«Mag Mag» et «100 Sunset» : deux regards sur le cinéma contemporain par Blanche Lauzon

Tout comme le monde duquel il émane, le cinéma est en constant changement. Il reflète notre société et se façonne au rythme des grands enjeux de son époque. Depuis plusieurs décennies, la technologie occupe une place de taille et, avec la mondialisation qu’elle facilite, nous sommes désormais plus conscients et affectés par les problématiques sociales et politiques à l’échelle mondiale. Sans surprise, le cinéma est grandement impacté par ces éléments et est forcé de constamment se renouveler. C’est pourquoi des films tels que Mag Mag (2025) et 100 Sunset (2025) s’inscrivent pleinement dans le cinéma contemporain, notamment grâce à leurs prouesses techniques. Mais si ces films sont d’aussi bons représentants du cinéma contemporain, c’est aussi à cause de leur paradoxe fondamental, à savoir leur désir de se détacher de ce qui a été fait auparavant versus leurs thèmes ancrés dans l’actualité.

Mag Mag est un film d’horreur comique japonais réalisé par Yurian Retriever et interprété par Sara Minami, Aoi Yamada et Oshiro Maedal. Il raconte l’histoire de plusieurs hommes mourant d’une façon inexpliquée qui se révèle être la malédiction de Mag Mag. On suit principalement deux femmes, une dont le copain est l’une des victimes, et l’autre, obsédée par ce même homme, qui enquête sur les causes de sa mort.

Tout d’abord, ce film représente très bien le désir du cinéma contemporain de se détacher des codes préétablis, tout en revisitant un aspect propre à la culture japonaise. En effet, Mag Mag reprend les caractéristiques du J-Horror – tension, horreur psychologique, fantômes, possession et malédictions – mais en y mettant une touche incroyablement actuelle et même personnelle. La malédiction est ici dépeinte sous la forme d’une jeune fille aux longs cheveux noirs semblant tout droit inspirée des fantômes du folklore japonais, les yūreis, ces esprits vengeurs n’ayant pas pu monter au paradis à cause de chagrins, de colères ou de regrets. Mag Mag (qui est donc le nom de cet esprit), elle, ne tue pas par vengeance, mais par amour : elle tue ceux qu’elle aime. Même si à un moment, on tente de nous faire croire que Mag Mag est bel et bien l’esprit d’une jeune fille troublée voulant se faire justice, le film part dans l’autre sens et donne une tout autre dimension à cet aspect folklorique. La personne qui est responsable de cette malédiction est finalement un homme qui a une dent contre tous ceux qui sont en couple. Tout compte fait, Retriever reprend donc des aspects des légendes et de la spiritualité japonaise, ce qui est caractéristique du cinéma contemporain du pays, mais en change la signification pour y montrer un aspect critique de la masculinité toxique plus actuelle. De plus, comme j’ai mentionné plus haut, il y a également des touches personnelles tirées de la personnalité de la réalisatrice à travers le personnage de Mag Mag. En effet, lors d’une conférence donnée dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma de Montréal (FNC), Retriever a révélé que cet aspect obsessionnel vis-à-vis des intérêts amoureux vient en réalité d’elle-même, et que c’était une façon pour elle d’extérioriser certaines frustrations qui y étaient liées.

Ensuite, Mag Mag ne se limite pas à cette seule critique. À travers les codes du film d’horreur de genre, Retriever aborde également l’intimidation et le rejet des différences. Aussi, en représentant sans l’atténuer la dimension sexuelle et malsaine

de l’obsession, Mag Mag aborde la frontière floue entre désir et compulsion. Ces deux éléments rejoignent le désir du cinéma contemporain de refléter fidèlement notre société et de refuser que les codes préétablis déterminent ce qui peut ou non être présenté à l’écran. Finalement, au niveau formel, Mag Mag intègre des innovations techniques qui mettent l’accent sur le côté surnaturel et presque légendaire de l’histoire. En effet, le film a régulièrement recours à des effets spéciaux, notamment lorsqu’il s’agit des morts des personnages ou de la représentation de l’entité Mag Mag. Il joue également sur le jeu de lumière et sur la musique pour accentuer le sentiment oppressant qui nous envahit lors des scènes les plus horrifiques.

100 Sunset, incarné par Tenzin Kunsel et Sonam Choekyi, est le premier long-métrage de la réalisatrice tibéto-canadienne Kunsang Kyirong. Tout en délicatesse, le film suit la vie d’une jeune femme vivant dans un grand immeuble à appartements, le 100 Sunset, situé dans le quartier torontois de Parkdale, plus précisément dans une zone appelée Little Tibet en raison de sa forte concentration d’immigrants tibétains. La jeune Kunsel, aux tendances kleptomanes et voyeuristes, y fait la rencontre d’une nouvelle venue, Passang, avec qui elle développera rapidement une forte amitié alors qu’elles tentent toutes deux de s’épanouir au-delà des attentes de leur communauté. Ce film, tout comme Mag Mag, appartient au cinéma contemporain, mais pas tout à fait pour les mêmes raisons. Tout d’abord, l’un des éléments principaux de 100 Sunset est le désir de représenter une situation ancrée dans la réalité actuelle. En l’occurrence, c’est la communauté tibétaine de Toronto qui est dépeinte avec un réalisme frappant. Il est évident que la réalisatrice a imprégné le film de ses propres expériences personnelles, étant elle-même tibéto-canadienne. À travers le mode de vie de la famille de Kunsel, leurs appartements, leurs jeux, les objets sacrés et même un système de prêt d’argent singulier, la communauté tibétaine est représentée avec justesse. On perçoit également comment les traditions pèsent sur le dos des deux jeunes femmes, un élément probablement bien présent dans ces familles souvent ancrées dans les traditions.

