Un jour, je me retrouvai ici. Dans cette maison de briques, tantôt brunâtres tantôt rouges, dévorées par les herbes folles et les vignes à gros appétit. Puis, une à une, ces femmes vinrent se joindre à moi. Comme par instinct, elles arrivèrent toutes vêtues de blanc au seuil de la porte. Une à une, robe de nuit, robe de soirée, blouse brodée, chandail tricoté, pantalon taché de rouge. Je leur ouvris la porte, elles entrèrent, s’installèrent, ne partirent plus jamais.
La première fut Stella. Chevelure d’un brun riche, bouquet de fleurs sauvages en main, robe de nuit en satin. En la voyant, je sus que je l’attendais. Elle posa les pieds dans la grande maison, mit le bouquet dans un verre qu’elle trouva en farfouillant dans les imposantes armoires de bois et le déposa sur la table ronde de la cuisine. Table pour six. Je la regardai faire, la laissai prendre sa place dans la maison. Elle marqua le début de leur arrivée. Ce fut calme avec Stella. Serein. Ce fut mélodies envoutantes qu’elle inventait au piano et cigarettes à la rose et au tabac sucré qu’elle roulait de ses doigts fins.
La seconde fut Lili. Même si elle se présenta vêtue d’une robe de soirée à paillettes, ce sont ses cheveux roux qui attirèrent mon attention. Stella et moi l’accueillîmes dans cette maison trop grande pour deux. Sous son bras, elle trimbalait une bouteille d’eau de vie. Lili prit sa place avec aise, ne se fit pas prier. Toutes les trois, nous trinquâmes, nous dansâmes, nous fêtâmes.
S’ensuivit Agathe aux yeux tempête de pluie, panier d’osier rempli de fruits et de légumes au bras. Ses cheveux, fils d’or, cascadaient jusque dans le milieu de son dos. Lorsqu’elle entra, elle nous embrassa. Stella, Lili et moi eûmes droit à un léger baiser de ses lèvres roses et minces, tout en douceur.
Jade fut la prochaine, aux yeux d’agneau, une épaisse écharpe au cou. Elle avait apporté laine, fils, tissus. En chemin, elle avait fabriqué six châles. Violet pour Stella, rouge pour Lili, bleu pour Agathe, jaune pour elle-même, gris pour moi et pour le dernier, un brun.
Finalement, Jeanne se présenta à la porte. Taches de sang rouge vif sur son pantalon blanc. Affolement partagé. Jade pointa du doigt les deux cailles tenues par la main droite et le lièvre tenu par la main gauche. Soulagement partagé. Jeanne nous apportait le souper qu’elle avait chassé. Je ne pus m’empêcher d’avoir pitié pour les deux volailles à courtes pattes. Avec leurs plumes mouchetées de brun, de noir et de blanc, je les trouvai coquettes. Le châle brun revint à Jeanne.
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Ce soir, nous sortons. Avec nos lanternes, nous marchons dans la forêt. Lili est au bras de Stella, Agathe au bras de Jade, Jeanne guide la marche tenant ma main. Sans suivre de chemin précis, elle sait très bien où elle nous mène malgré le fait que nous ne sommes jamais passé par ici. Jeanne trouve toujours les endroits les plus singuliers à nous faire découvrir. Elle s’arrête, satisfaite de sa trouvaille. Nous nous retrouvons dans un vaste champ, devinons les clapotis de la rivière non loin de là. Le dôme étoilé se présente à nous. La lueur des étoiles est argentée, froide. Nos regards sont rivés au ciel, hypnotisés. Les yeux brumeux d’Agathe se remplissent de la Voie lactée. Elle tend la main vers les astres brillants, en attrape un, puis un autre, puis un autre. Elle les accroches à ses cheveux. Jade l’observe, puis l’imite. Nous cueillons les étoiles, Sirius, Adhara, Castula… les portons comme décorations, ornements. Nous nous regardons les unes les autres. Femmes à auréoles. Nos têtes dégagent une lueur stellaire. Plus besoin des lanternes pour nous orienter dans l’obscurité, nous sommes rayonnement.
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Nous avons eu des récoltes abondantes ces derniers temps. Agathe a certainement la main verte. Elle passe ses journées baignée dans le soleil, s’occupant de son potager. Les concombres, tomates, haricots et patates y prospèrent. Les feuilles et les pousses la caressent, s’entortillent autour de ses doigts, ses pieds, ses chevilles. Jeanne, de son côté, a réussi à chasser un cerf qu’elle épiait depuis un certain temps. Jade collecte la soie des chenilles, des papillons de nuit et la laine de quelques chèvres qui flânaient au bord de la forêt.
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Le ventre de Jeanne est de plus en plus bombé. Il n’était pas ainsi lorsqu’elle est arrivée ici. À présent, il est dur et rond comme un ballon. Au fur et à mesure qu’elle grossit, la température baisse. Désormais, il neige.
