
Le cri du goéland perçait la douceur de l’aube qui, de son souffle froid et sec, venait chuchoter aux oreilles d’Alcidas. Le septuagénaire était cependant déjà debout après une nuit difficile. Par ce bon matin d’avril, il se tenait devant la fenêtre de sa cuisine en regardant la mer tout en sirotant son café, fidèle à ses habitudes. Une fois son café terminé, il enfilerait son trench-coat et irait chercher des bûches dehors afin d’alimenter son poêle à bois en cette journée quelque peu frisquette.
Alcidas vivait dans une vieille bicoque de bois construite par son père. Il y avait toujours vécu. Sa modeste demeure se trouvait à quelques mètres d’une falaise qui donnait sur une eau glaciale et agitée quasiment en permanence. Alcidas résidait à deux minutes de marche d’un misérable petit village de la Côte-Nord. Un village qui vivait presque exclusivement de la pêche dans le si généreux golfe du Saint-Laurent.
Alcidas appréciait la solitude, le calme ainsi que le silence. Il pouvait passer des heures à regarder les vagues se fracasser au bas de la falaise. Même s’il aimait le silence, le bruit des vagues savait toutefois toujours l’apaiser. Il était un homme d’une simplicité bouleversante.
Il ne se rendait au village que par stricte nécessité. Les habitants des alentours parlaient de lui comme d’un vieux loup de mer solitaire, ce qui n’était pas totalement faux. La seule personne qui était réellement en contact avec Alcidas était Gédéon qui possédait une maison et un dépanneur près du port. Ils entretenaient une relation amicale et courtoise. Ils se connaissaient depuis un temps déjà. Parfois Alcidas partait avec Gédéon pêcher, puisque Gédéon possédait un petit bateau parfait pour la pêche proche des berges. Gédéon était quelqu’un de sociable. Il connaissait tout le monde au village et il était apprécié de tous. Gédéon était aussi un grand parleur et raffolait des potins. Alcidas aimait bien le laisser parler.
Nous étions à la fin-avril. Il faisait froid, mais pas trop. Le temps était gris, mais sans humidité. Il ne restait que quelques petits tas de neige éparpillés par-ci par-là, vestiges d’un hiver particulièrement long. Cependant, en cette journée morose, le vent du nord s’était mis de la partie, et ce, sans invitation. Mais bon, les fortes rafales étaient communes dans cette partie du Québec et étaient partie prenante du mode de vie de ses habitants.
Cela faisait maintenant quelques semaines qu’Alcidas éprouvait de la difficulté à dormir plus de quatre heures par nuit. Il était comme dans un état de fébrilité et de rumination quasi constante. Il pouvait passer ses nuits à observer le rayon de lumière du phare non loin qui déchirait l’obscurité. Cependant, quand il parvenait enfin à s’endormir, il faisait toujours le même cauchemar. Il rêvait d’une jeune fille habillée d’une longue robe blanche et qui se tenait près de la falaise, trempée. À la fin de son rêve, elle se tournait vers lui et il pouvait apercevoir son visage bleu et boursouflé, comme si elle s’était noyée et qu’elle était restée dans l’eau durant des jours. Il se réveillait en sursaut chaque nuit après ce rêve qui l’empêchait de dormir en paix.
Dans l’avant-midi, afin de chasser ses cauchemars, Alcidas lava ses draps de lit. Ces draps dans lesquels il se sentait si bien d’habitude. Ils étaient blancs avec des fleurs brodées sur le contour. Après les avoir lavés, il sortit dehors et les épingla sur sa corde à linge. Il finit par rentrer dans sa maison. Il passa un coup de balai dans sa cuisine. Il mangea une omelette en guise de dîner accompagnée d’un autre café. Puis il se décida à aller rendre visite à Gédéon. À cette heure, il devait être à la caisse de son dépanneur. Il partit donc à pied en direction du village. Au moment où il arriva devant le dépanneur, une petite fille qui en sortait avec un sac de bonbons attira son attention. Elle devait avoir sept ou huit ans. Elle portait une robe blanche qui trainait presque par terre. Elle traversa la rue en gambadant. Alcidas resta figé un moment devant cette scène à l’apparence banale. Il n’avait jamais vu cette jeune fille auparavant, mais elle lui rappelait sinistrement la jeune fille qui le hantait dans ses rêves depuis plusieurs nuits.
