Jour de chasse : un virage captivant sur les stéréotypes de l’horreur par Blanche Lauzon

Dans le cadre du cours Analyse filmique donné en première session, les étudiants·es ont eu la chance de rencontrer au Collège la réalisatrice Annick Blanc après avoir vu son dernier film, Jour de chasse

Jour de chasse, réalisé par Annick Blanc et mettant en scène notamment Nahéma Ricci, Bruno Marcil et Marc Beaupré, est sorti en salle le 16 août 2024, après avoir été très bien reçu au festival texan South by Southwest et au festival montréalais Fantasia. N’ayant qu’un budget de 2,5 millions de dollars pour son premier long métrage, Annick Blanc a tout de même réussi à nous surprendre avec une histoire imprévisible et une direction photo magnifique. Le film déconstruit les codes de l’horreur en brisant les nombreux stéréotypes présentés. Plusieurs enjeux sociétaux, comme la masculinité toxique, sont représentés avec réalisme et tact, ce qui en fait un film pertinent et mémorable.

Tout commence avec Nina, une jeune femme travailleuse du sexe, qui se retrouve sans autre choix que de se faire héberger par un groupe d’hommes dans une cabane de chasse dans les bois. Sans connexion avec l’extérieur, Nina se retrouve plongée dans le monde de ces chasseurs machos. Apprenant à les connaître, elle se sent faire partie de la meute et un équilibre s’installe, quoique précaire. Il en faut peu pour que l’arrivée d’un immigrant sans papiers bouleverse cet ordre préétabli et vienne brouiller la frontière entre ce qui est réel et ce qu’il ne l’est pas.

Annick Blanc a voulu prouver qu’au Québec, nous pouvons réaliser de bons films de genre, et la manière dont les stéréotypes sont abordés et déjoués en est la preuve. Les personnages de Jour de chasse semblent prévisibles – une travailleuse du sexe, un sans-papiers et des chasseurs machos – mais leurs interprétations nous surprennent et sortent des terrains battus. Nina est une femme forte qui sait ce qu’elle veut, qui ne se laisse pas faire et qui est confortable dans sa sexualité. L’immigrant, Doudos, occupe une place cruciale et est représenté de manière respectueuse. Les hommes, eux, ne sont pas simplement machos ; certains démontrent une sensibilité surprenante.

Cette humanisation de ce groupe d’hommes est étroitement liée avec ce qui a motivé Annick Blanc à commencer à écrire Jour de chasse il y a plus de dix ans. En effet, sortant d’une relation toxique, elle voulait raconter son expérience à travers son film. Les cinq chasseurs représentent donc les différents aspects de la personnalité de cet ex-conjoint, comme elle l’a expliqué lors d’une conférence au Collège Maisonneuve. Grâce à ces personnages nuancés et à cette touche personnelle, nous nous attachons à cette meute malgré ses agissements alarmants. Cela rajoute une touche de réalisme à l’histoire, montrant que personne n’est complètement noir ou blanc.

Un des points forts de Jour de chasse est sans contredit la direction photo, effectuée par Vincent Gonneville. Par les plans remarquables, les cadrages particuliers et l’éclairage magnifique, Annick Blanc et Vincent Gonneville arrivent à transformer ce qu’on pourrait qualifier de grotesque en une scène artistique et magnifique. Par exemple, le film comprend une scène de dépeçage d’un cerf. Elle aurait pu être montrée comme quelque chose de répugnant, mais elle est d’une beauté surprenante, presque poétique. De plus, les personnages sont parfois cadrés de manière originale, très serrés et tronqués, ce qui nous donne l’impression d’être proche d’eux, d’être dans leur monde. C’est un cadrage qu’Annick Blanc utilise fréquemment dans ses films, comme dans son court-métrage La couleur de tes lèvres (2018), et il nous permet de ressentir davantage les émotions des protagonistes.

Outre la direction photo, la mise en scène est également un atout de ce film. Le huis clos en forêt, accentué par les décors, les couleurs et l’éclairage, rajoute à cette ambiance pesante qui nous suit tout au long du film. On a l’impression que, peu importe ce qu’il se passe, les personnages sont coincés dans ces bois des Laurentides avec les problèmes qui leur tombent dessus ou qu’ils ont eux-mêmes provoqués. Le jeu d’acteur de Nahéma Ricci, qui interprète Nina, est aussi un point fort de Jour de chasse. Même si elle n’avait pas l’habitude de jouer un rôle comme celui-ci, elle semble faite pour incarner Nina. On croit à son personnage à 100%.

Bref, on sent que les dix années passées sur ce film ont porté fruit. Le premier long métrage d’Annick Blanc est une réussite autant sur le plan de l’histoire que de la réalisation. La déconstruction des stéréotypes, la mince frontière entre le réel et l’imaginaire et l’ambiance pesante du film nous gardent en haleine tout au long, jusqu’à la fin qui nous laisse bouche-bée. Jour de chasse est la preuve qu’on peut faire de l’excellent film de genre au Québec.

Jour de chasse. Thriller psychologique d’Annick Blanc. Avec Nahéma Ricci, Bruno Marcil, Marc Beaupré, Frédéric Milaire-Zouvi, Alexandre Landry, Maxime Genois et Noubi Ndiaye. Canada, 2024.

9/10

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