L’échappatoire, par Salomé Goyette

Je ne suis plus capable. Ma fatigue m’écrase, je ne sais plus ce que je fais, ni ce que je suis. Le « Prochain arrêt : Sherbrooke/Valois » me rappelle le bus, les gens, la barre sous mes doigts.  

Je sors de l’autobus, trébuche, tombe dans la slush. Plus la force de me plaindre, ma dignité froissée au fond du ventre. En arrière fusent des rires d’ados et des exclamations de pitié de petites vieilles. Je pars sur mes jambes-bateaux qui tanguent comme en pleine tempête. 

Mon cell vibre contre ma fesse : mon ex m’appelle. Je décroche et raccroche d’un même mouvement. Sous le prétexte de vouloir s’occuper de moi, il m’offrirait de passer chez moi, puis, partirait quand il aurait eu ce qu’il voulait. Comme si je n’étais rien de plus qu’un objet à la merci de ses désirs. 

Au passage, je vois le courriel que ma boss m’a envoyé. Pas la force de l’ouvrir, ses paroles de cet après-midi résonnant encore dans mon crâne : « On ne peut pas supporter de l’incompétence dans l’équipe. Tu devrais peut-être penser à travailler ailleurs… » 

Notif : nouvelle note. Je coule mon examen de philo. Évidemment.  

Pas de nouvelles de mes amis. Ils sont partis au Panama la semaine dernière sans me le dire. Je me suis auto-gaslight que j’avais refusé de partir avec eux pour me concentrer davantage sur mes études. 

J’éteins mon cell, manque de le jeter dans le banc de neige le plus proche. 

Dans ma respiration saccadée, je souffle : « dodo » à en perdre la tête. Dodo, dodo, dodo. Dodo pour fuir la méchante réalité. 

Enfin, le phare de ma maison brillant dans le noir. Je me traîne jusqu’au balcon, cliquetis de clés, serrure soumise, battant grinçant. Je rentre. Mon lit : dodo. Dodo, dodo, dodo. 

Black-out. 

L’escalier roulant descend et s’ouvre sur mon école secondaire qui ressemble plus au Centre Eaton qu’à un établissement scolaire. La foule s’épaissit dans le hall, mais j’y repère Lou et son sourire. Elle fend la masse, court jusqu’à moi. « Viens, dit-elle en me tirant par le bras, les fruits sont arrivés. » 

Nous nous précipitons dans le bâtiment jusqu’à une immense salle à manger qui est en fait la cuisine de ma maison d’enfance. Une dizaine de personnes s’y trouvent, mais mon regard s’accroche à Fanny et Malik. Les deux s’obstinent sur la beauté d’une tarte posée sur la table. Une tarte aux pommes en forme de pomme. Je m’approche pour appuyer Fanny : la forme est parfaite, la couleur vive de la pâte rappelle celle du fruit. Comment Malik ne peut-il pas le voir? Fanny a toujours raison.  

BAM! Grosse explosion, il faut se cacher. Je prends Fanny par la main, nous nous réfugions dans la classe d’histoire. Le tireur armé s’approche dans le couloir, nous attendons la mort, roulées en boule dans le fond du local. Je sens ses dents claquer sous la peur. Nous allons mourir et je ne peux pas nous sauver ou même la sauver. Il faudrait bien que je lui dise tout, que je l’admire, que je l’aime, avant qu’on meure. J’ouvre la bouche pour parler, mais elle me devance et crie : « Miaou! » 

Black-in. 

« Miaouuuuu!   

-Chut. Viens faire dodo sur mon bedon au lieu de hurler de même. » 

Je tapote mon ventre, le chat vient s’y installer. 

« C’est ça. Fais dodo et réveille-moi plus. » 

Black-out. 

Malik a mon passeport en main et s’applique à écrire des niaiseries sur mon nom. Furieuse, je lui arrache des mains. « Pourquoi tu as fait ça? J’en ai besoin, je pars au Panama demain! » Je sors de la pièce et tombe sur Fanny. Elle m’écoute me plaindre de Malik, ses yeux semblables à deux tsunamis, parfaitement noirs, la pupille se mariant à l’iris. Elle retourne dans le local pour le chicaner. Au loin, Lou court dans tous les sens. Je l’intercepte. Elle est paniquée, cherche son souffle. « Les fruits… où sont les fruits? » Elle part, je la suis. 

