Il faisait tout noir dehors, pourtant Cordélia n’était pas couchée. Elle se tenait debout, collée contre le mur, totalement immobile jusqu’à retenir son souffle. De l’autre côté du mur, dans le salon à la porte entrouverte, sa maman et son papa parlaient. Ils chuchotaient, elle tendait donc l’oreille pour entendre leurs paroles.
« Je m’inquiète pour Cordélia… elle va avoir douze ans la semaine prochaine et elle agit encore comme une enfant. L’entrée au secondaire va être difficile pour elle, je le sens. Et si elle n’arrivait pas à se faire d’amis? Et si elle se faisait intimider?
– Ben non, inquiète-toi pas. Elle est forte, elle va s’en sortir. Mais je vois pas qu’est-ce qui te fait dire qu’elle est encore enfant?
– Je peux pas croire que t’as pas remarqué! Tu te rappelles, quand on est partis en voyage à Cape Cod avec ta sœur et ses enfants? Lola et elle se sont à peine parlé. Lola s’ennuyait tellement qu’elle a fini par venir jaser avec nous alors que Cordélia jouait sur le bord de l’eau avec les petits.
– Et alors?
– Elles ont à peu près le même âge, mais Lola est beaucoup plus mature.
– C’est pas parce qu’elles ont le même âge qu’elles sont rendues à la même étape de leur développement.
-Peut-être, mais me semble que quelque chose marche pas avec Cordélia. Qu’elle est vraiment trop… enfantine.
– C’est difficile de passer de l’enfance à l’adolescence. Laisse-lui le temps.
– Mais est-ce qu’elle comprend notre monde? Ou elle croit encore au monde des fées? Faut qu’elle grandisse, la chute va être douloureuse. »
Le cœur de Cordélia se fendit en deux. Elle, enfantine? Elle, immature? Contrairement à ce que sa maman pensait d’elle, Cordélia se terrait dans son enfance justement parce qu’elle saisissait un peu trop bien l’univers qui l’entourait. Quel intérêt y avait-il à l’ennui et au désespoir de l’âge adulte?
« OK, qu’est-ce que tu veux faire?
– On peut la guider, lui en parler.
– Ça servira à rien. Non seulement ça fonctionne pas de même, mais elle va se rebeller, tu le sais bien. Notre fille est indomptable.
– Ben là, on doit faire quelque chose. C’est notre job de parents de l’aider.
– Pas dans ce cas-là. Elle est seule avec ce problème, elle peut venir chercher de l’aide, mais on peut pas la forcer à sortir de son cocon.
– Ouais, même à ça. On dirait que tu fais juste fuir tes responsabilités.
– Écoute, Cordélia est importante pour moi, mais on peut rien faire pis tu le comprends pas!
– Moi, je comprends pas?! Je comprends très bien et même mieux que toi, toute cette histoire. T’es vraiment sans-cœur.
– Ben voyons. Allez, viens, on va se coucher. Cette conversation ne mène à rien.
– Toi, va te coucher si tu te fous tant que ça de ta fille! »
Cordélia entendit son papa se lever et se colla encore plus au mur. Il ouvrit la porte et passa en coup de vent, sans voir sa fille qui se terrait toujours contre le mur. Juste au son de ses pas, l’enfant devina tous les soucis qui l’habitaient. Dans le salon, sa maman pleurait doucement.
Le lendemain, alors que le soleil venait tout juste de se lever, Cordélia se leva d’un bond, s’habilla en vitesse et alla réveiller son petit frère.
« Cornélius! Cornélius! Lève-toi, on fait la grève.
-Hein? La grève de quoi?
– Des parents. »
Le garçon se redressa péniblement, étirant ses muscles encore ensommeillés et demanda :
« Hein?
– On va dans le grenier. Enweye, je vais pas attendre toute la journée. »
Son frère sur les talons, Cordélia grimpa les marches étroites menant au grenier. L’immense pièce poussiéreuse mais lumineuse les attendait, laissant à leur disposition tous les trésors qu’elle abritait en son sein.
« Ici, c’est notre paradis. On s’en ira jamais.
– Mais pourquoi on fait la grève? Sont fins, Papa pis Maman.
– Sont fins, mais ils veulent pas qu’on soit nous. Ils veulent qu’on devienne plates comme eux autres. Pis, moi, je veux pas.
