encore à construire
La première conférence se déroulait dans l’amphithéâtre Amélie-Plongeur, au Lycée Bellevue. L’endroit est magnifique : devant la mer, une école rappelant un campus universitaire. C’est dans ce décor que Rokhaya Diallo nous parle de son parcours. Elle décrit l’instant où pour la première fois, elle a ressenti une injustice. Elle était enfant, l’aînée de sa famille. Sa mère avait demandé de l’aider dans la maison, mais lorsque son frère atteignit le même âge, il n’eut pas les mêmes responsabilités. Pour elle, ce simple détail a tout déclenché : un sentiment d’inégalité, puis une révolte intérieure qui ne l’a plus quittée. C’est là que son féminisme est né.
Rokhaya Diallo explique, qu’aujourd’hui encore, elle fait face à des comportements sexistes, surtout dans le milieu des débats publics : on l’interrompt, on lui accorde moins de temps de parole, et ce, parce qu’elle est une femme. Elle souhaite que les femmes d’aujourd’hui apprennent de ses expériences. « Dites que ce n’est pas correct. Parlez. Ne restez pas dans l’ombre. »
Laurie Paré-Lévesque
Elle traite aussi de misandrie, qui serait la haine des femmes envers les hommes, l’inverse de la misogynie. Diallo déconstruit ce concept, affirmant que les femmes n’ont jamais eu, dans l’histoire, le pouvoir de renvoyer le même impact que les hommes. De plus, elle souligne que l’homme n’est pas au centre. De traiter de misandrie serait encore mettre l’homme au centre de nos préoccupations et le féminisme cherche à faire tout le contraire.
Dalia Mak

19 novembre, Musée du Père-Pinchon
Les traces du passé
Conférence sur la « Littérature des possibles », avec Marie-Reine de Jaham, Simone Schwarz-Bart et Louis-Philippe Dalembert. Médiateur, Emmanuel Khérad.
Au cours de cette conférence, Simone Schwarz-Bart fait part de sa réticence, au départ, à écrire son roman Nous n’avons pas vu passer les jours. Elle avoue avoir longtemps hésité à écrire ce récit. Elle trouvait étrange de mettre en lumière une histoire intime entre deux écrivains issus de cultures différentes, même si leur vie ensemble avait été belle. On lui a demandé quelle femme noire elle considérait comme une battante. Sa réponse m’a surprise, car elle a évoqué un personnage de fiction présent dans son roman Pluie et vent sur Télumée Miracle. Pour elle, Télumée, incarne la persévérance, la dignité et l’attachement aux siens, à sa terre. Comme Schwarz-Bart vit loin de son pays natal, la Guadeloupe, Télumée est une sorte de repère intérieur, une façon de rester lié à son île, même à distance. À travers ce personnage, elle se rappelle d’où elle vient, ce qui l’a façonnée, et ce qu’elle veut encore transmettre.
Laurie Paré-Lévesque
20 novembre, Palais des congrès de Madiana.
J’assiste à la conférence « Hommage à la femme noire, hier et aujourd’hui ». Comme invitées, Simone Schwarz-Bart, Rokhaya Diallo, Léo Vignocan, avec le modérateur, Bernard Lehut.
Pour débuter la rencontre, Bernard Lehut pose une question un peu simple : « Quel mot rendrait le mieux hommage à la femme noire? » Difficile à développer. Les trois invitées donnent des réponses qui méritent un temps d’arrêt. Rokhaya Diallo répond « insoumission », Simone Schwarz-Bart, « célébration », Léo Vignocan, « pluralité ». Rokhaya Diallo dénonce la misogynoire. Par là, elle entend la représentation péjorative, raciste, des femmes noires qui sont dépeintes comme agressives, maternelles et/ou hypersexuelles et insolentes, entre autres à cause du cinéma. Léo Vignocan renchérit en abordant le sujet de l’afroféminisme qui est d’autant plus important puisque le racisme peut être présent même chez les groupes féministes. Ce phénomène s’appelle le féminisme blanc et souhaite l’émancipation d’un certain groupe de femmes seulement.
Comme quoi le racisme est assez pervers pour se faufiler n’importe où.
Dalia Mak

