
Comme beaucoup de milieux artistiques, le monde du cinéma a longtemps été dominé par la culture masculine – et il serait probablement véridique de dire qu’il l’est encore aujourd’hui. Le rôle des femmes se résumait en grande partie à l’avant de la caméra, pour se plier aux fantasmes masculins ou, du moins, à leur vision de la féminité. Résultat : des femmes à l’écran souvent objectifiées, dont l’expérience féminine est souvent moquée et peu prise au sérieux, car ceux qui les écrivent sont loin de ce qu’est être femme, pour cause, ce sont des hommes.
Puis, avec les montées de différents féminismes, les femmes ont de plus en plus eu accès aux rôles de production. Cependant, encore une fois, embrasser sa féminité égalait souvent à ne pas être prise au sérieux, les premières réalisatrices avaient alors tendance à se pencher vers une vision plus masculine du cinéma, comme Kathryn Bigelow (Point Break, Strange Days, The Hurt Locker) qui concentrera sa carrière sur des film plutôt violents, s’adressant à un public composé majoritairement d’hommes. Sofia Coppola, née en 1971, fille de Francis Ford Coppola, va venir s’opposer à cette tendance en affirmant son soi féminin tout en exécutant un métier traditionnellement masculin : celui de réalisateur. Se faisant, Sofia Coppola a non seulement réussi à se créer un esthétique et un style bien à elle, mais elle a aussi réussi à se détacher de la figure de son père, coup difficile considérant l’empire cinématographique qu’il a construit, faisant d’elle une figure incontournable du cinéma contemporain.
Que ce soit dans la forme ou le fond, Sofia Coppola démontre un intérêt marqué pour deux thèmes majeurs : la jeunesse féminine et l’isolement, malgré la richesse, deux thèmes actuels dans une époque où l’on laisse finalement une voix aux femmes et où le rêve américain a perdu de sa saveur. On retrouve ces sujets dans la grande majorité de ses films, autant dans Somewhere, où un acteur vivant dans la solitude renoue avec sa fille, que dans Marie-Antoinette, où une jeune Autrichienne quitte son pays pour devenir la reine de France, dans une cour où tout lui est étranger. Ce ne sont que deux exemples parmi les multiples œuvres de sa filmographie. Coppola aura aussi une forte tendance à se concentrer non sur une histoire développée et complexe, mais plutôt sur ses personnages en eux-mêmes, le reste ne devient qu’accessoire. C’est le cas dans Lost in Translation, où les personnages de Bill Murray et Scarlett Johansson sont laissés à leurs émotions dans un hôtel de luxe à Tokyo.

Penchons-nous sur le thème de la jeunesse féminine. Coppola va venir prendre au sérieux, avec esthétisme et finesse, le principe du coming of age féminin et va le remettre au goût du jour. On voit cette volonté de faire parler les adolescentes dès son premier court-métrage, Lick the Star, mettant en scène des adolescentes ennuyées par l’école. Puis, vient son premier long-métrage, Virgin Suicides, où une bande de garçons observent cinq sœurs l’année avant leur suicide collectif. Rien qu’avec ce que dit la plus jeune sœur, Cecilia, à son médecin après sa première tentative de suicide, on peut voir l’intention de Coppola derrière cet intérêt pour la jeunesse féminine. « You’re not even old enough to know how bad life gets », dit le médecin à Cecilia, ce à quoi elle répond : « Obviously, Doctor, you’ve never been a 13 years old girl ». Coppola exprime ici un désir des jeunes filles d’être prises au sérieux, car être jeune et femme n’est pas facile. On va revoir ce désir de montrer l’universalité de cette expérience dans d’autres de ses films, comme The Beguiled, Priscilla ou Marie-Antoinette. On peut remarquer que, malgré le caractère historique de ces fims, Coppola s’efforce à ce que l’histoire de Priscilla, épouse d’Elvis Presley, ou encore celle de Marie-Antoinette, reine de France, résonne avec celle de femmes d’aujourd’hui. On y retrouvera aussi une palette de couleurs plutôt pastel, couleurs associées souvent à la superficialité de la femme, mais qui, dans les films de Coppola, deviendront un moyen pour exprimer la profondeur de ce qu’elles ressentent.

