Révélation, par Laurie Paré-Lévesque

Ça y ait, c’est le moment. Je ne dirais pas que c’est le moment que j’attendais avec impatience, mais je n’ai pas le choix. Pas le choix de la laisser. C’est ce soir, au restaurant L’Étincelle, celui où nous sommes venus en première date il y a quelques mois déjà, que je vais mettre un terme à notre relation. Vaut mieux que je le fasse avant qu’elle ne prenne le relais. Oui, ça me brise le cœur. Oui, elle va me manquer. Mais, au moins ce sera MON choix. Mathieu, mon meilleur ami, a essayé de me motiver en me disant qu’au moins je vais retrouver ma liberté et pouvoir recommencer à embrasser n’importe quelle fille dans les bars. Ce n’est pas étonnant venant de lui, célibataire depuis toujours, qui multiplie les conquêtes.

J’en suis maintenant à ma deuxième bière. Du coin de l’œil, je vois la serveuse s’avancer vers moi, la place devant toujours libre.

       —    Êtes-vous sûr de vouloir attendre la seconde personne pour commander votre repas? Votre réservation prend fin sous peu…, me dit-elle en balayant la salle des yeux, embarrassée.

Le dernier regard qu’elle me jette avant de s’éloigner me trouble. Je remarque le couple installé à la table voisine. Ils ont tout entendu. La femme me regarde, elle semble avoir pitié de moi. Je déteste ça.

J’envoie un message à Alexia pour la millième fois de la soirée.

Distribué.

C’est la seule chose qui apparait à l’écran. Elle n’a pas lu mes messages précédents. Qu’est-ce qui se passe ?

Je m’accrochais à l’idée qu’elle était simplement en retard, elle en a l’habitude. Pourtant, à première vue, elle semblait heureuse que je lui aie organisé ce souper… sans savoir que j’avais l’intention de la quitter ce soir.

J’en viens à prendre la vérité telle qu’elle est : moi, Nathan Roy, je traverse pour la première fois de ma vie la situation que je m’amusais jadis à faire vivre à mes fréquentations. « Karma’s a bitch », comme on dit. J’aurais dû m’y attendre. Un jour ce serait mon tour. C’est extrêmement gênant. Je ne comprends pas ce qui lui a pris de ne pas venir. Maintenant, j’ai la preuve que je fais bien de mettre un terme à la relation entre Alexia et moi. VRAIMENT.

Je me lève et attrape mon manteau sur le dossier de la chaise. Je traverse la salle trop vite, manquant de heurter un serveur. Des regards me suivent. Je pousse la porte. L’air froid me coupe le souffle.

Sur le chemin du retour, mon F-150 rugit. Je m’impatiente, mes nerfs sont prêts à exploser. J’en peux plus du trafic! 15 minutes dans les bouchons, à deux rues du restaurant. Enfin, c’est mon tour d’avancer. Quelque chose bloque la chaussée. De la tôle tordue, des éclats de verre qui brillent sous la lumière de mes phares. Un policier me fait signe de passer. J’appuie plus fort sur l’accélérateur. Je n’ai qu’une envie : rentrer chez moi.

Avec toute cette soirée, je n’ai toujours pas soupé, je suis encore en couple, et ma blonde qui ne s’est pas pointée à notre rencard ne répond toujours pas à mes messages. Tout un hasard quand même ! Mon humeur massacrante n’aide en rien.

À peine arrivé chez moi, mon meilleur ami m’appelle déjà ; probablement pour savoir comment ça s’est passé. Je ne prends pas la peine de lui répondre, mets mon téléphone en mode silencieux et ouvre la télévision. En vain, il n’y a rien d’intéressant au programme. Je fais rejouer le match d’hockey d’hier. J’essaie de me concentrer sur le jeu, mais la vibration continue de mon cellulaire sur la table basse ne cesse de me distraire. Mathieu veut vraiment tout savoir, mon dieu ! Il ne peut pas me laisser tranquille ? Je réponds, sans prendre la peine de regarder le nom affiché à l’écran.

