Bonne nuit, ma vie, par Kaileena Borys

Madame Kimberly déposa une feuille sur le pupitre de mes camarades, puis sur le mien. Je remplis l’évaluation du 18 février en glissant maladroitement mon crayon sur le papier dans l’intention de tracer des lettres familières. Puis, la dernière question se dévoila sous mes yeux : Que veux-tu être quand tu seras grand(e) ? Une confusion naquit en moi, et je dus prendre le restant de la période afin de traduire en mots mon hésitation profonde, pour finalement écrire :

RETRAITÉE

Il est étrange de voir Madame Kimberly à cette heure de la journée. À l’extérieur des grandes fenêtres de la classe, le ciel noir engloutit le paysage dans l’obscurité. La neige, quant à elle, se dépose paresseusement sur le ciment de la cour d’école. C’est encore plus étrange de voir Maman et Madame Kimberly dans la même pièce. Elles se saluent, puis s’assoient face à face, le bureau séparant mes deux mondes. En m’assoyant sur la chaise à côté de Maman, je regarde furtivement la troisième chaise vide. Présentement, ce vide travaille. Il finira sûrement tard, puis me donnera en arrivant un bisou sur le front en guise de bonjour, de bonsoir et de bonne nuit.

–  Bonsoir, Madame Beauregard, bonsoir Rita. Je vais commencer la rencontre en disant à ta mère comment tu es une élève modèle. Tellement calme, tellement polie 

– Ah! C’est pas la première fois qu’on me dit ça! Depuis son entrée au primaire, j’entends juste des bons commentaires, mais je me lasse jamais de les entendre! ricane Maman en prenant fièrement ma main.

– Je pense que je vous l’ai déjà dit à la première rencontre, mais si j’avais une classe avec vingt-deux Rita, je serais au paradis !

Madame Kimberly tourne son regard vers moi, ses yeux pétillants guettant une réaction de ma part. Je lui souris, attendant impatiemment que Maman intervienne dans la conversation. Mes pieds se frottent ensemble, alors que je baisse la tête vers le sol.

– Oui, ben elle a bien été élevée ! Sa petite sœur est en deuxième année, là. Si vous l’avez dans trois ans, vous verrez qu’elle est aussi exemplaire que sa grande sœur !

– Oh, j’ai hâte de voir ça !

Les deux femmes rigolent un peu, et je continue de gigoter sur la chaise inconfortable.

– Niveau études, ça va super bien aussi, je n’ai rien à dire. Elle sait faire ses additions, soustractions, multiplications, divisions, fait peu de fautes lors des dictées, bonne compréhension des textes qu’on lit en classe… Je dois avouer qu’il y a juste son dernier travail qui m’a un peu surprise.

Le léger sourire de Maman devient abruptement une ligne tendue. Je lève ma tête et laisse mon regard se poser sur les morceaux de craies au bord du tableau. Pendant ce temps, Madame Kimberly sort une feuille d’un cartable et la glisse sur le bureau.

– Le travail s’est bien passé, mais c’est la dernière réponse qui m’a laissée perplexe, commente ma professeure alors que les yeux de Maman virevoltent à gauche, puis à droite, scrutant intensément ma copie.

– Rita… Qu’est-ce que tu veux devenir quand tu vas être grande ?

La question, bien que j’y aie répondu auparavant, me prend tout de même par surprise. Grande. Grande en taille ? Grande dans le sens que mon cerveau aura atteint un niveau de maturité stagnant ? Vieille ? Responsable ? Un âge où le désir d’engloutir des bonbons la nuit en écoutant la télévision me répugnera ? Un âge où le père Noël ne sera qu’une masse rouge destinée à décorer l’entrée de l’appartement ? Quelle identité me conviendra lorsque le miroir reflétera les lianes grisâtres de ma chevelure ? Ultimement, ma peau collectionnera de nouveaux chemins plissés s’étendant sur l’entièreté de mon corps, et ce sera en prenant l’autobus, lorsque quatre individus se propulseront hors de leur siège pour me laisser une place, que je le réaliserai. Je serai vieille, ridée et faible.

Or, l’opportunité de retrouver quelques joies de l’enfance me gardera heureuse. M’étendre devant des centaines de postes de télévision, partir vers une plage inconnue dans les tropiques, voir de nouvelles branches pousser de mon arbre généalogique et les accueillir durant les réveillons de Noël : je ne vivrai plus ma vie en comptant les mêmes quarante pénibles heures qui s’écoulent par semaine. Je serai présente aux spectacles de mes petits-enfants et ne manquerai jamais de les encourager dans chaque accomplissement de leur vie. Je serai ce que Papa n’aura jamais réussi à être et je ne deviendrai un vide pour mon entourage que lorsque que la pierre tombale décorera ma nouvelle, et éternelle, maison.

– Retraitée.

Ma brève réponse secoue brutalement Maman qui commence alors à courber le dos, cachant son visage avec une main.

– Rita, ne souhaiterais-tu pas devenir quelqu’un d’important? Une docteure ou une avocate peut-être ? En regardant tes examens, je vois que tu as les notes pour rentrer dans de bonnes écoles plus tard. Tu es en avance sur les autres, Rita. Il faut que tu utilises ton talent pour avoir le meilleur avenir possible, c’est important, raconte Madame Kimberly en avançant sa chaise encore plus près de son bureau.

– Ouais, renchérit intensément Maman, il y a sûrement quelque chose que t’aimerais faire toute ta vie. Comme Papa, lui il aimait les voitures, alors maintenant il travaille dans un garage.

Je ressens soudainement leur regard aimanté à mon visage, attendant impatiemment que je leur offre une réponse. La gorge nouée, je trouve la force de secouer ma tête lentement.

– Non, murmuré-je, mes yeux s’embuant rapidement de larmes.

Le reste de la rencontre se déroule sans aucune intervention de ma part. Madame Kimberly propose diverses solutions à Maman pour remédier à mon manque d’ambition, et Maman les prend en considération, une par une. On devrait m’inscrire à des ateliers plus souvent, laisser les membres de notre famille m’inspirer avec leurs histoires de carrière ou, si la situation venait à s’aggraver, consulter un professionnel. Je devrais absolument trouver une passion qui me guiderait vers le métier de mes rêves car, sinon, quelle était l’utilité de ma vie, de la vie ?

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