Le fol, son sire et ses rires, par Ménélik Marin

Sous la clarté des astres, vivait un bouffon.
Une âme égarée vêtue d’une toison trouée,
Qui, de son vivant, jamais n’a émis autre son

Ou autre écho, que celui de son rire enjoué.
Il errait le soir, dans les jardins du palais,
Parlant seul à la lune, au bord des fleurs fanées,

Il lui chantait ses louanges d’un esprit en paix.
On entendait parler partout dans le royaume
Qu’il lisait les astres, et, le faisant en secret,

Voyait l’avenir, la déchirait tel un psaume.
Le roi, las des flatteries et des voix feintes,
Demanda : « Pitre, quel secret caches-tu dans ta paume ?

J’ai entendu dire que ta parole était sainte,
Les cieux te guideraient-ils ? Dis-moi ce que tu vois,
Toi, dont la poésie résonne comme une quinte. »

Le marmot, hilare, répondit : « Sire, crois-moi,
Les astres ne font que rire et briller sans fin,
Ton empire naît pour mourir, nul n’y échappera. »

Alors, le monarque, devinant le triste destin
De son empire brisé, fut comme envoûté
Par les poèmes du fol et par son air divin.

Depuis, chaque aurore, dans un cimetière isolé,
Ils se rejoignirent et le maître écouta
La douce parole du farceur sans dignité.

Ah, qu’il était bête, qu’il était naïf ce roi !
Se fier à un fou qui prend tout pour blague,
Croire en un bouffon, mettre en lui toute sa foi.

« Ô mon chef, » dit le rieur, « voyez comme la dague
Séjournant dans ma botte est scintillante,
J’aurais presque envie d’en user lors d’un gag. »

« Reste sérieux, pitre, ta quête s’avère importante,
L’avenir du trône repose sur tes conseils.
Je ne tolérerai autres remarques impertinentes,

Alors, dis-moi tout, que te raconte le soleil ? »
Les menaces du sire nourrissaient les rires du fol,
Puis, tout gai, le marmot leva la voix au ciel.

« Ne vous méprenez pas, mon point était frivole,
Sachez, seigneur, que je ris comme un astre naissant.
Tel est mon tourment, mon plaisir et mon seul rôle.

Dès lors, si je me montre espiègle, soyez clément.
Avant toutes choses, cher souverain, voici mon récit.
Au commencement, les cieux me créèrent sans talent.

J’étais vide et mon âme errait dans la nuit.
L’océan me recouvrait, mais je respirais
Grâce aux plaisanteries qui me tenaient en vie.

Les astres, se tenant au-dessus de mon reflet,
Lisaient mon malheur et voulurent m’éclairer,
Donc ils me peignirent l’avenir tel un doux portrait.

Puis, notre voûte vit que j’adorais ce don sacrée,
Alors, depuis, je me vois béni de ce fruit ! »
« Blasphème ! » s’écria le roi d’un ton frustré.

Mais le fou reprit : « Ce n’est guère une comédie,
Ô, croyez-moi, et le trône brillera de nouveau ! »
« Cesse tes farces, puis raconte-moi ta poésie! »

Sous l’ordre du seigneur, s’élève un clair grelot,
Et le bouffon, en riant, s’inclina avec charme.
« J’accomplirai votre souhait, porté par mon flambeau.

Ton empire, ô seigneur, tombera sous les larmes,
Si ton cœur s’attendrit au souffle des mortels.
Ce sont les astres qui me l’ont transmis par leurs alarmes.

Garde une poigne de fer, règne en maître cruel,
Car la pitié des dirigeants enfante leur ruine ! »
Ému de tel conseil, l’empereur loua le ciel.

Et partit en courant tel un roi sans épines.
Sitôt, la cour devint le théâtre du fol,
Dont l’unique acteur fut un chef aux fausses doctrines.

Tous espoirs disparurent dans l’air vélivole,
Les guerres étaient menées sur un éclat de rire,
Puis famine et mort s’étendirent sur le sol.

La terre fondit comme une bougie de cire.
Des cités brûlaient, leurs rivières devenaient sang,
Et chaque plaisir se transforma en souvenir.

Le roi, du haut de son trône, tremblait tel un flan.
Ses conquêtes perfides l’assaillaient de vil,
Puis son cœur se déchirait, pris d’un remords blanc.

« Ô sire, » dit le fou, « observe ton cœur fragile.
Tes mains tremblent, tes yeux se voilent de peur,
Alors que tout ce que tu fais devient futile ! »

Les miroirs du palais reflétaient la terreur,
Pourtant, les morts semblaient rire de tous les vivants.
Chaque pas du chef renforçait son malheur.

La lune, complice, éclairait les murs vacillants,
Ornée d’or et de tableaux à allure sombre,
Et le rieur murmurait ces mots déconcertants :

« Qu’allez-vous faire, maître, si vos peuples succombent ?
Vos guerres, vos crimes, vos lois tant cruelles
Sont la raison des cimetières lourds de toutes ces tombes ! »

Le monarque, dévoré par des pensées rebelles,
Sentit son cœur se briser, se fendre, se détruire.
La tristesse enchaînait ce prisonnier du ciel.

Alors le pitre s’avança et se mit à dire :
« Très cher, seul le repos mettra fin à vos peines.
Céder au désir du linceul est votre avenir. »

Le roi, hypnotisé par cette voix comédienne,
Vit la dague étinceler dans la botte du marmot.
Il la prit puis, en pleurant, se trancha les veines.

Sous la clarté des astres, se tenait un bourreau,
Et un corps inanimé, vêtu d’une robe trouée.
Deux âmes qui, ensemble, ont ri malgré le chaos.

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