—   Ce n’est rien contre toi mon chum, mais j’ai vraiment passé une mauvaise soirée faque…, commençais-je à dire avant de me faire couper la parole.

—   Nathan…, dit une voix tremblante, à peine audible.

Mon entourage a l’habitude de m’appeler Nate. Je n’ai aucune idée de qui est à l’appareil, mais ça doit être sérieux.

—   C’est…c’est Ali…

Un sanglot étouffé traverse le combiné. Inquiet, je laisse ma belle-sœur s’exprimer du mieux qu’elle peut jusqu’au moment où elle m’annonce enfin ce qui se passe.

—   Alexia… elle a eu un accident de voiture…

—   Quoi ?

—   Elle est à l’hôpital… dans le coma. Les premiers répondants l’ont trouvée inconsciente quand ils sont arrivés.

 Le téléphone glisse presque de ma main.

—   Nathan..? Tu es là ?

—   Elle est à quel hôpital ?

—   Saint-Joseph.

—   J’arrive.

Pris de panique, je prends mes clés et sors de chez moi en vitesse. J’embarque dans mon pick-up et roule aussi vite que je peux jusqu’à l’hôpital.

Sur le trajet, ça me frappe…

Les débris sur la chaussée…

Le verre éclaté au sol…

Et si c’était elle ?  

Mon estomac se noue.

Si oui… alors tout ça… c’est à cause de moi.

Elle était en route pour me rejoindre.


Plusieurs semaines se sont écoulées depuis l’accident. Retourner la voir m’effraie. Et si elle ne se réveillait pas ?

Je dors mal. Je me réveille en sursaut, le cœur battant, avec son visage en tête. Devant Mathieu, je fais le tough. Je plaisante. Je change de sujet. Mais au travail, on me trouve irritable. Impatient. Un collègue m’a même demandé si tout allait bien.

Je hausse le ton pour un rien.

C’est plus simple comme ça.

Plus simple que d’admettre que je suis en train de m’effondrer.

Hier soir, ça n’allait pas du tout. Je pleurais, je culpabilisais. J’avais besoin de réconfort, celui d’une maman. J’ai donc décidé de l’appeler, de tout lui raconter depuis le début.

—Mon chéri, je sais que tu n’aimes pas quand je t’en parle, mais depuis ta rupture avec Célia, tu as complètement changé.

— Arrête, maman…

— Ton cœur n’est pas en pierre, tu sais. C’est normal d’être triste, de pleurer. Tu es humain. Mais même si ce n’est pas ce que tu veux entendre… Alexia, tu l’aimes.

— Non.

— Nathan… C’est pour ça que tu crains qu’elle meure. C’est pour ça que tu culpabilises depuis son accident.
 Parce qu’être la cause du mal d’une personne qu’on aime… ça détruit.

— J’peux pas aimer quelqu’un après ce qui s’est passé avec Célia… J’ai plus le droit.

— Ça, mon cœur, c’est toi qui te l’interdis. C’est toi qui te refermes. Tu as peur, c’est tout.

Ma seule manière pour lui prouver qu’elle a tort c’est d’aller visiter ma petite amie à son chevet et d’affronter ma peur.

C’est de cette façon que je me retrouve, un vendredi soir, à l’hôpital, assis dans la salle d’attente. Je trouve enfin le courage de me lever et de me diriger vers sa chambre.

Je franchis le seuil de la porte. L’air me manque. Des pansements lui couvrent le crâne. Des perfusions couvrent le creux de ses bras, d’autres longent ses avant-bras. Des poches transparentes sont suspendues au-dessus d’elle.

Il y en a trop.

Des points noirs envahissent ma vision.

 Alors que je reprends mes esprits, un flashback précis me revient en tête.