Le bébé assis devant moi attend avec un grand sourire sa nourriture. Je racle de la cuillère la purée et lui en donne une bouchée. Il avale, tout content. Une cuillérée pour Maman, une autre pour Papa… Soudain, ses lèvres bleuissent, ses orbites se vident. Il tousse et crache ses yeux, un à la fois. Mon cri se répercute dans toute la pièce. Malik s’approche de moi et soulève le petit cadavre d’une main dégoûtée. « Tu devrais peut-être changer de job. » 

Je hurle, mes sanglots se transforment peu à peu en rires, qui ne m’appartiennent plus. 

Malik rit, il a capturé Lou et Fanny. Les voilà suspendues par les poignets au-dessus d’une coulée de lave. « Choisis qui meurt et qui vit. Dépêche-toi! Tu as dix secondes pour te décider. » Lou sue abondamment, son mascara a coulé sur ses joues, elle ressemble à un raton-laveur. Elle répète quelque chose dans son souffle que je ne peux pas entendre. Fanny est immobile, le visage caché par ses cheveux. 

« Choisis les fruits! », crie Lou. 

« Trop tard. », s’écrie Malik. Au même moment, les deux tombent dans la lave. 

Je monte l’escalier, les traits tirés par l’angoisse. Fanny a disparu. Je ne sais pas depuis quand ni dans quelles circonstances, mais elle a disparu et cette information me retourne l’estomac. J’arrive au sommet des marches et j’aperçois un éclair mauve. Je m’arrête, surprise. « Fanny? » Son visage adoré apparaît au seuil d’une porte. « Oui? 

-Mon dieu! J’ai eu tellement peur! Tu étais où? » 

Je la prends contre mon cœur, hume son parfum renversant. Elle s’abandonne à l’étreinte. Mes larmes ruissèlent sur sa chevelure. « Désolée… », murmure-t-elle. 

« Viens, c’est le temps de partir. » Je me retourne : Malik. Il m’invite à le suivre. Fanny s’est volatilisée. Il court dans un couloir comme dans The Shining. Il fonce dans une fenêtre, le verre éclate. Des ailes jusqu’alors invisibles le maintiennent à plusieurs mètres au-dessus du sol. « Allez, viens! » Je m’élance à mon tour, mais je ne vole pas, je tombe, tombe, tombe. Malik a un sourire mauvais alors que la gravité me précipite sur le béton. Dans ma chute, j’entends Lou chantonner : « Salade de fruits, jolie, jolie, jolie. Pleine de vitamines et de kétamine. Salade de fruits, jolie, jolie, jolie. Un jour ou l’autre, il faudra qu’on soit amies! »1 

Black-in. 

Le soleil perce le matin. Déjà? De gros morceaux de verre et de l’eau jonchent sur le sol. J’ai renversé mon verre rempli à ras bord en dormant. Je n’ai aucune envie de ramasser le dégât, je m’enfonce dans mon lit pour retrouver le sommeil. 

Mais le poids de mon existence me tombe dessus d’un coup. La solitude, la désillusion, l’ennui, la tristesse, tout ce que je ressens me comprime contre le matelas. J’avais oublié à quel point la réalité est lourde à supporter. 

Les rêves, aussi désagréables qu’ils peuvent parfois être, n’ont aucune répercussion entre eux ou sur la vie réelle. Les erreurs ne restent pas, la mort éternelle n’existe pas. Je flotte dans ma tête sous le gré de je-ne-sais-quoi et je ne panique plus de perdre le contrôle.  

À présent, je ne peux plus dormir. Je sors de mon lit, une boule de bowling dans la cage thoracique. Des morceaux de verre se fichent dans mes plantes de pied. Le parquet se décore de fleurs de sang au rythme de mes pas. La chambre, la cuisine, le salon, partout des traces de mon passage. Le chat observe ma pathétique personne de son perchoir. Mes pieds ensanglantés ne peuvent plus me porter, je chavire.  

Black-out. 

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