Anecdote de métro
– La carie, je pense qu’elle a toujours été là. Je me souviens avoir toujours eu cette petite ligne noire sur ma dent arrière. Enfin, je ne sais pas. Quand je l’ai remarquée, elle avait l’air de m’être familière, d’avoir toujours été présente et qu’elle manquait juste de l’attention nécessaire. En tout cas, au début, je me disais surtout que je pouvais économiser l’argent pour le dentiste et qu’une petite ligne qui ne fait pas de mal ne mérite pas qu’on se ruine. J’ai même douté que ce soit une carie, car mon alimentation et mon hygiène étaient plus qu’exemplaires, et la ligne était juste sur la surface.
– Alors, comment en es-tu arrivée jusque-là?
– Attends! J’y arrive, ça ne s’est pas fait en une journée. Je pense même que le jour où j’ai vraiment pris conscience que la carie me tourmenterait, c’était deux mois après avoir pris conscience de sa présence.
– Pfft… et comment exactement elle a commencé à te faire mal?
– Mais attends, laisse-moi parler.
– Ok, ok.
– Arrête de me regarder avec ce sourire moqueur! J’ai fait un rêve… Un rêve énigmatique et très troublant.
– Une révélation? T’as vu le bébé Jésus qui t’a dit que ta dent était démoniaque?
– Arrête de rire de moi! Non, je ne savais pas encore qu’elle était démoniaque. Je ne me souviens plus vraiment des détails du rêve, mais je savais que la dent me tourmentait dans mon sommeil.
– Elle te faisait mal?
– Non… elle ne m’a jamais vraiment fait mal.
– Mais de quoi tu te plains alors?
– Argh! Attends. Revenons d’abord à mon rêve. En me réveillant, j’ai su que ma dent me poserait un problème. N’as-tu jamais eu de rêve de ce genre, où tu ne sais pas du tout de quoi tu as rêvé, mais tout ce qu’il te reste de la nuit, c’est un sentiment que tu ne peux expliquer. Pour moi, ce sentiment était une grande source d’inconfort. Je me suis réveillée en sueur. Je ne me sentais pas bien du tout. Et j’ai tout de suite fait le lien avec ma dent. Tout à coup, je ne pouvais plus ignorer sa présence : elle ne m’a pas fait mal, je l’ai juste sentie. Et, tout au long de la journée ensuite, j’ai léché ma dent avec le bout de ma langue tandis que j’étais dans la lune. Même mon copain a remarqué que quelque chose n’allait pas. Il me parlait, et je n’entendais pas ce qu’il me disait.
– Tout ça à cause d’un rêve?
– Rêve ou pas, j’étais inconfortable, il me fallait un rendez-vous chez le dentiste. J’en ai pris un, c’est incroyable, mais j’ai eu un rendez-vous moins de deux semaines plus tard. Mais deux semaines, c’était tout de même trop long.
– Ouhhhh, le diable a eu le temps de s’installer dans ta dent!
– Je sais : tu penses que je suis folle ou je ne sais quoi, mais tu as littéralement raison. IL a eu le temps de s’installer, pas nécessairement le diable en personne, mais la force négative, proprement diabolique qui accompagne cette carie.
– Cela n’a aucun sens, tout le monde développe des petites caries…
– Oui, mais celle-là est différente, elle me rend différente… en une nuit, elle avait quitté la surface de ma dent et avait pénétré ma gencive.
– Je ne suis pas sûr que ce soit possible.
– Moi, oui, je l’ai sentie, de minute en minute, de jour en jour, entrer et se forger un chemin jusqu’à mon âme. Elle avait presque pris possession de moi, je n’avais plus de contrôle, la carie commençait à se servir de moi comme d’une marionnette.
– Comment ça?
– Eh bien, je faisais des choses que je ne faisais pas avant, par exemple, je ne pouvais plus résister au marchand de glaces à côté de chez moi.
– Ha ha… le marchand de glaces? T’es pas sérieuse. Tu n’utiliserais pas la carie pour excuser tes défaillances sucrées?
– Non, je te dis, c’est la dent, j’en devenais presque folle. Mon copain et moi, nous ne nous étions jamais disputés auparavant mais, depuis la carie, on se dispute tous les jours. Je ne le supportais presque plus, tout ce qu’il faisait m’irritait. Un jour, je n’en pouvais tellement plus de lui que j’ai fini par le mordre… le mordre très fort… bien plus que de le mordre en fait… Il saignait abondamment.
– Sérieusement?
– Puis il y a aussi que les enfants et les bébés que je croisais semblaient de plus en plus moches. Je ne disais plus bonjour au voisin : ma dent me piquait, et je disais la première chose qui me passait par la tête. Je passais ma journée à la gratter avec les dents d’un couteau, à la frapper avec une cuillère comme un marteau, je la fouillais avec des cure-dents.
– Peut-être qu’elle n’est pas si terrible cette carie, peut-être qu’elle te pousse à assumer tes désirs au final.
– Peut-être, mais ma vie était parfaite avant, et j’ai tout perdu : mon copain, ma vie sociale, mon travail, car je n’arrivais pas à garder le contrôle sur mes pulsions. Tout ça en si peu de temps, juste quelques semaines.
– Finalement, tu as dû aller chez le dentiste, j’imagine.
– Oui, je reviens du dentiste, justement.
– Ah oui, alors quel est le verdict?
– Il n’a pas voulu me l’arracher, mais seulement la nettoyer. La vibration des instruments sur ma dent me faisait du bien, mais ce n’était pas suffisant. La carie, apparemment, ne touchait que l’émail pour l’instant. Pourtant, je le jure par tous les dieux, je la sens plus profonde. Alors j’ai dû faire le nécessaire moi-même. Ça n’a pas été facile, elle était coriace mais, crois-moi, il le fallait.
– Était-ce vraiment nécessaire? Mais bon, au moins maintenant tu es tranquille
– Oui, oui, sinon je sais que je serais allée beaucoup trop loin dans mes pertes de contrôle sur mes pensées.
– Comment?
– Ben… tu sais le genre de mauvaises pensées quand tu vois une personne trop près du bord du métro et que tu te dis que ça lui servirait de leçon si elle tombait, si on la poussait, si tu la poussais. Ou quand une vieille dame met beaucoup trop de temps à descendre les escaliers devant toi et que tu te dis que ça irait plus vite si tu la poussais. Ou encore quand tu vois un petit chihuahua et que tu te demandes à quelle distance tu pourrais le propulser si tu le shootais du pied. Tu vois ce que je veux dire?
– Hmm.
– Mais maintenant je suis libre de tout ça. Tu veux la voir? Je l’ai vraiment arrachée. Regarde, j’ouvre grand aaaahhh.
– Ughh!!!
– Quoi? Pourquoi tu fais cette tête? Y a un problème? Qu’as-tu vu?
– Hmm, la gencive est complètement noire.
– Quoi? Genre un noir bon ou un noir mauvais?
– Euh, je ne sais pas, elle est juste complètement noire.
– Comment ça? Un noir bon ou mauvais?
– Mauvais, très mauvais. Genre, elle semble complètement pourrie.
– Quoi?! Comment?! Oh non!
– Bon, le métro arrive, je dois y aller. Bonne chance!
– Eh! Tu es beaucoup trop proche du quai…