
Une pièce entièrement blanche. Une fenêtre avec des rideaux opaques de la même couleur. Par sa blancheur immaculée, on aurait pu croire à un carré de neige, si seulement la température n’avait pas été aussi idéale. Aucun courant d’air ne venait rafraîchir sa peau, aucune vague de chaleur ne venait la faire suer. Louis Desrosiers se tenait au milieu, entièrement nu. Le quarantenaire se tenait simplement là, le plus naturellement possible, fixant les rideaux devant lui en y distinguant une vague lueur mouvante en émaner. Peut-être y avait-il quelqu’un derrière, quelqu’un à qui il serait possible de demander de l’aide?
Il s’approcha et ouvrit les rideaux d’un grand geste. De l’autre côté, Louis pouvait voir sa femme, Madelaine. Celle-ci se tenait sur un lit semblant venir d’une chambre d’hôtel où elle se séchait paresseusement les cheveux, encore en robe de chambre. Son mari l’interpella, la supplia de tourner la tête et de le voir, de l’entendre au-dessus du séchoir dans ses oreilles, mais rien n’y fit. Un instant, l’homme bedonnant crut qu’elle l’avait entendu et lui faisait signe, avant de comprendre que la brunette n’interpellait que quelqu’un derrière lui. Monsieur Desrosiers se retourna, mais ne fut accueilli que par le vide blanc de la pièce. En ramenant son regard sur sa femme, il vit un homme s’approcher d’elle, sortant de toute évidence de la douche lui aussi. Avaient-ils pris leur douche ensemble?
Au moment précis où Louis se posa cette question, il eut sa réponse en voyant l’homme mystérieux se pencher pour embrasser celle qui était censée l’aimer. Le baiser s’intensifia, les cheveux encore mouillés de l’homme laissant tomber de grosses gouttes sur la joue de sa bien-aimée, comme les larmes qu’il aurait aimé pouvoir laisser couler devant ce spectacle déchirant.
Le cœur brisé, l’homme aux yeux bleus ferma le rideau pour ne plus voir puis, en voulant reculer le plus loin possible de ce tableau épouvantable, perdit l’équilibre. Il tomba en arrière. Toute force pouvant l’aider à se rattraper l’abandonna. Une fois assis sur le sol dur et froid, l’homme blond s’éloigna encore des rideaux fermés, tentant de fuir cette nouvelle réalité, cette catastrophe.
Qu’allait-il advenir de leur fils, lui qui avait disparu quelques jours plus tôt? La police croyait à une fugue, le père aussi. Venait-il de voir la raison de cette fuite? Toutes ces questions se disputaient l’attention du pauvre Louis, mais l’homme ne voulait qu’oublier, il ne faisait que regretter d’avoir pris connaissance de cette horreur.
Le pauvre homme pleura, pleura, pleura des jours et des nuits durant, sans jamais quitter des yeux les lumières ondulantes sous le tissu épais des rideaux. Que s’y passait-il maintenant? Le savoir le rassurerait-il vraiment? Mais, après des heures à se poser cette question, c’en était trop. Savoir si sa femme l’avait réellement trompé était devenu à présent une nécessité.
Peut-être était-ce une simple incompréhension de sa part? se permettait-il même de croire. Rassemblant son courage, le père de famille se leva, chancelant, et s’approcha d’un pas hésitant de la fenêtre. L’homme entrouvrit le rideau, créant une mince fêlure dans la grandeur des tissus drapés.
Le malheureux spectateur les referma aussitôt en hurlant. Ce qu’il venait de voir, ce n’était pas sa femme, c’était impossible! Cet homme l’avait-elle forcée? Mais alors, pourquoi avait-elle eu ce sourire horrible sur le visage lors de l’acte fatidique, au bord de ce ravin? Car ce n’était pas l’homme qui avait tiré sur le petit Benjamin, leur fils d’à peine 15 ans, mais bien la femme ayant mis au monde ce petit être de joie, ce rayon de soleil dans la vie de Louis!
Non, ce n’était pas possible, le policier chargé de l’affaire avait bien dit qu’il s’agissait d’une fugue! Mais cela n’était pas la vérité non plus, n’est-ce pas? Il n’avait pas dit qu’il s’agissait du seul scénario possible, mais du plus envisageable. Alors, son fils était réellement mort, tandis que lui se trouvait coincé dans cette vulgaire boîte?
Cette fois-ci, le père endeuillé ne retint pas ses larmes, mais les savoura. C’était comme si chaque goutte d’eau salée était une proclamation, une acceptation de cette vérité. Il pleura jusqu’à ce que son corps ne contienne plus une seule goutte d’eau, jusqu’à ce que sa bouche devienne aussi sèche qu’une éponge.
Une fois arrivé à ce point, le pauvre continua à pleurer son fils assassiné. Plus aucune larme ne coulait, mais les cris de douleur étaient bien présents, résonnant si fort qu’ils auraient peut-être pu couvrir les battements frénétiques de son cœur encore cruellement vivant.