Tout en exprimant cette féminité, Coppola montre une volonté de se dégager et de critiquer le principe de la femme existant pour l’homme. C’est un thème extrêmement visible dans son premier film, Virgin Suicides, où toute l’histoire est racontée du point de vue de garçons qui font des filles un rêve, un objectif à atteindre, sans se rendre compte qu’elles préparent un suicide collectif. Dans The Beguiled, on retrouvera la situation inverse, ce sera au tour des femmes d’observer l’unique homme du pensionnat et de l’idéaliser. Tout un changement de point de vue pour une nouvelle version d’un film qui présentait à la base un point de vue masculin!
Partant de l’idée que beaucoup de femmes sont réduites au silence par les pressions du monde dans lequel elles grandissent, Coppola utilise ainsi d’autres moyens pour faire parler ses personnages, la forme embrassant le fond plus que jamais. La musique sera ainsi un moyen incontournable dans sa filmographie pour faire ressortir ce que ses personnages taisent. Dans Marie-Antoinette, la musique punk rock mixée à la cour française du 17e siècle vient souligner la distance entre Marie-Antoinette et le monde dans lequel elle évolue, tout en liant son expérience à celle des jeunes femmes d’aujourd’hui. Dans The Beguiled, cependant, on ne trouve que très peu de musique pour montrer que les personnages sont enfermés et que même la musique ne pourra pas être une voie d’échappatoire. Tout au long de Priscilla, les chansons semblent soigneusement choisies pour exprimer ce que la jeune femme vit et tait, on peut notamment penser à la scène finale lorsqu’elle quitte le domaine en voiture sous une version mélancolique de I Will Always Love You, montrant la fin douce-amère de cette relation qui a marqué sa vie.
L’autre manière fétiche de Coppola pour faire parler ses personnages est la direction artistique, où son attention portée au détail la démarque. Elle va souvent opter soit pour une atmosphère plutôt minimaliste, comme dans Somewhere, où malgré la richesse du personnage principal, l’esthétique reste très simpliste, soit pour une atmosphère extravagante, comme dans Marie-Antoinette, où l’on étale les déboires de la noblesse française dans soupers, bal masqués et soirées d’opéra. Tous les détails racontent leur histoire : dans The Beguiled, les robes des filles, vieilles et abimées, disent que les filles sont coincées dans ce pensionnat depuis longtemps, dans Marie-Antoinette et Priscilla, les cheveux des personnages grandissent au même rythme qu’elles vieillissent et dans Virgin Suicides les quatre filles se suicident manières différentes, montrant leur individualité.

Un autre des thèmes récurrents de Coppola, l’isolement, est aussi présent dans sa manière de raconter une histoire. Souvent, ses personnages sont isolés géographiquement, comme dans The Beguiled et Virgin Suicides, et/ou émotionnellement, comme dans Lost in Translation et Marie-Antoinette. D’autres fois, comme dans The Bling Ring et On the Rocks, ses personnages vont tout faire pour éviter la solitude. Coppola va venir traiter de ce sentiment en nous montrant des personnages souvent fortunés et bien lotis, mais qui vont tout de même vivre des angoisses et une certaine mélancolie. Ce type de ressenti se trouve dans plusieurs de ses films et l’on peut voir un commentaire sur notre société de consommation. Elle va bien montrer cette solitude dans l’opulence avec une composition pensée et certains jeux de caméra. On retrouvera beaucoup de plans de grands espaces avec un unique personnage pour montrer sa solitude. Que ce soit lorsque Priscilla arrive au manoir d’Elvis ou quand le personnage de Bill Murray prend ses repas seul dans Lost in Translation ou encore quand Lux est laissée seule un matin après une séance intime sur un terrain de football, dans Virgin Suicides. On retrouvera aussi beaucoup d’utilisation de zoom in et de zoom out lents sur les personnages pour montrer leur angoisse en les écrasant avec le cadre du plan ou leur petitesse en découvrant peu à peu leur environnement. Coppola utilise beaucoup de longs plans, avec un montage
Il est ainsi clair que Sofia Coppola a une filmographie engagée avec un style propre à elle qui s’inscrit définitivement comme un pilier du cinéma contemporain. Elle traite de sujets assez universels avec une sensibilité à l’être humain qu’on retrouve peu, en montrant plus qu’en racontant. Elle trouve une propre voie à sa caméra et se redéfinit dans un cinéma qui a trop longtemps été masculin : Coppola donne une voix aux jeunes filles tout en leur fournissant une esthétique belle à voir qui résonne avec leur expérience, et ce, tout en pouvant être, dans les faits, très éloigné… pensons à Marie-Antoinette! On peut aussi voir qu’elle a marqué le cinéma contemporain en montrant qu’être une femme féminine et réalisatrice à la fois était possible, regardons juste Greta Gerwig qui, elle aussi, va venir s’intéresser à la femme dans sa féminité et son développement, comme dans Barbie ou Lady Bird.
Texte rédigé dans le cadre du cours Mouvements du cinéma contemporain, Collège de Maisonneuve, novembre 2025