21 novembre, Lycée Schoelcher
Kamel Daoud répond aux questions de la jeunesse
Kamel Daoud exprime être d’abord devenu journaliste pour avoir « l’impression de vivre intensément » et pour avoir une « expérience du monde plus grande ». Puis, il affirme que son expérience en journalisme lui a servi pour l’écriture d’Houris. Le livre expose la décennie noire, guerre civile en Algérie qui prend place de 1992 à 2002. Événement trop peu couvert à cause de la censure exercée par le gouvernement algérien. Kamel Daoud a dû quitter l’Algérie à cause de son métier d’écrivain qui mettait sa vie en danger. Il affirme aussi avoir considéré plusieurs fois abandonner l’écriture. En effet, le livre Houris est polémique. Saâda Arbane, une égorgée, une rescapée de la décennie noire, accuse Kamel Daoud d’avoir volé son histoire. Comme réponse à cela, il affirme que l’histoire de son roman s’inscrit dans le domaine public, que tout le monde en Algérie est au courant de l’atrocité qui a affecté ces gens car oui, elle n’est pas la seule à avoir été victime de ce sort. Lorsque les questions au sujet de la polémique lui sont posées, Daoud y répond, mais avec une certaine retenue. S’il n’a rien à se reprocher, pourquoi autant de précautions?
Dalia Mak
Poursuivre sa passion malgré le danger
Kamel Daoud ne peut plus retourner en Algérie, sous peine d’être emprisonné.
Malgré tout, nous sentons qu’il n’a aucun regret. Pour lui, certains récits doivent être portés, même si cela demande du courage, ou même du danger.
Laurie Paré-Lévesque

Discussion marquante et émouvante
21 novembre, Direction des Affaires Culturelles
La dernière conférence « Nos guerres indicibles », se déroulait à la Direction des Affaires Culturelles, à l’extérieur, en soirée. Il faisait encore très chaud, même après le coucher du soleil.
Le livre Hewa Rwanda, Lettre aux absents, de Dorcy Rugamba, est un hommage à ses parents. Au cours de la conférence, il nous fait part de son histoire. Sa famille assassinée lors du génocide au Rwanda. Sur une famille de 10 enfants, 6 d’entre eux ont été assassinés ainsi que ses deux parents.
Il avoue être retourné au Rwanda deux ans après la fin du génocide. Il n’y avait plus rien, tout avait été nettoyé. Personne ne parlait des siens. Cela l’a encore plus blessé, car il avait l’impression que sa famille était tombée dans l’oubli. De là lui est venue l’idée d’écrire ce livre. Il a eu la force et le courage de l’écrire 30 ans après les événements. « Le drame ne trouve pas les mots », nous dit-il. Il dit aussi qu’avec le temps, la perception des morts change. Plus le temps passe et plus les souvenirs s’effacent, comme s’ils n’avaient pas existé. Son livre est à la fois une manière de se rappeler sa famille, mais aussi de mettre de l’avant les victimes qui souvent, dans les romans, restent dans l’ombre des bourreaux et deviennent seulement des informations supplémentaires à la description.
Laurie Paré-Lévesque
Olivier Norek, raconte, lui, dans son roman Les guerriers de l’hiver, une fiction basée sur les événements historiques qui opposèrent la Russie et la Finlande de 1939 à 1940. Au début de la rencontre, l’auteur spécifie que « cette histoire n’est pas mon histoire. » Détail mineur, mais que j’ai quand même apprécié. Olivier Norek a une approche particulière pour son récit de guerre. Il s’attarde beaucoup sur les relations des soldats entres eux. Il affirme que l’incertitude du lendemain entraine l’urgence d’aimer. Suivant cette idée, il dit la phrase suivante : « Pour gagner cette guerre, il fallait que les soldats s’aiment. » C’est pourquoi il accorde à son ouvrage les mots-clefs : fraternité et amitié.
Dalia Mak

Stage littéraire en Martinique (édition 2024)
Pour la première fois, en 2024, des étudiant·es de l’option Littérature de notre programme Arts, lettres et communication ont participé à un stage dans le cadre du Festival en pays rêvé, une célébration du livre et de la littérature fondée en 2022 créée dans le sillage des deux éditions martiniquaises du Festival Écritures des Amériques avec la volonté de doter la Martinique d’une grande fête annuelle de la littérature, qui attirerait les écrivains de toutes les latitudes dans ce « centre du monde ».
Huit étudiant·es de l’option littérature ont participé avec leur enseignante Marie-Catherine Laperrière à l’édition 2024 du festival. Pour entendre des échos et voir des images de ce merveilleux périple littéraire, allez jeter un coup d’oeil à ce montage évocateur de leurs Chroniques martiniquaises.
Chroniques martiniquaises – Un montage
(16 au 23 novembre 2024)
Tout don convoque en retour un contre-don. Qu’importe que la terre promise ne tienne pas ses promesses, la promesse en elle-même était déjà tellement plus que je n’aurais pu l’espérer.
Le rêve du pêcheur, Hemley Boum