Puis, soudain, il arrêta de pleurer. Si cette pièce avait montré tout ce qu’elle avait à offrir, pourquoi de la lumière émanerait-elle encore de derrière le tissu? Se pourrait-il que son fils ait survécu à ses blessures? Bien que l’idée semblât improbable, il restait encore un semblant d’espoir et il était impératif de le suivre, ne serait-ce que pour conserver sa santé mentale.
Tremblant, l’homme s’approcha, prit le tissu entre ses mains et attendit, rassemblant son courage. Puis, poussant un soupir résolu, il écarta les rideaux. Le temps d’une seconde, son visage resta neutre avant de se déformer en une grimace de douleur. Louis s’effondra en poussant un cri directement venu des enfers, un cri de douleur inconcevable et inhumain. Recroquevillé contre lui-même sur le sol, pleurant à chaudes larmes, on aurait pu croire à un très gros bébé faisant un caprice. Seulement, il s’agissait du portrait d’un homme détruit, un homme qui venait de perdre le peu de joie lui restant en ce monde.
Ce qu’il venait de voir n’était autre que le corps désarticulé et ensanglanté de son fils, un corbeau mangeant la chair autour de ses yeux, ceux-ci ayant apparemment déjà été consommés.
Saisi par l’horreur, l’homme mal rasé se mit à hyperventiler et, cherchant un rythme respiratoire à nouveau normal, leva ses mains à sa gorge. À ce moment précis, quelque chose changea dans son regard : plutôt que d’avoir l’air détruit, on aurait maintenant dit le visage d’un homme enragé. Lentement, méthodiquement, ses mains emprisonnèrent son large cou et, en un coup sec, serrèrent. Ses yeux s’agrandirent telles des pièces de deux dollars et sa bouche s’ouvrit en une tentative futile de faire entrer un peu d’air dans ses poumons. Son visage commença par rougir, puis tourna rapidement en un violet de plus en plus foncé. Son esprit commençait à partir, ses yeux peinaient à rester ouverts, mais ses mains continuaient à serrer. Toute son attention, toute sa force étaient concentrées vers un seul objectif : fuir cette réalité.
Puis, il perdit connaissance.
Louis rouvrit les yeux sur un plafond blanc. L’instant d’une seconde, le pauvre crut être à nouveau dans le même enfer, qu’il n’avait réussi qu’à s’évanouir. Mais, en prêtant l’oreille, il pouvait entendre un bip régulier. C’est alors que monsieur Desrosiers sentit quelque chose sur son visage. Puis, il vit qu’on l’avait déposé sur un lit et lui avait fait enfiler une chemise d’hôpital. Peut-être l’avait-on retrouvé et amené ici? C’est alors que l’homme trahi entendit un sanglot étouffé à ses côtés. Tournant la tête, ses yeux bleus se posèrent sur cette femme vile pleurant sur son sort, faisant comme si elle n’avait pas tué leur enfant.
Il vit rouge.
Comment osait-elle être à son chevet alors que le corps de leur bébé n’était même pas encore froid? Madelaine devait payer. Son masque respiratoire fut enlevé en un mouvement rapide et violent. Son geste fut perçu par la tueuse qui, n’ayant manifestement pas deviné l’objectif de cette manœuvre, se précipita à son chevet. Alors qu’elle couvrait de baisers son mari, ce dernier porta ses mains à sa gorge. Pensant d’abord qu’il s’agissait d’une faible étreinte, l’épouse laissa faire le mari. Les mains serrèrent. Elle prit peur, tenta de s’enfuir. Il garda sa prise. Elle le frappa, le griffa. Il garda sa prise. Ses yeux se révulsèrent, elle devint mauve. Ses coups devinrent moins féroces, des larmes coulaient de ses yeux. L’assassine savait ce qui l’attendait, peut-être même était-elle soulagée de ne plus avoir à vivre dans le secret, dans la peur qu’on apprenne la vérité, se disait l’homme. Elle arrêta entièrement de se débattre, son corps s’avachit sur celui de son mari. Celui-ci n’arrêta pourtant pas de serrer, voulant s’assurer que la femme était bien morte. Au bout d’environ deux minutes, Louis fut interrompu par une sonnerie de téléphone provenant de la poche du cadavre. L’homme s’en empara et, voyant un nom qui lui était inconnu, se dit qu’il s’agissait sans aucun doute de l’amant.
Le nouveau veuf répondit et, avant même qu’il ne pût dire quoi que ce soit, une voix d’homme s’exclama :
− Nous avons retrouvé votre fils! Ce n’était bel et bien qu’une fugue!
Le cellulaire lui glissa des mains. Sur le côté du lit, une pochette accrochée portait son nom. Alors qu’on pouvait encore entendre la personne au bout du fil parler, l’homme l’ouvrit et lut avec horreur le diagnostic :
Nom : Louis Desrosiers
Âge : 47
Sexe : M
Diagnostique : surdose de cannabis, épisode psychotique
Situation de l’incident : le patient a repris du cannabis pour la première fois depuis l’université, déclenchant un trouble de la schizophrénie dormant. Selon l’épouse, cet incident pourrait être dû au stress induit par la disparition de leur fils, Benjamin.