—   Attention !!!, s’écrit Alexia

Une fraction de seconde plus tard, une masse atterrit sur moi alors que je suis sur le divan, regardant la game des Canadiens. Alex commence à me chatouiller le ventre. La maudite ! Je me tords dans tous les sens, un rire rauque s’empare de moi. C’est un sentiment étrange, la joie et la souffrance mélangées. Tout en riant, je lui crie d’arrêter sinon elle le regrettera… Voyant qu’elle ne m’écoute pas, j’utilise ma force pour la retourner sur le dos, elle se retrouve coincée sous moi. Elle attrape le coussin décoratif au-dessus de sa tête, le lance sur mon visage avec un grand sourire sur les lèvres avant de s’élancer à la course. Je la suis de près à travers mon appartement avant de l’attraper et la serrer contre moi. Elle a un rire joyeux, ça sonne comme une douce mélodie. Nos regards se croisent et lentement nous retrouvons notre sérieux. Une tension est entre nous : c’est quelque chose que j’ai rarement éprouvé. Elle ouvre lentement la bouche avant de dire ces trois petits mots.

Oh non… Pas ça.

Voyant que je ne lui réponds pas, ses yeux s’emplissent de larmes. Elle se déplace rapidement vers la porte d’entrée en essuyant du revers de sa main les larmes accumulées au coin de ses yeux. La porte claque. Le silence résonne fort dans l’appartement vide. Pourquoi… Pourquoi je ne suis pas capable de le dire moi aussi ? Trois mots, sept lettres. C’est supposé être simple, non ? Rien ne sort. L’attachement à long terme, de toute façon, ce n’est pas fait pour moi. C’est le temps que j’y mette une fin. Je prends mon téléphone et réserve une table au restaurant L’Étincelle. Demain soir, je vais la quitter.

Des larmes glissent sur mes joues avant de venir se faufiler entre mes lèvres. J’ai tellement agi comme un cave. Je suis effrayé par l’abandon, c’est ça mon problème. Au fond, je le sais que ma mère a raison. J’ai voulu lui prouver qu’elle avait tort, car j’aime avoir raison, mais la vérité est que je crains de m’engager à 100% et qu’Alexia se lasse de moi ensuite. Comme Célia avant.

Il aura fallu qu’Alexia tombe dans le coma pour que je réalise les sentiments que j’éprouve pour elle.

Je tends ma main vers la sienne étendue le long de son corps inerte et serre ses doigts froids pour qu’elle sache que je suis avec elle, qu’elle est forte, qu’il faut qu’elle survive à tout ça, par pitié. Alors que je suis toujours assis sur le siège réservé aux visiteurs, je vois sa sœur, du coin de l’œil, entrer. Mon regard ne quitte pas Alexia. Ali vient à peine d’arriver que le médecin demande déjà à la voir. La dernière fois que j’ai vu cet homme remonte à près d’un mois alors que l’accident venait tout juste de se produire. Il ne prend pas beaucoup de temps à me reconnaitre, puis me demande de le suivre aussi.

Après notre discussion, je suis rentré chez moi. Ou plutôt, mes jambes m’y ont ramené toutes seules. Il a dit que l’état d’Alexia ne s’améliorerait pas. Qu’il n’était pas sûr qu’elle se réveille.

Cette phrase tourne en boucle dans ma tête.


Quelques jours ont passé depuis la discussion avec le docteur. Je n’arrête pas d’y penser.

Je vais voir Alex tous les jours. C’est devenu une habitude. Presque un besoin.  Je crois en elle. Et si un jour elle se réveille, je veux qu’elle sache que je suis venu la voir.

Après le travail, je me dirige directement vers l’hôpital. Arrivé dans sa chambre, je l’embrasse sur le front et m’assois à côté d’elle. Je lui raconte ma journée.

On dit qu’elle peut m’entendre, même dans le coma. J’y crois.

J’entrelace mes doigts aux siens.

J’arrête de parler.

J’apprécie sa présence, c’est tout.

Soudain, je sens une pression légère contre mes doigts.

Je me fige.

Ses paupières frémissent. Puis, lentement, ses yeux s’ouvrent. Mon cœur s’emballe.

   — Alexia…?

Ma voix tremble. Je me penche vers elle.

   — Alexia, je suis là…

Son regard glisse sans s’arrêter sur moi. Il traverse la pièce. Vide. Perdu.

Le sourire qui montait à mes lèvres se fane.

Ses yeux se posent sur moi, incertains.

Quelques secondes passent.

Ses lèvres s’entrouvrent.

   — Qui es-tu ?

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