Ensuite, un élément qui caractérise le cinéma contemporain est l’utilisation de technologies au service des films, et 100 Sunset n’y fait pas exception. Comme l’a révélé Kyirong, la réalisatrice, lors d’une conférence donnée au Festival du Nouveau Cinéma, deux sortes de caméra ont été utilisées pour ce film. La première, la principale, à la fine pointe de la technologie, et la seconde, plus ancienne et au style « rétro », employée pour les vidéos tournées par Kunsel avec la caméra qu’elle vole à un habitant de l’immeuble. Cette deuxième caméra présente l’avantage d’un zoom très puissant, lui permettant d’observer l’appartement de son amie Passang, situé pourtant à bonne distance du sien. Ici, nous voyons comment la technologie est mise au service de la narration et du propos du film.

Finalement, par sa réalisation singulière, 100 Sunset se détache du cadre plus conventionnel et des règles préétablies, réaffirmant ainsi sa place dans le cinéma contemporain. En effet, grâce au montage, le film adopte un rythme plutôt lent et contemplatif. Oui, il a une trame narrative précise, mais il prend le temps de mettre l’accent sur le visuel de certains plans et de certaines scènes, ce qui facilite notre immersion dans l’histoire et dans son environnement. Le film se détache nettement des films plus grand public qui reposent sur un rythme rapide et une sur-explication de chaque élément du récit pour capter l’attention du public. Ici, le film ne se veut pas aussi accessible que certains blockbusters, préférant miser sur sa poésie et son authenticité.

Ces deux œuvres, bien que très différentes dans leur ton et leur univers, partagent plusieurs caractéristiques du cinéma contemporain, et les comparer permet de mieux comprendre comment celles-ci peuvent s’articuler dans différents contextes. Premièrement, nous avons vu que Mag Mag et 100 Sunset sont tous deux un miroir de la société et de la culture qu’ils dépeignent. Cependant, ils le font sous deux angles différents. Mag Mag mise davantage sur l’exagération de la réalité et la réinterprétation de mythes et du J-Horror pour représenter la culture japonaise, tandis que 100 Sunset se consacre à une représentation authentique de la communauté tibétaine de Toronto. Toutefois, les deux approches ont un point commun : la critique. Mag Mag s’attaque principalement à la masculinité toxique, alors que 100 Sunset met en lumière les pressions sociales et culturelles. Deuxièmement, l’introspection et l’identité personnelle sont des éléments propres au cinéma contemporain qui se retrouvent au cœur des deux films. En effet, comme l’ont révélé les réalisatrices lors de conférences données au FNC, leurs œuvres s’inspirent directement d’expériences personnelles. Dans Mag Mag, ce sont la frustration et l’obsession amoureuse qui sont représentées à travers le personnage de l’entité et celui de la jeune femme fascinée par un des hommes décédés. Dans 100 Sunset, c’est plutôt l’immersion dans la culture de la réalisatrice, offrant une représentation d’une communauté méconnue mais bien présente dans ce quartier torontois. Les deux films traduisent ainsi une forme d’introspection critique qui colle avec le cinéma moderne. Troisièmement, les deux films ont recours à des innovations technologiques, mais pour des raisons très différentes. Mag Mag utilise des effets spéciaux pour créer une atmosphère sombre et terrifiante, brouillant la frontière entre le réel et le fantastique. 100 Sunset fait tout le contraire : la technologie est utilisée pour renforcer le réalisme du récit, notamment avec le zoom de la caméra, comme précédemment mentionné. Bref, le fait que les caractéristiques du cinéma contemporain soient exploitées de manières différentes dans les deux œuvres n’en diminue aucunement leur pertinence. Au contraire, cela prouve que le cinéma moderne ouvre la voie à une multitude de façons de repenser cette industrie.

Au final, les deux films présentés au Festival du Nouveau Cinéma offrent deux approches différentes quant à l’appropriation des éléments qui caractérisent ce nouveau cinéma. On prend rapidement conscience que, bien que très différentes au premier abord, leurs démarches et leurs intentions générales ne sont pas si opposées et que ces œuvres sont toutes deux un miroir de notre société actuelle. Personnellement, j’ai beaucoup apprécié les deux films, mais j’ai tout de même une préférence pour Mag Mag. J’ai aimé 100 Sunset pour son authenticité, pour l’approche originale du sujet, pour son visuel presque poétique et pour la douce intimité entre les personnages. Cependant, le rythme plus lent m’a parfois fait décrocher, et certains aspects auraient mérité d’être davantage exploités. Par exemple, la fin du film est ouverte, mais j’aurais aimé un atterrissage plus en douceur, avec plus de matière à réfléxion après coup. Mag Mag n’est pas un film parfait – certaines scènes manquent de sens et certains éléments sont caricaturaux – mais le film frappe par son efficacité et sa pertinence. J’ai particulièrement aimé la manière dont les mythes japonais ont été réinventés avec une touche moderne et comment les rebondissements surprennent les spectateurs.

En un mot, deux bons films qui montrent que le cinéma contemporain ne se limite pas à une seule approche, mais qu’il explore diverses façons de représenter notre monde et de toucher le spectateur d’aujourd’hui.

Texte écrit dans le cadre du cours Mouvements du cinéma contemporain, Collège de Maisonneuv, 5 novembre 2025

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