Dans le village, une histoire a récemment commencé à être racontée.
Comme elle vient de l’ermite, le vieux qui vit au haut de la colline, on dit qu’il s’agit d’une légende.

Cet homme habite dans une petite cabane, l’habitation la plus éloignée des autres. Il gagne son pain en vendant les fruits de ses récoltes qui, cette année-là, ont été plutôt minces. Il peine même à nourrir son chien. C’est probablement cette situation qui entraînera la suite des événements.
Depuis quelque temps, le fidèle ami de l’agriculteur passe de plus en plus de temps à errer loin de la maison. Étant donné qu’il avait l’habitude de suivre de près son maître, son comportement étrange inquiète l’homme, et ce, d’autant plus qu’il semble passer ses journées dans la forêt, un lieu duquel les villageois ne s’approchent pas : en partie parce qu’ils n’ont pas besoin d’en prendre les ressources, mais surtout pour éviter des rencontres avec des animaux sauvages ou des pièges à ours.
L’homme n’a d’abord pu être contrarié plus que nécessaire par les fugues de son chien, car il devait consacrer son temps à ses récoltes avant la fin de la saison s’il voulait survivre à l’hiver. Tant que son chien revenait avant la fin de la journée, il préférait ignorer ses absences.
Puis est venu le fameux jour où le chien n’est pas rentré.
Le maître commence alors à se préoccuper réellement de la situation. Il cherche son compagnon dans les alentours quelques premiers jours, mais il se rend à l’évidence. Il prépare son baluchon. Il ira s’engouffrer dans la forêt le lendemain.
Le jour venu, l’homme se lève, s’habille, prend ses choses et se met en route. Il traverse son champ et arrive devant les arbres. La forêt est sombre. Les arbres semblent se resserrer de plus en plus autour de lui à force que l’homme s’y enfonce, comme s’ils voulaient l’emprisonner.
Mais l’homme a une mission, il doit continuer. Après une heure de marche, il entend des bruits, puis des voix. Ça lui paraît invraisemblable, car il sait bien que personne ne s’aventure ici. Il se rapproche prudemment et, entre deux arbres, aperçoit soudain une activité des plus surprenantes.

Des lapins qui parlent… mais pas seulement. Des lapins qui travaillent. Ils ont l’air de trier leurs légumes, d’en faire des paniers, d’y accrocher un prix, bref une activité de citoyens marchands. Leur marché doit être proche.
L’homme ne veut pas les effrayer. Il sait que les lapins sont des animaux peureux, il en a déjà eu. Il craint de les alerter et d’indiquer sa présence. Il ne veut pas de problème, juste retrouver son chien. Celui-ci doit être proche, c’est sûrement ici qu’il s’enfuyait chaque jour. Peut-être habite-t-il ici même? Mais il ne travaille sûrement pas avec des lapins.
L’agriculteur continue alors discrètement sa route.
Après quelques minutes, il entend une source d’eau au loin. Tant mieux, il a soif. Il s’avance en direction de ce son, puis s’arrête quand il y arrive. Devant lui, il y a un troupeau de moutons. Les moutons se penchent au-dessus de la source, récoltent l’eau et la transportent dans des sacs sur leur dos. Ils doivent probablement les apporter à un puits afin de fournir leur peuple en eau. Tel est leur travail, semble-t-il.

Parmi les animaux, l’homme en reconnaît un. C’est le mouton noir d’un des villageois qui avait disparu il y a un moment. L’homme s’occupait parfois des moutons du villageois, dont celui-ci.
Il sort donc des buissons. Les moutons figent, puis fuient. Tous, sauf le mouton noir qui reconnaît l’homme.
− Je cherche mon chien. Saurais-tu où je peux le trouver ?
− Moi, non. Je me contente de faire mon labeur avec les autres, mais le vieux cheval le sait sûrement, lui. Il traverse la forêt chaque jour. Tu vas le croiser si tu suis ce sentier. Mais, après, dépêche-toi de partir.
Le mouton noir se retourne et s’éloigne.
L’homme prend le chemin indiqué. Après un moment, il entend les pas lourds de celui qu’il cherche.

Le cheval s’arrête, face à lui. Il semble fatigué.
− Cela fait des années que je n’ai pas croisé d’homme ici. Qu’est-ce qui vous amène ?
− Je cherche mon chien. Je crois qu’il vient ici depuis peu, mais il n’est pas revenu cette semaine. Tu sembles être ici depuis longtemps, l’as-tu croisé ?
− Oui. Ton chien disait qu’il était venu se trouver un travail ici pour ramener de la nourriture chez lui. Il voulait aider son maître pour qui les temps sont durs. Il livrait des choses sur le chemin de pierres. Quand vous l’aurez trouvé, rentrez chez vous, vous ne devriez pas rester plus qu’il le faut.
− Qu’est-ce qui se passe ici?
− Rien qui ne vous concerne, monsieur. C’est notre société à nous. Dépêchez-vous.
L’homme aurait plus de questions à poser, mais le cheval a raison, il devrait faire vite, ce sera bientôt le soir. De toute façon, il les posera à son chien quand il l’aura trouvé. Il avance à pas nerveux sur le chemin rocheux et… tombe enfin sur celui qu’il espérait tant retrouver.
Mais trop tard.
