Emily soupire avant de s’asseoir sur le sofa de sa chambre. Encore une longue journée remplie de paperasse et de longues réunions. Elle a toujours su qu’être reine ne serait pas de tout repos, mais elle en venait presque à regretter ses leçons du temps où elle était adolescente. Là, au moins, elle avait des pauses.
Elle vit une pile de lettres sur son bureau et eut envie de s’arracher les cheveux. Elle pensait avoir enfin du temps pour elle, mais non. Elle devait encore lire cette dizaine de lettres, écrire une réponse et appeler son messager pour qu’il les fasse livrer… Une routine qu’elle avait appris à détester. Elle comprenait mieux son défunt père et pourquoi il avait été si souvent grincheux…
Elle s’assit à son bureau et commença à lire les lettres une par une, rédigeant les réponses au fur et à mesure. Arrivée à la dernière, elle fronça des sourcils. Chaque lettre avait normalement une adresse de retour, mais celle-ci n’en avait pas. Il y était simplement inscrit : « Pour la reine Emily Volk ».
Elle l’ouvrit délicatement, déplia le papier et sentit son cœur sauter un battement à chaque mot qu’elle lisait.
À ma très chère Emily,
Je peux imaginer votre regard lorsque votre messager vous a apporté ma lettre. Disons que vos jérémiades sur la romance à travers les relations épistolaires me sont restées en tête. Alors je me suis dit que l’irruption de ma belle écriture à travers toute votre paperasse royale vous offrirait une pause bien méritée. Je commence à vous connaître assez pour me douter que vous n’arrêtez jamais, tandis que mes propres obligations m’attendent patiemment.
Pour être complètement honnête avec vous, c’est bien la première fois que mon précieux papier à lettres sert à autre chose qu’un envoi diplomatique. Il faut dire que, malgré son pouvoir de persuasion, ma chère mère ne m’aura jamais convaincu de faire la cour aux nobles femmes d’Expia, alors j’espère que vous me pardonnerez mon manque de conversation. Mais je pense que je peux deviner votre soulagement lorsque vous vous rendrez compte que ces mots ne constituent pas de simples divagations au sujet de vos beaux yeux. Si c’était le cas, une simple feuille ne suffirait à décrire la beauté de ceux-ci.
Pardonnez mon manque de subtilité pour ce compliment mais, même si son pouvoir de persuasion n’a plus autant d’effet sur moi, ma génitrice risque de m’occire si elle apprend que j’ai envoyé une lettre à la grande Emily Volk sans avoir été un parfait gentleman au moins une fois. Alors j’ai choisi la chose qui m’a le plus captivé lors de notre première rencontre : l’expressivité de votre regard. Et la façon dont chacune de vos émotions paraît si facile à lire qu’on en tremble lorsque vous êtes en colère…
Je pense en avoir assez fait maintenant, vous ne pensez pas? Si vous avez le moindre retour à me faire, sachez que j’attends votre prochaine lettre avec une impatience indigne du roi que je suis… ou même votre visite, qui sait?
Votre imbécile préféré,
Lucas Expia
Sans qu’elle s’en rende compte, un sourire avait étiré les lèvres d’Emily. Lucas était le roi d’un royaume voisin, Expia. Les deux souverains entretenaient une relation plutôt ambiguë, mais ils appréciaient cette simplicité. Aucune prise de tête, des comptes à rendre à personne…
Ils avaient sauvé les cinq grands royaumes d’un coup d’État en guerroyant ensemble. Alors forcément, passer proche de la mort plusieurs fois les avait rapprochés, et cette proximité augmentait de jour en jour, même s’ils se voyaient moins qu’ils ne l’auraient aimé.
Emily passa doucement les doigts sur le papier de la lettre, relisant les mots. Comme à chaque fois, Lucas avait raison. Sa lettre était une distraction qu’elle accueillait les bras − et le cœur −ouverts dans sa monotone routine.
Sans hésiter une seule seconde de plus, la jeune reine prit son plus beau papier à lettres, une plume et commença à écrire sa réponse.
À mon imbécile préféré…