– Ouain, OK. Mais comment tu sais ça?
– Je le sais, c’est tout. Tu vas voir, ça va être l’fun ici. »
Ils commencèrent par s’aménager un petit coin à eux dans tout le fouillis du grenier. Çà et là traînaient des antiquités qui avaient appartenu à leurs grands-parents, à leurs arrière-grands-parents, à leurs arrière-arrière-grands-parents. Ils prirent le gramophone et les vinyles, le service de vaisselle en porcelaine, les vieilles poupées, l’immense nounours borgne, la machine à écrire détraquée. Ils avaient presque fini leur œuvre que la voix de Maman perça de la cuisine : « Les enfants! Venez déjeuner! »
De but en blanc, Cordélia répondit : « Non! »
« Ben moi, oui », s’enquit Cornélius. Il fit mine de descendre, mais sa sœur l’attrapa par le bras. « Tu te rappelles qu’on fait la grève des parents?
– Oui, mais j’ai faim. Laisse-moi y aller pis je reviens après.
– Nooon! Tu comprends pas, si tu descends, tu vas devenir comme eux et on pourra plus se revoir, on pourra plus jouer. Cornélius, si tu pars maintenant, tu pourras plus revenir.
– OK, ben… euh, je crois que je vais rester alors. »
Cordélia eut un petit sourire en coin. Elle réussirait à les sauver, elle et son petit frère.
Ils inventèrent des tonnes d’histoires avec comme personnages les poupées et l’ours en peluche. Les jouets commencèrent par prendre le thé avec en musique de fond Dream A Little Dream of Me d’Ella Fitzgerald, puis ils partirent pour l’école où, chacun leur tour, ils écrivirent une dictée sur la machine à écrire. Cordélia proposa qu’ils se transforment en fées et, pendant une bonne demi-heure, les enfants coururent tout autour du grenier, les poupées au bout des bras pour les faire voler alors que l’ours en peluche les regardait de son seul œil.
« Cornélius! On va-tu dehors, sur la grève à la place? Ça serait plus facile de faire semblant qu’elles sont des fées de la nature.
– Ouais! On pourra leur faire un abri avec les bouts de bois qui traînent là.
– OK, le dernier qui arrive en bas est une poule mouillée! »
Cordélia dévala les escaliers alors que Cornélius hésitait à prendre le gros nounours avec eux. Il sentait que l’ours le fixait d’un air triste, l’air de lui demander de ne pas l’abandonner. Après un dernier regard vers la peluche, Cornélius s’élança à la suite de sa sœur. S’il le prenait, il serait forcément ralenti et serait une poule mouillée.
Ils passèrent en coup de vent devant leur maman qui leur cria : « Cordélia! Cornélius! Prenez un manteau, il fait froid dehors. » Évidemment, ils ne l’écoutèrent pas et finirent leur course sur la grève.
« Aha! J’ai gagné. T’es une poule mouillée, Cornélius!
– C’est pas vrai, j’étais là le premier.
– T’es juste un mauvais perdant.
– Arrête! J’suis arrivé en premier.
– Non!
– Oui!
– Non!
– Oui!
– Non! »
Leur altercation continua encore quinze grosses minutes jusqu’à ce que Cornélius se mélange et finisse par dire : « Non! » au lieu de « Oui! » Cordélia réclama alors le premier prix.
« OK, OK, on le fait-tu notre abri de fées? », s’enquit le petit frère, agacé.
Ramasser tous les matériaux nécessaires à la fabrication de leur refuge leur prit à peine une heure. Ils laissèrent les poupées sur le sable humide et construisirent leur abri contre une grosse roche. Trois grandes branches firent office de charpente, des feuilles détrempées, de toit. Cordélia confectionna des sièges avec du sable humide alors que Cornélius décorait le tout d’algues qu’il avait récoltées dans les petites mares qui se trouvaient un peu partout sur la grève. Une fois leur dur labeur achevé, ils s’installèrent dans leur maison de fortune et continuèrent leur scène de fées longtemps, longtemps.
La marée était à son plus haut quand Cornélius s’aperçut que la nuit s’installait tranquillement. Il s’arrêta, les sourcils froncés et les yeux très grands. Il regarda sa sœur à côté de lui qui dessinait dans le sable une fée qu’elle avait de la difficulté à bien tracer à cause de l’obscurité naissante.
