Braises, par Margaux Blair

C’était la première fois que Sam mettait le feu à une guitare ; ce n’était donc pas surprenant qu’il réussisse à rater l’expérience. Il avait méticuleusement versé de la gasoline sur l’instrument avant de sortir la boîte d’allumettes de sa poche d’une main légèrement tremblante. La boîte était encore humide de plus tôt dans la journée, lorsqu’il avait échappé son verre de limonade sur sa cuisse, laissant son jean douteusement collant à plusieurs endroits. La première allumette était restée une victime de cette noyade citronnée et avait refusé de brûler. La seconde fit de même, ainsi que la troisième. Frustré, Sam s’était accroupi près de la guitare pour sa prochaine tentative, qui fut la bonne. Il approcha la flamme de l’instrument, qui prit feu instantanément, le faisant sursauter et tomber à la renverse.

Après quelques secondes, Sam s’approcha de la guitare en feu, ébahi par le succès de son projet. De longues flammes rougeâtres léchaient la surface du bois, éclairant son visage et donnant une apparence plus orange encore à ses cheveux roux. Ensorcelé par le spectacle devant lui, il ne réalisa pas à quel point il était proche du feu — un danger réel et brûlant — avant que son visage ne chauffe à un point tel qu’il eut peur que la monture en plastique de ses lunettes fonde.

Ce n’était pas sa guitare. Il n’en jouait pas et, si cela avait été le cas, il ne serait pas assez stupide pour détruire un objet qui valait probablement plusieurs centaines de dollars (il n’en connaissait pas le prix; encore une fois, ce n’était pas lui qui l’avait acheté). C’était plutôt la guitare de l’ex de son meilleur ami. Ils s’étaient séparés peu amicalement après une relation de quatre mois et Thomas, l’ami en question, vivant sa première peine d’amour, avait eu la brillante idée de voler la guitare de son ex-copine afin de la brûler. Après s’être procuré la cible, il s’était trouvé dans l’incapacité de compléter son plan dans l’appartement où il vivait. La tâche avait donc été confiée à Sam, qui passait ses fins de semaine à son chalet familial et avait donc un terrain calme pour créer un feu de camp improvisé. L’idée du siècle.

L’odeur âcre des cordes métalliques qui se désintégraient une à une donnait un haut-le-cœur à Sam. Jugeant l’acte bien fait et craignant les explications qu’il aurait à donner à ses parents s’il provoquait un feu de forêt, il sortit la petite bouteille d’eau qu’il avait achetée au dépanneur la veille et la vida sur le feu.

Il ne s’éteignit pas.

Pour la troisième fois de la journée, Sam éprouva un grand élan de regret.

***

La veille, il avait rencontré Thomas près de son casier. Celui-ci lui avait tendu, les yeux brillants, la guitare volée dans son étui. Depuis que Béa et lui avaient rompu, il avait été effondré, voire mollusque, et passait ses journées à se morfondre, les yeux rouges et le capuchon de son sweatshirt toujours remonté. Des six ans qu’il connaissait Thomas, Sam ne l’avait jamais vu dans un tel état. Il avait passé des semaines à essayer de le consoler de toutes les manières : l’encourager à se vider de ses émotions, essayer de le distraire, parler en mal de Béa, jouer les quatre films de Shrek en boucle pour essayer de frustrer Thomas assez pour le forcer à quitter sa chambre. Rien n’y avait fait et Thomas était resté une boule amorphe de dépression humaine.

C’est pourquoi le voir maintenant, souriant et motivé, fit penser à Sam que son ami avait décidément pété un plomb.

Thomas lui avait présenté son plan supposément infaillible, un éclair de folie dans son regard.

– C’est super facile, elle a laissé ses clés chez moi et elle pense qu’elle les a perdues, donc elle a demandé à ses parents de les remplacer. Je skip un cours, je passe chez elle pendant la journée, et wam! bam! La chose est faite.

– Elle a pas de système d’alarme?

– Ouais, mais j’ai le code, c’est 5-6-7-8.

– Elle se rendra compte que sa guitare est plus là la seconde où elle mettra le pied dans sa chambre.

– Ouais, c’est pour ça qu’on fait ça un vendredi, tu seras déjà parti et j’aurai plus la guitare chez moi.

– T’es con.

– Je suis ambitieux.

Sam se demanda pourquoi il était toujours ami avec Thomas.

Une fois la guitare acquise, Sam la contempla, assis sur le lit de sa chambre. L’instrument était somme toute assez élégant, d’un bois clair verni. Le sort qui l’attendait était décidément dommage. Il plaça ses doigts au hasard sur quelques cordes et réussit à faire sortir un accord qui, s’il existait, devait être utilisé le moins possible par les musiciens. Le son attira sa mère, qui entra dans sa chambre sans cogner (une fâcheuse habitude qu’elle avait maintenue au fil des ans, malgré un nombre croissant d’incidents malencontreux) et demanda, un large sourire aux lèvres :

– Ah, tu t’essayes à la guitare?

