6 h 30
Mon café noir de jais me brûle la langue. Comme si l’attente qu’il soit à la bonne température lui enlevait son goût réconfortant. Il y a une forme de paix dans nos bruyantes habitudes : elles s’immiscent dans l’identité.
Comme tous les matins, il y a une apocalypse.
Celle dans ma tête.
J’ai passé l’éternité à retracer tout ce que j’aurais pu faire. Ma mère que je n’ai pas assez enlacée, l’amour que j’ai décliné, le manque de respect que j’ai toléré. Tout ce que j’aurais pu être. Une femme qui ose, sans se soucier de l’opinion de ceux qui n’osent rien.
Si nos actions nous définissent, alors peut-être avons-nous échoué à nous entrevoir pleinement. Tant que l’humanité survivra, ses erreurs continueront de peindre le ciel.
6 h 40
Je pose mon café désormais froid sur la table grisâtre. Mes yeux glissent vers la fenêtre. Dehors, la terre asséchée s’étire sur des kilomètres, avant de céder la place à un océan trouble aux reflets brunâtres.
Les habitants de cette île représentent ce qui reste du Nous. Ceux que la crise écologique, il y a des décennies, a laissés en vie. Il a fallu renaître, malgré notre instinct de destruction. Le progrès, poussé trop loin, a fini par tout nous dérober. Sur le mur de cette pièce lugubre, un tableau conserve une pensée des temps d’avant : « Les bonnes choses résident dans la simplicité ».
Une voix artificielle retentit dans les rues vides, signalant qu’il est temps d’aller travailler. Ou du moins, de faire semblant de s’y diriger. La petite île, financée par les richesses du monde, semble une utopie pour ceux qui n’ont plus à craindre le temps : installations filtrant l’eau potable, ressources imitant les biens naturels, palaces à l’architecture confortable. Les fortunés restent enfermés entre eux, tandis que nous restons invisibles, portant le poids de leur confort sur nos épaules. Chaque pas sur l’asphalte glacial rappelle que nous ne sommes que dans les coulisses d’un théâtre luxueux.
Il n’y a jamais eu de suicide ici. C’est interdit. Encore pire : c’est une infraction morale au système. La « cité de lumière » doit rester impeccable, sans taches pigmentées sur le drapeau. J’ai toujours eu du mal à me glisser dans cet univers. Une boîte aux murs lisses et parfaits. On nous raconte depuis des lustres qu’une société en bonne santé implique notre sacrifice pour le bien commun. Répétée aux prolétaires, cette fable devient une incontestable vérité.
7 h 00
Je me vêts d’un ensemble blanchâtre. Le bracelet technologique à mon poignet me signale que c’est l’heure. La porte s’ouvre vers un monde qui n’inspire plus. Je marche comme on m’a appris à marcher : dos droit, tête alignée, sans extravagance. Sourire en porcelaine, sans dépasser les bordures des trottoirs. Les gestes sur la ligne, je salue les passants que je croise. De loin, nous ressemblons à des clones, unis par la même forme. Qu’est-ce qui distingue les classes sociales lorsqu’on est tous habillés de la même manière ?
Je rentre dans l’usine de textile, sachant exactement ce qui m’attend. Les machines s’activent, s’exécutant sans jamais s’interrompre. Nos corps bougent de mémoire, sans que nous soyons vraiment présents dans nos gestes : vêtements pliés, boîtes scellées, marchandise transportée.
Un hologramme s’affiche au-dessus de la chaîne. La même voix artificielle ajuste les cadences, corrige les écarts, nous remercie pour notre efficacité. Mes yeux sont attirés par notre directeur, Niki Dimitrov. La broche dorée sur sa veste sans plis traduit son appartenance à la classe supérieure. Sa joue se creuse lorsque ses lèvres se courbent pour dessiner un sourire. On aurait dit un ange égaré par mégarde du paradis. Parfois, je doute de son existence, il se rapproche plus de l’intelligence artificielle que d’un simple vivant. Ses iris, bois ambré, tombent dans les miens. Et nous nous contemplons un moment qui me paraît en symbiose avec l’éternité.
Mes pas me mènent vers lui tel un aimant. J’échange quelques mots… et me retrouve rapidement à lui proposer de partir, en montagne, là où la liberté prend vraiment sens. Ses doigts se déplacent avec urgence sur ma bouche, comme si mes mots le brûlaient.
Tout se passe très rapidement, je ne capte que l’essentiel de ce qu’il me crie. Ses bras s’affolent dans tous les sens. Peut-être ai-je commis un crime.
Je ne peux que l’effleurer. Et jamais ne goûter à tout ce que nous pourrions être. Il y a bien longtemps que j’ai dû faire le deuil de souvenirs qui n’existeront jamais. Les âmes qui se reflètent l’une en l’autre ne sont plus que des anomalies. Quelle est la finalité, d’une société construite pour survivre, mais qui a oublié comment vivre ?
Mon bracelet au poignet se met à sonner. Un frisson parcourt mon épiderme à ce rappel. Ici, les hormones qui déclenchent l’amour sont calculées. On pratique l’économie des sentiments. L’économie des mots. L’IA réduit les naissances, les rapprochements, les émotions coûteuses. Mais, surtout, l’amour impossible, non nécessaire, vu comme nocif et dangereux. L’imprévisible est condamné par des normes implicites. L’affection fait partie des variables non rentables. Pour nous sauver, on nous a appris à renoncer. Les esprits auront beau essayer de sculpter le monde à leur image, le mal se traduira toujours à travers l’humain.
12 h 00
L’heure de dîner entre en scène. Mes pieds se dirigent d’abord vers la route qui mène hors de la ville, puis je finis par retracer le chemin vers mon lieu de vie. Où fuir dans une île sans issue ? Sur ma route, je pense aux mille et une façons de partir respirer un air lointain. Comment s’éclipser d’une réalité qui nous consume ?
J’ai laissé mon cœur au bord de la rue ; il ne survivra pas à cette mésaventure. Ils ont dessiné ma clôture, j’ai fui le trou, tournant en rond, je reviens, ne connaissant que le trou. Finalement, il ne s’agit pas de faire le bon choix, mais de prendre le moins mauvais.
Mon bracelet a sonné tant de fois que j’en ai perdu le compte. Les émotions telles que l’espoir sont contrôlées, peut-être parce qu’elles nous pousseraient à désirer plus, à déstabiliser le système. Les rêves ont un coût que même les riches ne peuvent plus se permettre.
J’ouvre la porte de mon appartement. Rien n’a bougé. Je retrouve ma tasse de café délaissée ce matin. J’en reprends une gorgée, froide sur ma langue, désagréable, mais toujours réconfortante. Mon quotidien m’enferme. Je jette un coup d’œil au bas de l’immeuble : dans la ruelle, des agents de l’ordre descendent de leurs véhicules. Je sais qu’ils sont là pour moi. Une voix s’élève, m’expliquant la gravité de mes actions. Ses mots s’imprègnent en moi, comme une évidence inévitable. Mon bracelet se met à vibrer violemment. Un signal rouge clignote : alerte « incident émotionnel ».
Chaque seconde m’enflamme comme une sonnette d’alarme dans ma peau.
L’IA, création d’êtres colorés de défauts, se trompe autant que nous.
Ses erreurs nous coûteront une histoire qui se répétera toujours.
Sous une autre forme.