Lundi 18 novembre, Soirée d’inauguration, Château La Favorite
[L’inauguration du Festival en pays rêvé] a eu lieu le 18 novembre, au Château La Favorite, où les invités se promenaient en tenue de soirée pour faire la rencontre des écrivains. Chaque auteur fit une apparition sur scène, puis présenta son livre. Autour de nous, les criquets chantaient dans nos oreilles, alors que les jeux de lumières dansaient sur les murs du château, charmant nos yeux.
Kaileena Borys
Mardi 19 novembre, Lycée Bellevue et Université des Antilles
Si je ne mets pas ma famille dans mes livres, qui va le faire ?
Un certain art de vivre, Dany Laferrière
Monsieur Laferrière nous parle de l’être humain sous un angle particulier : celui de la famille. Il répète souvent que la personne qu’il est aujourd’hui a été forgée par son enfance, par sa vie auprès des femmes de sa famille – mère, grand-mère, tantes…-[…] Laferrière dit que [sa grand-mère] « tissait des liens » […] qu’il prend la plume pour [elle], cette femme qui aimait créer des relations avec les passants.
En étant ici, entre l’écho des vagues en bruit de fond et la chaleur du soleil sur ma peau, je me surprends à penser à ma propre enfance, en Provence. Je me rappelle ma grand-mère, moi aussi. Quand j’étais jeune, elle aimait lire au soleil et boire du thé lorsqu’il faisait froid. J’utilise souvent son souvenir dans mes textes et je remercie Monsieur Laferrière, ce grand homme et académicien, d’avoir partagé [avec nous] qu’il fait la même chose.
Laurine Fiandino

Et Dany Laferrière lui-même, dans Un Certain art de vivre, exprime ceci :
Je suis cet enfant qui change
tout le temps ses histoires.
Aucun respect pour les formes.
Aucune loyauté envers les faits.
Et la logique en prend parfois
pour son grade.
Comme narrateur, il n’y a pas plus fiable que lui ; jamais il n’oublie une question lui ayant été posée. Quand il étire très loin les bras, tellement que l’on pense qu’il va les disloquer et passer à côté du sujet, il s’en sert en fait comme d’un filet, ramassant dans les bas-fonds de son être le plus de trésors possibles afin de les tendre au public comme Robin des Bois. Chacun de ses mots est un vrai cadeau. Dans ces bas-fonds se trouve d’ailleurs un enfant, probablement recroquevillé quelque part dans son cœur. C’est dans ce dernier que les précieux mots de cet écrivain prennent racine. C’est d’ailleurs Alain Mabanckou qui, lors de la conférence du 21 novembre à la Bibliothèque George de Vassoigne en compagnie de quatre autres auteurs, dont Dany Laferrière, a prononcé ces mots : « L’écrivain, c’est quelqu’un qui n’a jamais oublié qu’il a été un enfant. »
Évi Bernard

Écouter Dany Laferrière, c’est un peu comme écouter maitre Shifu dans Kung fu Panda. Il parle comme un sage, il est poétique, il est amoureux de la langue, de l’écriture et des mots. Ses paroles, poétiques et profondes, font écho à un amour sincère pour la langue et l’écriture. « Je suis un lecteur qui écrit ». À chaque question posée, il savait ramener la discussion vers une idée essentielle : les enfants. Pour lui ce sont eux les véritables producteurs de mots nouveaux. « La littérature c’est un enfant qui traverse la fenêtre et amène les 26 lettres de l’alphabet avec lui. »
Zhiyan Zahraee
Mercredi 20 novembre, Bibliothèque Schœlcher, Fort-de-France

