
L’été, tout le monde passait par le parc. C’était à cause de la fontaine, avait dit Léo un jour. Autour, l’air semblait plus frais et on pouvait sentir la brume de l’eau sur nos peaux. C’était à cause des arbres, lui avait répondu sa mère. C’était un des seuls parcs dans le quartier presque complètement couvert par les arbres. Les gens pouvaient s’y promener sous l’ombre des feuilles. Il était jeune à ce moment-là. Seulement six ans. Maintenant, il en avait sept et demi et il était beaucoup plus sage. Il comprenait bien que la fraîcheur de l’eau n’était rien sans l’ombre des arbres. Mais, lui, il préférait la fontaine.
Quand il n’était qu’un enfant, l’année d’avant, il avait passé de nombreuses heures à jouer dans les modules de l’autre côté du parc. Ou, en tout cas, il avait eu l’impression que c’étaient des heures. Il glissait dans le toboggan puis remontait dans le module pour le refaire à maintes reprises, et ce, tous les jours après la garderie. Mais il est grand maintenant. Bien que sa mère continue de l’amener au parc tous les jours, il se sait trop mature pour perdre son temps dans les modules. À la place, il regarde la fontaine.
Sa mère lui avait demandé un jour — la semaine précédente — si cela l’ennuyait. Si, peut-être, il ne préférerait pas aller jouer avec les autres enfants dans les modules comme il faisait avant. Bien sûr que non, avait-il pensé, mais il était resté silencieux au moment de la question. Il aimait regarder la fontaine. Il aimait voir un arc-en-ciel se former dans les gouttelettes d’eau lorsque le soleil sortait de derrière les nuages. Il aimait se questionner sur la manière dont elle ne semblait jamais manquer d’eau. Il aimait l’odeur de l’eau car, chez lui, elle n’avait pas d’odeur. De plus, les enfants de son âge étaient tous tellement immatures. Pas comme lui qui avait aidé son père au travail le mois dernier lorsqu’il devait imprimer des documents de la plus haute importance. Pas comme lui, qui allait bientôt avoir une petite sœur, selon ce que lui disait sa mère, et qui allait lui apprendre à lire dès qu’elle ouvrirait les yeux. Pas comme lui, qui allait sûrement convaincre ses parents d’adopter un chien pour sa fête, un chien dont il s’occuperait tout seul. Lorsqu’il promènerait son chien — il allait s’appeler Pitou, parce que c’était plus facile de s’en souvenir — il l’emmènerait à la fontaine.
Il y avait une affiche qui disait que les humains n’étaient pas supposés nager dedans, ce qui était bien évident selon Léo : après tout, elle n’était pas assez profonde. Il avait fait le tour et nulle part il avait trouvé une telle affiche pour les chiens. Sûrement que ça ne dérangerait personne si Pitou se trempait les pattes un peu durant une chaude journée. Pitou serait un tout petit chien pour que Léo puisse le prendre dans ses bras et qu’ils puissent dormir dans le même lit. Bien qu’il aimait les Golden Retrievers, ils étaient beaucoup trop gros. Il se ferait écraser sous son poids.
Pendant qu’il marchait en direction de la maison, main dans la main avec sa mère pour traverser la rue de l’autre côté du parc, le son de l’eau éclaboussant le béton devenant de plus en plus faible, Léo se demanda si sa petite sœur aimerait la fontaine. Si Pitou l’aimait, pourquoi pas elle? Léo se sentait toujours plus léger quand il voyait la fontaine. Comme s’il était de nouveau un enfant immature de six ans et non un grand de sept ans et demi. Bientôt, il serait trop vieux pour passer par le parc. Il devrait passer par les rues avec beaucoup d’autos comme les adultes. Il espérait juste qu’avant il pourrait marcher avec sa sœur autour de la fontaine. Elle l’aimerait sûrement. Et puis bon, si ce n’était pas le cas, ce ne serait pas la faute de Léo. Ce n’est pas tout le monde qui pouvait être aussi mature que lui.