L’étrangère, par Mérédith Jalbert

« Aujourd’hui, maman est morte », a écrit Albert Camus. La mienne, d’un pas léger et sans un regard derrière, est partie.

Un matin de novembre, je me suis levée et, au travers de ma fenêtre pleine de givre, je l’ai vue remplir l’arrière de sa voiture. Ses vêtements et quelques boîtes de souvenirs s’y empilaient. Là, se trouvait tout ce qu’elle avait jugé important d’emporter avec elle. Aucune trace du dessin que je lui avais fait la veille ou d’une photo de famille. Mon père la regardait avec des yeux pleins de larmes. Une s’est échappée et a glissé le long de sa joue. Je ne l’avais jamais vu ainsi. Normalement si grand et fort, il semblait maintenant plier l’échine sous son chagrin. Tous deux discutaient à voix basse. Ils n’étaient pas fâchés. Malgré la séparation, leur échange suintait le respect. L’étincelle, le feu, le brasier que j’avais toujours vus entre eux n’étaient plus que des cendres encore fumantes. Pour une toute dernière fois, elle s’est mise sur la pointe des pieds, a étiré ses bras et l’a serré tendrement. J’ai vu mon père prendre une dernière inspiration en tentant de mémoriser son parfum : un mélange de jasmin et de lavande. Quand son automobile s’est éloignée de notre maison, mon père ne l’a pas quittée des yeux. Et seulement lorsqu’elle a disparu de son champ de vision, il s’est retourné et a rentré. Consciente que je n’aurais jamais dû assister à la scène, j’ai quitté le bord de ma fenêtre et regagné mon lit. Je l’ai entendu monter les marches en trainant les pieds. Elles ont craqué longuement après chacun de ses pas. Tout comme lui, elles se tordaient sous le poids de sa douleur. Notre maison a craqué longtemps.

Pourquoi ne m’avait-elle jamais dit au revoir ? Est-ce parce qu’il aurait été trop difficile de partir par la suite ? Encore aujourd’hui, ces questions me hantent. Après quelques années, elles ont fini par m’enflammer. Tout comme mon père, j’aurais aimé pouvoir la serrer une dernière fois dans mes bras. Profiter une dernière fois de ses mots doux et de son sourire chaleureux. Son rire, si tonitruant, illuminait notre demeure.

J’ai cru qu’elle reviendrait. Que son amour pour moi la ferait revenir. Que sa nouvelle vie ne la comblerait pas comme je savais que nous pouvions le faire. Pourtant, les jours et les semaines ont passé. Aucun signe d’elle. Rien, pas même une carte pour mon anniversaire. Son parfum s’est évaporé. La neige avait laissé sa place aux fleurs printanières. On me questionnait sans cesse.

La vieille voisine odieuse me disait :

– Pourquoi ta mère est partie ? Comment est-ce que ton père fait pour t’élever ? Tu as besoin d’une mère. Sinon, tu pourras jamais être une bonne femme et une bonne mère.

D’une certaine façon, elle avait raison. Malgré toute sa bonne volonté, mon père ne pouvait pas combler le trou béant que ma mère avait percé, celui de la figure maternelle. J’ai dû vivre mes premières menstruations, disputes entre copines et relations, toute seule. Mes amies, curieuses, me demandaient :

– C’est pas plate de vivre juste avec ton père ? Moi, j’serais pas capable. Le mien est trop strict.

Inconsciemment, mon père et moi avions conclu un accord. J’accumulais les bonnes notes à l’école, je l’avertissais quand je sortais après minuit et lui, en échange, ne tentait pas de remplacer ma mère. Cet accord avait été conclu à la suite de sa première et unique tentative de me présenter une nouvelle compagne. Il m’avait invité au restaurant avec une de ses « collègues » de travail. Tout de suite, j’avais deviné le subterfuge. Tout au long de la soirée, j’avais été la pire des pestes. Oubliant son prénom, l’interrompant constamment, je l’avais fait fuir. Je ne l’ai jamais revue, et c’était mieux ainsi.

Contre mon gré, les traits de ma mère se sont floutés dans mon esprit. Les albums de souvenirs sont devenus mon seul point de repère. Puis je suis devenu incapable de me rappeler le timbre velouté de sa voix. Les meubles qu’elle avait connus ont changé. Tout doucement, mon père et moi, sans pouvoir nous en empêcher, étions en train d’effacer les traces de son existence dans nos vies.

Aujourd’hui, je réalise que le lien si fort qui nous a unis si longtemps, mon père et moi, a été celui de l’abandon. Mon père a perdu la seule femme qu’il ait jamais aimée. De mon côté, j’ai perdu la seule personne qui n’aurait jamais dû me laisser tomber. Celle qui aurait dû m’aimer inconditionnellement ou, au moins, assez pour vouloir rester à mes côtés.

Je ne l’ai jamais revue.

Il y a une semaine, l’hôpital m’a appelée. Maryse Beauchemin, ma mère, a été admise aux soins palliatifs. Dans son dossier, mon nom était inscrit en tant que personne à contacter en cas d’extrême d’urgence. Mon numéro ne s’y trouvait même pas. La secrétaire avait dû chercher dans leur base de données afin de le trouver. J’ai patiemment écouté ses demandes. Elle m’invitait à rejoindre ma mère pour cette dernière étape de sa vie. J’ai refusé de rejoindre son chevet.

J’ai raccroché.

Dans ma tête, ma mère était déjà morte depuis des années. Si près de son décès, elle ne méritait pas que je lui pardonne.

Il y a quelques heures, j’ai reçu un deuxième appel. J’ai répondu et, encore une fois, j’ai écouté l’entièreté du discours de la dame …

« Aujourd’hui, maman est morte », ai-je écrit dans mon journal.

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