La bibliothèque est en rénovation, mais l’odeur des livres embaume quand même l’air, les petites toiles d’araignées recouvrent les livres des étages d’en bas. Ce soir, c’est Hemley Boum et Emilie Frèche qui sont assises sur les chaises des auteures. Mais intéressons-nous davantage à Hemley Boum. Camerounaise, elle a écrit un livre, Le rêve du pêcheur, qui raconte l’histoire des liens de la famille, qui malgré la séparation et la distance, ne se ternissent jamais. Inspirante et inspirée, Hemley Boum partage son livre comme on parle de son enfant. Avec amour, avec fierté, elle répond aux interrogations.
Camille Paquette
Hemley Boum aime parler famille, elle vient d’une fratrie soudée. Jusqu’à ce que la COVID en sépare [ses membres]. Et qu’elle se mette à écrire. Sur un village pêcheur, si beau qu’elle en est certaine : il disparaîtra bientôt. Elle dit écrire sur les géographies. Elle parle du Rêve du pêcheur. Quand est-ce que le silence devient nocif ? À quel chapitre, je veux dire. Emilie Frèche veut exposer le mur des silences, elle. Parce que pour elle, ce qui est vrai, c’est le sentiment. C’est ce qu’elle dit dans son livre Les Amants du Lutetia. Et la liberté dans tout ça ? Hemley Boum parle de l’endroit où on peut être libre. Emilie Frèche parle de la liberté d’être en colère.
Dusk Renaud-Trudel
La discussion avec Hemley Boum [se termine dans] l’émoi. Je lui pose une question, et elle me répond avec une telle sagesse que je dois arrêter de prendre des notes dans mon carnet pour apprécier pleinement ses mots destinés spécialement à moi. La session de dédicaces vient ensuite et déborde sur l’heure de fermeture de la bibliothèque. Nous finissons donc la soirée à l’extérieur […], entourés de rires et de musique locale, alors qu’Hemley Boum marque à l’encre sa signature dans nos livres.
Kaileena Borys
« [Le] silence microcosmique de l’écrivain – quand il se tait, cesse de donner le micro à son intériorité singulière – équivaut à la mort de l’écrivain. » « Dès que je ne suis pas dans la création, je meurs » dit Émilie Frèche. « Le narrateur ne meurt jamais » dit Dany Laferrière.
Écrire est, en soi, faire « continuellement les questions et les réponses » puisque c’est un geste qui ne dépend que de celui qui l’effectue. Comme Émilie Frèche le dit, ça nécessite une descente profonde en soi, car contrairement à ce qui est tu dans la société, ce qui est tu chez l’écrivain repose bien plus loin que sous la surface. L’écrivain peut donc tenter de briser le silence collectif, mais sa voix ne portera jamais assez loin. […]
« Comment user de notre liberté sans trop froisser ce qui nous aime ? » Telle est la question posée par Émilie Frèche en début de conférence, car brasser les bas-fonds du silence veut dire nager avec le courant, en étant maintenant à contre-courant de ceux qui nous entourent.
Évi Bernard
Mercredi, 20 novembre, Lycée Bellevue
Conférence avec Léa Mormin-Chauvac sur Les sœurs Nardal : à l’avant-garde de la cause noire. Ce livre est une façon pour [l’autrice] de montrer les coulisses [de son travail], un travail [qu’elle souhaite] le plus honnête qui soit et [le plus] réaliste. Léa Momin-Chauvac a découvert l’histoire et le travail des sœurs Nardal [en s’intéressant] au concept de « misogynoire » en France. La misogynoire est un concept au carrefour du féminisme et de l’anti-racisme. Écrire sur les sœurs Nardal fut une très grande inspiration pour Léa Mormin-Chauvac, elle a pu faire revivre le travail et l’histoire de ces sœurs et ainsi les rendre un peu à la vie.
Rosalie Bourgon

Jeudi, 21 novembre, Lycée Shoelcher
Dès le début de cette conférence, [Sarah] Barukh met les choses au clair : les féminicides sont des actes cruels […]. Qu’est-ce qu’un féminicide ? C’est lorsqu’une femme est tuée à cause de son sexe, c’est un crime de possession, c’est lorsque la femme n’est plus l’objet de possession de l’homme et que [ce dernier] décide de la tuer. La plupart des féminicides sont commis par des conjoints ou ex-conjoints. Et bien que dans les journaux, certains de ces crimes soient reconnus comme ce qu’ils sont, seul le criminel est décrit, nommé, humanisé. La victime, quant à elle, devient juste un autre numéro.
Mia Archambault

Qu’est-ce qu’un suicide forcé ? [C’est Sarah Barukh] qui répond : le suicide forcé est une sorte de féminicide. On parle plus de statistiques (plus d’un féminicide par jour, une femme française sur cinq va vivre une relation dangereuse, 82% des victimes sont des mères, une femme sur quatre ose porter plainte), mais on commence à détester les nombres sans noms. [L]a période de question [s’ouvre]. Tout le monde est si ému, [les élèves] écrivent des petits mots anonymes pour Sarah Barukh. Elle va les lire après la conférence, en signant des autographes. Nous allons tous acheter son livre après ça.
Dusk Renaud-Trudel
Épilogue – La connaissance

25 novembre 2024
Il y a quelques jours, j’ai passé les huit meilleures journées de ma vie. Je dirais que le stage a changé quelque chose en moi. Je suis partie de chez moi, j’ai abandonné ma routine et laissé de côté tous mes soucis qui pèsent dans le cœur. Je suis partie de Montréal le cœur lourd et l’esprit moins vivant. Comme à chaque voyage, j’ai reçu le cadeau de la connaissance. Je suis revenue avec une nouvelle partie de moi. Huit jours de soleil, de beauté, de rire et de sourires. Huit jours de découverte, d’aventure et d’amour.
Zhiyan Zahraee