« Il fait nuit, Cordélia.
– Je sais.
– Maman va s’inquiéter si on rentre pas.
– D’accord.
– On devrait y aller.
– Cornélius, je t’ai déjà dit : on ne rentre pas. Si on abandonne la partie aux adultes, on sortira jamais de leur monde. Si tu pars, tu restes là-bas.
– Ben là, on peut-tu stopper ce jeu-là le soir? J’ai froid, j’ai peur du noir, pis j’ai tellement faim que je pourrais manger de la terre.
– Ben vas-y. C’est toujours mieux que de la bouffe d’adulte.
– Bon, scuse-moi Cordélia, mais je peux pas rester. Tu devrais venir aussi. Les parents vont avoir peur.
– M’en fous. Qu’ils aient peur! Je me laisserai pas faire.
-Ok… »
Cornélius lança un dernier regard désespéré à sa sœur, mais, voyant son entêtement, il se dirigea vers la maison, les mains dans les poches. Pour la seconde fois en moins de vingt-quatre heures, le cœur de Cordélia se fendit en deux. Désormais, son combat contre le monde adulte, elle le livrerait seule.
Assise dans le sable, elle ne trouvait plus d’intérêt à poursuivre son jeu. Les jouets traînaient dans le sable, maculés de saleté. Elle se leva et se promena sur les rochers tandis que ses pensées l’assaillaient. Les derniers rayons du soleil disparurent dans le fleuve qui sembla soudainement immense à Cordélia. Les vagues, toutes proches d’elle, chuchotaient des berceuses. Avec la fin du jour, même la nature paraissait s’endormir.
Le monde calme et doux, presque ensommeillé, autour d’elle contrastait avec la tempête dans sa tête. La peur, l’angoisse, la tristesse lui empoisonnaient le corps. Elle se rappela les paroles d’une chanson lointaine que sa maman aimait bien. « Le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants. » C’était exactement ce qu’elle ressentait. Que son bonheur était compté par le temps qui filait entre ses doigts. Le monde des adultes ne lui tentait pas du tout. Chaque jour, elle voyait ses parents se ronger les sangs pour tout et n’importe quoi. Les impôts, l’argent, la job, les enfants, les soupers de soirs de semaine, la politique, les enfants, la voiture, les enfants, le ménage, les enfants… Ils portaient un poids gigantesque sur leurs épaules.
Cordélia trébucha sur une grosse roche que l’obscurité dissimulait. Elle perdit l’équilibre, sentit la gravité reprendre ses droits et tomba. Une douleur cuisante l’affligea au genou droit. Elle ne pouvait bouger sans avoir l’impression que son genou se fendait en mille morceaux. Elle se coucha dans le sable, des larmes aux yeux. Elle avait vraiment très mal, mais elle ne se sentait pas prête à appeler à l’aide, à s’aventurer si proche du monde des adultes. La panique la submergea, son souffle se fit plus court et des sanglots la prirent à la gorge. « Si je retourne là-bas, songea-t-elle, je ne pourrai plus revenir. L’enfance me sera interdite. Je devrai me conformer, oublier mes idées, être gentille, bonne et obéissante. Laisser de côté ma créativité et ma joie, tout ça pour ressembler à tout le monde. Si je me conforme pas, je serai rejetée. Seule. Mais si je me conforme, je ne me connaîtrai plus. »
Elle entendit des voix lointaines l’appeler. Ses parents avaient dû s’inquiéter et la cherchaient. Elle eut pour réflexe de se cacher, mais son genou douloureux la ramena à la réalité. Elle était comme clouée au sol. « Cordélia! Cordélia! T’es où? »
Soudainement, au fond d’elle-même, elle eut la certitude que cette journée aura été la dernière de son enfance, qu’elle ne pourrait désormais plus s’enfuir dans son monde imaginaire. Comme sa maman le voulait tant, elle prendrait de la maturité et deviendrait comme les autres. Elle sentit que quelque chose se brisa en elle. Son cœur de lait tomba. Le lendemain, un autre, son cœur d’adulte, pousserait dans sa poitrine.
« Je suis là! »