
Réveil à l’hôpital. Encore et toujours l’hôpital. Je regarde ma montre, il est sept heures et quarante-neuf minutes. Cela fait deux mois et dix-sept jours que je suis hospitalisé en psychiatrie. Deux mois et dix-sept jours à faire les cent pas dans la chambre 156 du pavillon ouest. Je n’aime pas la chambre 156, elle me trouble. Il y règne une ambiance sinistre et glauque. Cependant, j’aime sa vue sur le stationnement des employés. J’aime bien leur inventer une vie passionnante et mystérieuse.
Demain sera une journée importante. J’ai ma rencontre avec mon psychiatre, et il devrait me donner mon congé. La semaine passée, accompagné de Maude (ma travailleuse sociale), j’ai visité mon futur appartement. Mes anciens propriétaires n’ont pas aimé que la police et l’ambulance se pointent chez eux. Je ne peux pas vraiment leur en vouloir…
J’ai tellement hâte à demain. Je n’en peux plus de l’hôpital. Surtout depuis que je suis stable avec la bonne médication. Je n’ai plus ma place ici, j’en suis convaincu.
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Réveil à l’hôpital pour la dernière fois. Je suis fébrile. Je n’ai même pas le temps de regarder ma montre que j’use déjà le plancher en faisant les cent pas. L’avant-midi dure une éternité. Je suis incapable d’ingurgiter quoi que ce soit, ni même de me concentrer. À treize heures quatorze, mon psychiatre vient enfin me chercher. Notre rencontre se passe bien. Il me rappelle l’importance de prendre ma médication et tout le bla-bla. Je peux enfin sortir!
Je suis si content. Ces deux mois et dix-huit jours de calvaire m’ont semblé durer des décennies. Je ne veux plus jamais y retourner. Je suis chanceux, car ma T. S. m’aide à déménager mes choses de mon ancien appartement vers mon nouveau. Celui-ci se trouve dans un immeuble de trois étages, et je suis au troisième. C’est un deux et demi dans un quartier plutôt modeste.
J’installe mes affaires, mes bibelots et mes quelques meubles. C’est vraiment bien, je suis satisfait. Maude me quitte, et je peux enfin me reposer car, dès demain, je recommence à travailler. Antoine, mon ancien gérant et ami, a décidé qu’il pourrait me redonner une chance et me reprendre au restaurant.
En soirée, avant de me coucher, je décide d’aller faire une petite marche dans mon nouveau quartier. En revenant, je porte attention à l’étage où j’habite. Je réalise qu’il y a seulement deux portes : la mienne et une autre au bout du couloir avec une feuille où il est inscrit : « N’ouvrez pas cette porte! ». J’en prends conscience, mais sans plus. Je retourne à mon appartement et je me couche.
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Les neuf premiers jours après ma sortie de l’hôpital se passent fort bien. J’ai presque repris une vie normale : le jour à travailler au restaurant et le soir à lire des livres et écouter des films. Je mène une vie paisible avec une routine qui me réconforte. Le soir, quand je me couche après avoir pris mes médicaments, je ne sais pas pourquoi, mais je pense souvent au « N’ouvrez pas cette porte! ». Quelque chose m’intrigue dans cette phrase. Je la repasse dans ma tête encore et encore, jusqu’à ce que je finisse par m’endormir.
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Ça fait un mois et vingt-trois jours que je ne suis plus à l’hôpital. L’automne s’est installé. C’est ma saison préférée. J’ai commencé à écrire le soir en revenant du travail. Je suis souvent pris d’une frénésie et j’écris jusqu’aux petites heures du matin. J’écris tout ce qui me passe par la tête. Je me relis dans la journée et je n’en comprends que la moitié. J’ai développé une certaine obsession pour le « N’ouvrez pas cette porte! ». Maintenant, j’y pense jour et nuit. Il m’est arrivé de m’asseoir dans le couloir le soir et de fixer l’écriteau sur la porte pendant des heures cherchant un sens caché à cette phrase… car je suis sûr qu’il y en a un! Le faible éclairage du corridor rend ma vision trouble : c’est comme si les lettres de la phrase veulent bouger afin de former une autre phrase. Ça va arriver un jour, j’en suis certain!
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Ça fait trois mois et douze jours que je suis sorti de l’hôpital. J’ai finalement trouvé ce sens que je cherche depuis des mois. Le « N’ouvrez pas cette porte! » n’est pas seulement un simple écriteau sur une porte. C’est bien plus complexe que ça. Je me suis rendu compte qu’après des heures à fixer les lettres, elles peuvent me dire des choses. Cette phrase négative ordonnant de ne pas ouvrir la porte veut me faire comprendre que ce n’est pas la seule négation que je dois appliquer. C’est littéralement une nouvelle philosophie de vie. Je dois commencer par couper le contact avec amis et famille, puis arrêter de sortir de l’immeuble et même cesser de prendre mes médicaments.
Je sens d’un coup mon lien avec cette phrase se fortifier. Je peux maintenant parler à cette petite pancarte. Cette phrase veut tout dire pour moi. J’ai la véritable impression d’enfin utiliser mon existence à son plein potentiel. Je suis maintenant quelqu’un d’entier et c’est cette phrase qui m’a permis tout cela. Je suis rendu à un point où je veux rester en tout temps devant l’écriteau. Je n’ai même plus le temps de manger ou de dormir. Je dois fixer la phrase sans répit, au cas où elle voudrait me dire autre chose. Il y a des moments où j’entends des rires rauques et des chuchotements venant de derrière la porte, mais ce n’est pas cela qui me fera désobéir à l’écriteau que j’aime tant.
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Dix-neuf novembre
Je suis encore assis dans le couloir. Je suis à mon poste depuis des heures et je pense que je me suis endormi un instant, car je me fais réveiller par un bruit fracassant. Je me lève, sur le qui-vive. J’écoute ce qui se passe au cas où le bruit se reproduirait. Deux minutes passent et le bruit se répète. Il vient de derrière la porte à l’écriteau. En portant attention à la porte, je me rends compte que la phrase a changé! Il est maintenant écrit « Ouvre-moi! ». Je suis bouleversé. Cette nouvelle phrase remet toute ma vie en question. Je suis solidement ébranlé. Je reste plusieurs minutes sans mot devant cette nouvelle phrase. Je décide donc d’écouter la phrase. Je saisis la poignée de la porte. Elle est déverrouillée. Je me décide à l’ouvrir. Je me sens immédiatement aspiré dans la pièce qui est plongée dans le noir. Mes yeux tentent de s’habituer à la noirceur. Je reconnais où je suis… Je tombe par terre totalement tétanisé. Je suis de retour dans la chambre 156 du pavillon de psychiatrie.