Face à l’enthousiasme évident de sa mère, Sam n’eut pas le courage de lui avouer son réel dessein, et dut improviser :

– Euh, oui, ça m’intéressait de commencer et Nicolas dans ma classe, Nicolas Leduc, pas Nicolas Roy avec qui j’ai fait mon travail de science le mois dernier, bon enfin, Nicolas Leduc, je lui ai dit que je voulais faire de la guitare et il m’a proposé de me prêter la sienne pour la fin de semaine, pour que je voie si j’aime ça avant d’en acheter une, c’est ben fin de sa part, on est ben ben amis, c’est juste que je parle pas beaucoup de lui…

Il s’embrouillait, c’était évident. Ne manquait qu’une goutte de sueur qui descendait son front pour que le mensonge fût plus évident. Heureusement, sa mère ne remarqua pas son manque de talent d’acteur, ou l’ignora par choix.

– C’est une super bonne idée, mon coco, apprendre un instrument, ça travaille la discipline et la créativité. Et je te dis que ça peut aussi attirer les filles.

Avec un clin d’oeil, elle s’éclipsa, laissant son fils rouge et marmonnant, seul avec ses Nicolas.

***

À présent, le brasier devant Sam semblait la pire idée du monde, et il ne comprenait pas comment il s’était encore embarqué dans une histoire qui ne le concernait pas. Combien de fois Thomas avait-il eu un plan dramatique et inutilement compliqué? Déjà, à treize ans, il avait voulu faire une cascade pour son discours d’élection du conseil de classe, et Sam s’était retrouvé en charge de la conception d’un système de poulies qui élèverait Thomas dans les airs quand il dirait quelque phrase niaise vaguement liée à l’ascension de la classe à un niveau supérieur. Sam avait passé des heures à remplir son mandat plutôt qu’étudier pour son test d’histoire. Après avoir été élu vice-président, Thomas lui avait dit d’un ton acerbe qu’il aurait fallu qu’il puisse monter plus haut. Des situations similaires s’étaient produites au fil des ans, à chaque fois mettant Sam de plus en plus en péril, le poussant dans des plans qui, graduellement, avaient blessé émotionnellement ou physiquement quelqu’un (du dommage collatéral, disait Thomas), et à chaque fois, Sam justifiait sa participation en se disant que Thomas et lui étaient amis depuis si longtemps, et que maintenant il ne pouvait pas l’abandonner, pas après quatre ans, cinq ans, six ans d’amitié. Peu importe s’ils avaient changé, si leur amitié ne tenait qu’au fait qu’ils s’étaient connus plus jeunes et ne s’étaient pas encore lâchés. Thomas lui lançait un rapide pouce vers le haut pour sa peine et le laissait pour parler à la prochaine fille qu’il essayait d’attirer.

Ouais. Peut-être que Thomas n’était pas le meilleur ami au monde.

Sam contemplait les flammes devant lui, la lumière vive brûlait ses cornées, mais il laissait l’aveuglement l’envelopper. Il ne voulait pas penser, pas tout de suite. Il voulait encore un instant pour s’imaginer qu’il était la même personne qu’à treize ans, qu’il était jeune, avec un meilleur ami qu’il se voyait garder pour toujours. Que demain, il rencontrerait Thomas à son casier pour se raconter un événement bizarre de leur fin de semaine et se parler de la nouvelle version d’Assassin’s Creed qui sortait bientôt, se demander leurs notes pour le contrôle de mathématiques. Mais il avait dix-neuf ans et il était juste le con qui avait brûlé une guitare et avait vraiment, vraiment besoin d’appeler les pompiers.

Il s’essuya les yeux du dos de sa main, le cœur déjà lourd du deuil inévitable de son amitié. La réalisation qui l’avait frappée, que Thomas n’était plus sain à avoir comme ami, le dérobait d’une partie de son identité, de la personne qu’il avait été pendant les années les plus formatrices de sa vie. Mais ce devait être pour le mieux, se disait-il. Pourquoi devrait-il mettre sa vie en danger pour quelqu’un qui ne le ferait pas pour lui? Sa mère disait toujours, quand il était jeune, que les amitiés étaient comme un jardin, c’était seulement avec de l’amour et de la patience que les fleurs y poussaient. Bizarrement, le dicton bienveillant sonnait creux aux oreilles de Sam.

C’était étrange. Quand les gens lui disaient qu’il deviendrait plus mature en vieillissant, plus adulte, il ne s’était pas imaginé que cela se produirait tout d’un coup.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s