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Aujourd’hui c’est la tempête. Autant à l’extérieur dans le froid et le blanc que dans notre maison illuminée aux chandelles. Les cris de Jeanne résonnent. Dans toutes les pièces, les murs imitent ses lamentations. Autour d’elle, nous l’assistons. Nous respirons avec elle, expirons avec elle, gémissons avec elle. Détrempée de sueur, elle semble effrayée. Debout, elle pousse de toutes ses forces. Du sang, beaucoup de sang coule entre ses cuisses, le long de ses jambes, s’étale sur le sol. Il s’infiltre dans le grain du bois qui s’en abreuve. Stella et Lili la tiennent chacune par un bras. Elle est si pâle, livide. Elle baisse la tête, regarde entre ses jambes. Ses cheveux foncés pendent jusqu’au sol. Elle pousse une dernière plainte, longue et douloureuse. Quelque chose tombe sur le plancher. Cela bouge, se débat, gigotte dans une enveloppe transparente couverte de sang. Le cordon est coupé, Jeanne est raccompagnée à son lit et nous revenons vite à la chose sortie d’elle, trop curieuses. Stella, Jade, Lili, Agathe et moi sommes accroupies en rond. Nous tendons les mains vers la créature, tirons sur la membrane translucide qui l’entoure, qui se déforme, puis cède. Un lièvre blanc aux oreilles rose poudre et aux yeux rouges. Alerte, la bête se dresse sur ses pattes et s’enfuit par une fente au bas du mur de bois. Le lièvre file dans le vent, marqué du sang de Jeanne. Stella retourne voir la nouvelle mère.
« Ses yeux sont ouverts », dit-elle, « mais elle ne respire plus. »
On frissonne. Il neige dans la maison à présent. Les flocons recouvrent peu à peu Jeanne, immobile dans son lit. L’encerclant, nous passons un long moment à lui envoyer nos plus beaux mots, les plus vrais, nos au revoir. Tout cela dans le plus intime des silences, dans notre tête. Le bruit des flocons qui tombent au sol.
« Nous devrions lui faire une cérémonie », propose Agathe.
Nous acquiesçons. De peine et de misère, nous soulevons son corps encore tiède, encore souple, le sortons hors de notre maison. La neige tombe toujours. Jeanne est déposée sur le tapis moelleux qui s’étend aussi loin que nous pouvons le voir. Nous l’ensevelissons sous la neige lourde. Elle est tout proche du potager d’Agathe, non loin de la maison. Puis doucement, ce qui reste de la tempête se dissipe.
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Le soleil et la chaleur sont revenus. Avec la fonte de la neige, nous remarquons que le corps de Jeanne n’est plus à la place où nous l’avons laissé. Au même endroit, nous découvrons des fraisiers. Parsemés de fruits rouges et de fleurs blanches, les plants sont dispersés en une forme presque humaine.
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Agathe nous prie de l’accompagner. Dans le bois, elle souhaite aller cueillir des fruits. Stella, elle, des fleurs diverses pour les sécher et nous en faire des tisanes. Lili, Jade et moi les accompagnons. Elles marchent devant nous, se tiennent par la main. Puis, elles s’éloignent en gambadant, nous devancent encore plus.
Je suis retournée à leur recherche plusieurs fois. Elles sont introuvables. Elles ont disparu. Ce que je remarque, ce sont ces deux pommiers. Ils n’étaient pas là auparavant. Ils sont entortillés l’un à l’autre. Arbres amis, arbres siamois. L’un est en fleur, l’autre porte des fruits. Si je colle mon oreille à leurs écorces, j’entends comme des battements.
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Par la fenêtre, je vois Jade tondre la laine d’une chèvre. Il y en a cinq, toutes vêtues d’une fourrure majestueuse. Des nuages sur pattes. Habitués à la présence de la femme, elles broutent dans le plus grand calme. Allant chercher mon manteau pour les rejoindre, je les quitte du regard pendant un instant. Lorsque j’ouvre la porte pour sortir de la maison, il y a maintenant six chèvres, plus de jeune femme. Une seule des bêtes regarde en ma direction, une écharpe au cou.
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Il ne reste plus que Lili et moi. Toutes les deux assises dans la cuisine, elle me dit :
« Je veux que tu viennes avec moi. Que tu m’accompagnes. »
Je ne bronche pas, la suis où elle veut bien m’emmener. Nous passons par le champ sans nous arrêter. Elle continue plus loin, guidée par le bruit de l’eau courante.
« Voilà, me dit-elle, c’est ici que je veux le faire. »
Le lit de la rivière est d’une couleur profonde, comme de la pierre de lave. Lili s’étend dans le cours d’eau, se laisse porter par le faible courant. Les yeux clos, elle tient dans sa main droite un bouquet confectionné par Stella. Les fleurs ont séché. Sa robe blanche, son teint pâle, ses cheveux roux. La bouche entrouverte, Lili flotte, légère dans l’eau froide. Je la regarde s’éloigner, devenir un petit point roux à l’horizon.
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Il m’arrive de trouver, parmi l’uniformité foncée du fond de la rivière, des pierres blanches foudroyées d’un orange éclatant. Comme des petites flammes enfermées dans du quartz laiteux. Avec l’une d’elles, je me suis fabriqué un collier. La pierre pend à mon cou. Les moutons viennent me rendre visite de temps à autre. Avec ma couronne de fleurs sauvages, je m’assois parmi eux, mange pommes et fraises, leur en offre à l’occasion.
Elles sont encore là avec moi. Je le sais.