Rassemblés dans notre petite salle de bain, ils observent en silence mon corps inerte, comme si la réalité avait pris un tournant si brutal qu’elle en devenait irréelle, car personne ne bouge, personne ne parle, personne ne pleure. Ce n’est que lorsque les policiers glissent mon corps dans un sac mortuaire que les premiers cris commencent à se faire entendre. Ma grande sœur éclate en sanglots, une douleur dévastatrice qui déchire l’air, tandis que mon grand frère, qui tente de la consoler, retient difficilement ses larmes, son visage marqué par une détresse qu’il peine à contenir. Ma petite sœur, accrochée à sa peluche, fixe le sac noir avec une incompréhension troublante, sur son visage d’enfant. Mais c’est ma mère qui pousse le cri le plus déchirant, un hurlement qui semble sortir des profondeurs de son âme. Elle s’effondre au sol, son chagrin est si profond qu’il envahit la pièce.
Parmi ses cris, une seule phrase résonne sans cesse :
— Pourquoi ?!
— Pourquoi a-t-elle fait ça ?
La réponse n’est-elle pas évidente ? Pensez-vous réellement que je voulais en finir ?
Avant de commettre cet acte irréversible, j’ai lancé de nombreux appels à l’aide, mais personne n’y a prêté attention. J’ai commencé par partager des citations mélancoliques sur Instagram, à poster des dessins tristes dans mes stories et à donner autant de signaux de détresse possible… que le monde autour de moi ignorait. C’était comme crier sans cesse dans un vide insondable, en espérant qu’un regard, qu’une réaction, qu’une main tendue pourrait me ramener à la vie. Cette souffrance que je portais en moi, je pensais qu’elle serait visible, qu’elle toucherait quelqu’un. Cependant, j’ai réalisé que les mots pouvaient se perdre dans l’indifférence des autres, que les appels à l’aide pouvaient résonner comme des murmures dans un vacarme, que les gens pouvaient vous voir sans vous regarder réellement. Je n’étais pas en recherche de pitié, mais de compréhension, d’aide, d’une lueur d’espoir. J’aurais tant voulu être entendue et sauvée. Vous savez : beaucoup de ceux qui envisagent de mettre fin à leurs jours n’ont pas réellement l’intention de partir. Ils espèrent tout simplement qu’une personne viendra à leur secours, qu’un geste, qu’une parole, qu’un regard suffira à éclairer leur obscurité.
Un policier s’approche de ma mère qui est toujours sur le sol. Il l’aide à se relever, lui parlant d’une voix douce et calme. Elle semble absente, perdue, ailleurs, comme si son esprit errait loin de cette réalité accablante. Il lui explique que la procédure l’oblige à lui poser des questions et qu’une enquête sera ouverte pour comprendre ce qui m’a poussée à agir ainsi. Après avoir bu un verre d’eau, ma mère écoute les questions du policier, mais son regard semble toujours aussi vide. Il lui pose une série de questions :
− Avez-vous remarqué des signes de détresse chez votre fille ?
− A-t-elle exprimé des pensées de désespoir ou de suicide ?
− Avez-vous remarqué des changements de comportement comme un isolement, des habitudes alimentaires ou de sommeil altérées ?
…et bien d’autres encore, mais ce sont des questions auxquelles ma mère ne peut répondre. Elle n’était jamais présente, préférant consacrer son temps au travail ou à d’autres distractions.
Vous voulez comprendre ce qui m’a conduit à cet acte désespéré ? C’était la solitude épuisante, la douleur d’être invisible, le manque d’amour, ce sentiment profond d’inutilité qui m’accompagnait chaque jour, la répugnance que je ressentais face à mon miroir, mais vous savez ce qui était le plus dur dans tout cela? C’était de vivre avec ce dégout que je ressentais envers moi-même. On dit que la première personne qu’il faut aimer c’est soi-même, mais qu’en est-t-il lorsque notre propre présence nous insupporte ?