au début, Étoile était une mélodie de violon dans la pièce d’à côté. à la fin, aussi.
elle jouait comme elle respirait. en revanche, elle n’a jamais vraiment su accorder son instrument ; toujours, les notes grinçaient. que légèrement, plus-que-parfaitement.
j’ai ressenti Étoile avant de la voir.
elle, de son côté, ne m’a pas senti venir plus qu’elle ne m’a vu. elle était tout entière aspirée par ce qu’elle-même expirait – un air onirique, comme le chant d’une sirène.
dès la première note, j’ai dû faire deuil de mon oxygène ; c’était désormais elle et son air dont débordaient mes poumons. je n’ai jamais cru ces deux choses séparables, ni d’elles-mêmes, ni de moi.
c’est une mélodie qui nous a unis mais un silence qui nous a introduits.
j’ai pris sa main comme un naufragé s’accroche à une bouée. je n’avais rien à lui offrir, ni même un dollar ou deux ; mes poches étaient vides. j’avais tout perdu lors de mon épopée en mer.
ça, Étoile l’a ressenti.
elle a tout de même tenu ma main et j’aurais apposé mon âme dans sa paume si j’avais cru à ce genre de chose.
je ne l’ai jamais vraiment lâchée – encore aujourd’hui, je la tiens et la tiendrai toujours dans l’au-delà d’après-demain.
pas ma bouée,
mon Étoile polaire.
j’ai d’abord redouté devoir lui annoncer ma petite ancienneté, car elle se dilaterait alors en une grande nouvelle : un aveugle partiel, j’étais et je serai.
Étoile est restée apathique, n’a pas dit un mot.
je lui ai conté la version douce ; un éclair a frappé à ma fenêtre quand j’étais petit. l’univers en a eu si peur qu’il a cloné ma pupille pour former la sienne. il me surveille depuis ce jour de très près, plus près encore que le reste du monde.
Étoile n’a pas trop compris, a fini par me traiter de poète insensé.
j’ai un trou noir en plein centre de ma vision, ça elle a saisi d’emblée.
la sémantique lui échappait parfois – elle aimait l’art de parler simplement. bien-aimée d’un poète, elle en avait honte, mais la poésie était devenue ma langue préférée à traduire et Étoile était la seule en ce monde pour qui je la traduisais.
j’ai ajouté, afin de l’énerver juste un peu : un trou noir carnivore gobe le cœur de mon champ de vision et gruge les os de ma périphérie.
elle ne s’est pas énervée ; elle s’est plutôt éteinte.
ce jour-là, j’ai compris qu’elle n’avait pas besoin d’un traducteur après tout.
je m’en suis voulu longtemps d’avoir conté la version rude.
Étoile adorait parler de constellations mais par-dessus tout abhorrait y être comparée.
la première fois qu’elle et moi avons été sous les mêmes étoiles, je lui ai avoué préférer leur mort à leur vie.
elle m’a regardé croche, à juste titre – n’a rien dit, juste pensé assez fort pour nous deux.
les étoiles ont raison, voilà ce que je voulais dire. tant qu’à mourir, autant imploser et tout emmener avec soi, voilà où je voulais en venir.
ç’a été notre premier point de divergence ; notre avant-dernier aussi.
quelques années auprès d’Étoile et le trou noir s’est contracté en un grain de poivre.
personne n’y croyait. personne sauf elle.
celui à y croire le moins, c’était moi – moi, l’éberlué ; moi, le non-croyant. autrefois submergé dans un océan sombre, maintenant debout dans une flaque d’encre.
Étoile pouvait croire comme elle pouvait jouer, si bien que j’ai fini par y croire moi aussi.
nous n’avons pas eu d’enfant, elle et moi, mais Étoile était la meilleure mère de toutes. c’est moi qui n’étais pas conçu pour être père.
sans raison, parfois c’est juste comme ça.
longues ont été les pensées et plus longues encore les discussions mais ultimement, c’était unanime. le chiffre deux nous convenait.
le chiffre deux était une promesse.
la maladie a rampé longuement loin derrière nous. elle avait toujours couru dans sa famille et j’ai osé croire qu’arrivée à elle, trop épuisée elle serait pour la rattraper.
mon Étoile est tombée lentement d’abord, puis tout d’un coup.
le début de l’histoire est parti en premier et la fin en dernier. le milieu faisait des va-et-vient, on ne savait jamais quoi partirait quand.
d’abord son nom, puis le mien.
puis mon angle mort et ma poésie.
enfin, elle a oublié sa mélodie. j’ai longtemps espéré qu’elle partirait avec – j’y croyais ; si quelqu’un le pouvait, c’était bien elle.
la veille de son départ, Étoile a laissé le début, le milieu et la fin dans un coin de la chambre.
elle a laissé son air derrière elle,
juste devant moi.
pour les funérailles, on m’a demandé de lire quelque chose. n’importe quoi, ils ont dit.
lire quelque chose pendant qu’on inhumait la personne à qui je lisais autrefois toutes les choses, je leur ai dit jamais de la vie.
de toute façon, pour lire quelque chose il fallait écrire quelque chose et quand Étoile est partie, ma poésie est partie avec elle. je l’ai laissée aller.
ça me rassurait de croire les deux ensemble.
de croire qu’à la fin, j’avais finalement fait ce qu’au début je n’avais pas su faire ; je lui avais donné mon âme, même si ce n’était pas dans sa paume.
en deux mondes différents, ainsi toujours ensemble.
depuis son départ, chaque matin est un coup d’État microcosmique – la fin du monde à petit feu, sans apocalypse ni explosion.
c’est mon monde à moi qui meurt pendant que le monde d’autrui demeure un carrousel.
Étoile n’aimerait pas que je le dise comme ça.
elle préfèrerait que pour elle, je dise les choses comme elles sont avant de les poétiser.
ultimement, elle écouterait tout de même car elle sait que pour moi, les choses sont poétisées avant d’être dites.
ma femme est partie depuis un moment déjà.
elle était mon unique point de fuite en ce monde.
chaque nuit, le trou grandit un peu plus et moi, je rétrécis beaucoup plus. sans la lueur d’Étoile pour contracter la pupille de l’univers, il m’observe de plus près que jamais.
je me demande bien ce qu’il voit.