Alcidas entra dans le dépanneur. Il aperçut Gédéon à sa caisse qui lisait son journal en maugréant. Pour Gédéon, tout était sujet à la plainte ou à la moquerie. Ils parlèrent ensemble. En fait, Alcidas écouta Gédéon parler pendant un moment. Puis, pris d’un mal de tête, il coupa court la discussion, acheta de la bière et quitta le dépanneur. En sortant, la jeune fille n’était plus là. Il marcha donc jusque chez lui, pris dans ses pensées.
Plus tard, après avoir mangé un délicieux filet de morue, il décida de s’arroser le gosier avec un verre de gin même si ce n’était pas dans ses habitudes. Puis un deuxième et un troisième verre suivirent. Il traversa sa cuisine et ouvrit le placard se trouvant dans l’entrée. Il prit la hache qui s’y trouvait et sortit avec la ferme intention d’aller fendre du bois, confiant que ça lui ferait du bien. Il commençait déjà à faire plus sombre dehors. Il passa plusieurs minutes à bûcher et à corder le bois. Épuisé, il s’assit sur une grosse souche d’arbre et prit le temps de respirer un instant. Il faisait noir à présent et la sensation du vent sur son visage lui faisait du bien. Puis il se releva, mais quelque chose sur le bord de la falaise attira son attention. Il eut à peine le temps de voir dans la pénombre une silhouette toute vêtue de blanc sauter dans le vide.
Alcidas était médusé. C’était surement la jeune fille à la robe blanche qu’il avait croisée tantôt. Alcidas resta figé pendant un bon quatorze secondes. Le bruit des vagues le ramena à la réalité. Il se précipita au bord de la falaise. Il regarda vers le pied du précipice, mais la noirceur ne lui permettait pas de discerner quoi que ce soit. Sous l’effet de l’adrénaline, il courut comme il n’avait jamais couru en direction du village. Arrivé devant le dépanneur de Gédéon, qui était justement en train de fermer boutique, il lui cria de le suivre jusqu’au bateau. Gédéon, surpris, finit par obtempérer. Alcidas sauta dans l’embarcation tout en racontant ce qui s’était passé. En moins de deux minutes, ils étaient à flots et en direction du pied de la falaise. Gédéon manœuvrait tant bien que mal la chaloupe pendant qu’Alcidas scrutait le récif avec une lampe de poche.
Après un intense moment de recherche, Alcidas finit par apercevoir ce qui s’apparentait à la forme de la fillette dans sa robe blanche. Le rafiot s’approcha du corps flottant de la jeune fille, et Alcidas finit par réussir à l’empoigner fermement. C’est en saisissant la robe avec le contour fleuri qu’il comprit qu’il ne tenait pas dans ses mains une fillette, mais bien le drap de son lit…
*
Totalement trempé, exténué et encore sous le choc, Alcidas retourna chez lui accompagné de Gédéon. Ils entrèrent dans sa maison et s’assirent à la table de la cuisine. Le drap de son lit avait dû se détacher de la corde à linge et s’envoler à cause des forts vents pour finir en bas de la falaise. Alcidas parla avec Gédéon du cauchemar qu’il faisait chaque nuit et de la même fillette qu’il pensait avoir aperçue sortant du dépanneur plus tôt dans la journée. Gédéon l’interrompit pour lui dire qu’il ne se souvenait pas avoir servi une fillette correspondant à sa description. Il avait même du mal à voir qui cette fillette pourrait être, lui qui connaissait tout le monde au village. Alcidas était dépassé par les événements. Gédéon lui dit qu’il serait mieux pour lui qu’il aille se coucher après cette journée haute en couleur et en émotions. Accablé d’une fatigue sans nom, il acquiesça, et Gédéon finit par quitter sa maison. Cette soirée-là Alcidas tomba endormi sans difficulté, comme noyé dans un sommeil lourd… sans rêves…