L’éclat inusité, par Andy Nguyen

J’ai toujours rêvé d’être un auteur.  Dès que j’ai su lire, je savais déjà que je voulais être comme mon père. Mon père était un auteur chevronné, sa popularité s’étendait à travers le Canada. Il vendait plus de dix mille exemplaires par édition de ses livres. Il avait notamment écrit L’esthétisme du ketchup et sa meilleure vente : Le tournevent d’aujourd’hui. Ses histoires racontaient toujours des récits réalistes et poignants pour les lecteurs. La perfection de son histoire se voyait le plus souvent dans ses personnages : ils avaient toujours une teinte de fantaisie en eux malgré le désespoir qui les entourait. Certains critiques détestaient sa manière d’écrire, car sa vision des choses semblait naïve, puérile et qu’il manquait de drames intéressants. Quand je lui ai demandé pourquoi il n’écrivait jamais de tragédie, il m’a répondu : « Le monde est bien assez sombre comme ça, je veux donner l’envie de vivre aux gens à travers mes histoires. ».

Inspiré par cet homme, j’écrivais sans cesse depuis la maternelle. Ma première histoire racontait une amitié entre un chat et un chien, rien de révolutionnaire, mais ça me suffisait. J’ai continué à écrire au primaire, au secondaire et jusqu’au cégep. Obnubilé par l’écriture de mes nouvelles, j’avais peu d’amis. Des sacrifices étaient nécessaires pour atteindre mes rêves. Au secondaire, j’ai écrit ma meilleure nouvelle Le troll méticuleux. On pouvait y trouver une créature qui se faisait châtier à cause de son apparence, mais qui ne cessait jamais de persévérer à faire du ballet malgré les critiques. L’histoire avait été bien reçue par mes professeurs et elle a été publiée dans le journal de l’école. Après cela, je me suis inscrit à plusieurs concours de création littéraire dans Internet. Malheureusement, j’ai arrêté de compter le nombre de fois où j’ai échoué. Le troll méticuleux avait été la dernière nouvelle qui m’avait valu une récompense. 

Au cégep, j’ai choisi le programme d’Arts, lettres et communication, option Littérature pour peaufiner mes textes. J’ai rencontré des auteurs fabuleux, j’ai participé à des séminaires de lectures et j’ai analysé plein d’œuvres fascinantes. Je passais mes soirées à écrire pour mes travaux du cours Création littéraire : récit.

Pour mon projet final, j’ai inventé un monde complet, la Terre s’était fait envahir par des extraterrestres. Les humains devaient se réfugier sous terre où ils avaient reconstruit un semblant de civilisation : une société utopique formée de scientifiques, de politiciens, d’astronomes et d’entrepreneurs… mais, en dehors de cette ville, on trouvait une société dystopique qui l’entourait. On les appelait les Plebaiens, ils vivaient dans des anneaux délabrés encerclant la ville. Leur seul avantage était qu’ils possédaient des minéraux nécessaires à la ville utopique de Zhaan. Le commerce fonctionnait grâce aux tunnels créés par les protagonistes d’une autre génération. Le personnage principal était un héros qui se chargeait de l’exploration du monde extérieur (désormais appelé Gaïa), mais chaque troupe qui visitait le monde d’en haut courait à sa perte et seul le héros en revenait sain et sauf parce que les Plebaiens assassinait les autrespour empêcher les nobles de Zhaand’accéder à Gaïa. Le héros nommé Pandoreessayait de rebâtir par lui-même une civilisation sans péché sur Terre. Pandore avait créé une secte secrète qui œuvrait à la fois dans la société de Zhaanet celle des Plebaiens. La secte modifiait les missives des Plebaiensadressées à Zhaanet volait des minéraux destinés à la ville. J’ai bâti ce monde en huit jours, un travail acharné pour un simple projet d’école, je pouvais en être fier. Je voulais montrer La cour de Pandore au monde.

Je pensais présenter cette histoire à des concours… dépendamment de ma note. Deux semaines après avoir remis mon texte, j’ai reçu une notification Omnivox : ma note était arrivée. Soixante-dix pour cent. Une note horrible pour un tel effort. Pourquoi y avais-je investi autant de temps?

* * *

Les vacances arrivaient. La première journée, je n’ai rien écrit pour la première fois depuis la maternelle. Et puis deux semaines sont passées, je ne possédais plus le courage de prendre mon crayon. Je ne voulais pas en parler à mon père, j’étais la honte de cette famille. Je regardais mon téléphone à longueur de journée, j’écoutais des vidéos YouTube sans but réel.

Ma mère s’inquiétait pour moi, son amie avait un garçon de huit ans et, cette nuit-là, elle avait besoin d’un babysitter. Ma mère a saisi l’occasion pour me jeter dans cette petite aventure. Je n’avais rien de prévu, donc j’ai accepté. 

La Nissan de ma mère affrontait les cônes orange de Pie-IX et la slush. Après 35 minutes selon le GPS, une heure en réalité, j’étais enfin arrivé à destination. C’était un petit appartement. À l’intérieur, des jouets traînaient sur un plancher à carreaux gris. Ça sentait le crabe. La mère de l’enfant est partie après m’avoir donné les règles de la maison. Le petit devait être au lit à 22h. 

Il jouait avec des jouets de Batmanet Frieza, les deux figurines se fracassaient la tête devant l’émission Passe-Partout. L’horloge affichait 21h50, j’ai essayé de le coucher dans son lit, mais il refusait. 

« Maman me raconte toujours une histoire avant de dormir, je veux une histoire ! S’il-te-plait. 

— J’ai pas d’histoires intéressantes, désolé Mika, ai-je dit le cœur lourd. 

— Mais maman m’a dit que j’avais de la chance aujourd’hui parce que vous êtes le fils d’un monsieur qui écrit des histoires.

— Oui, mais je ne pourrais jamais être à la hauteur de ce monsieur, Mika. Allez, va dormir maintenant. 

— Mais vous, monsieur, est-ce que vous aimez les histoires ? 

— Bien sûr que j’aime les histoires.  Les histoires, c’est la vie, mais je suis incapable d’en raconter une bonne. 

— Ma maman me dit toujours que qui ne tente rien n’a rien… »

J’ai raconté une histoire que je réservais pour la suite de La cour de Pandore, Gaïa était habitable, les extraterrestres se battaient contre la nouvelle humanité et, cette fois, elle triomphait. J’ai passé trop de temps à raconter cette nouvelle, il était 2h du matin. Mika souriait. 

« Vous êtes un génie monsieur, m’a-t-il dit avant de s’endormir. »

Pour finir, peut-être que c’est pour ça que j’écris. 

Laisser un commentaire