La main d’Alain, par Emma Gagnon-Naudot

Il est désespéré, l’angoisse lui serre le ventre depuis des semaines. Il imagine trop bien la Main qui s’amuse périodiquement à lui agripper les tripes en prenant soin d’enfoncer profondément ses ongles terreux dans ses boyaux meurtris. Il est habitué à la présence violente de cette poigne, à cette main sordide tapissée dans ses entrailles qui attend patiemment l’instant propice pour frapper. Cette entité malveillante semble l’avoir accompagné toute sa vie, même ses souvenirs les plus lointains et les plus flous sont accompagnés d’un picotement inconfortable au bas ventre. Il n’a jamais dévoilé sa présence, de peur qu’en verbalisant ses émois la Main sort de sa bouche et l’assaille de tous les côtés. Il préfère qu’elle reste enfermée à l’intérieur où il peut subir ses coups prévisibles et se falsifier une impression de contrôle. Ses parents n’ont tout de même pas tardé à apercevoir son trouble, bien que ce mérite ne provienne aucunement d’une dévotion parentale. Il faut dire que les innombrables appels de la direction scolaire implorant qu’on vienne chercher un petit Alain blanc comme un linge, vomissant son lunch, étaient des signaux indéniables d’une anormalité.

« J’ai pas le temps de dealer avec ça Émilie, emmène le voir la pharmacienne ou donne lui des Nausicalm. »

L’anxiété d’Alain n’a jamais été diagnostiquée, elle a été traitée inconsidérément aux médicaments anti-nauséeux jusqu’à ce que ce le plus si petit Alain reprenne un semblant de maîtrise sur son angoisse en prenant soin de s’enfermer dans les toilettes avant de laisser la Main persécuter une ultime fois son estomac pour en déverser son contenu et en faisant disparaître la preuve incriminante d’un coup de chasse d’eau. Mais Alain est grand maintenant, il a une barbe noire et fournie et ses nausées ne sont plus assez redoutables pour entraîner l’expulsion de bouillie acide familière même si les derniers mois la poigne a été d’une férocité inhabituelle.Il n’éprouve pas seulement de l’angoisse depuis quelques semaines, il est terrorisé. Sa peur le traque, elle le fait tituber chaque matin quand il traverse la rue pour se rendre au métro, elle le fait agripper la rampe des escaliers avec une prise tendue aux jointures crispées et elle le fait reculer jusqu’à ce que son dos soit cloué au mur poisseux du quai, le plus éloigné des rails. Il s’effondre chaque matin sur sa chaise inconfortable de bureau, un soulagement euphorique lui traversant le corps, le visage blême recouvert d’une couche de sueur froide, reprenant lentement le contrôle de sa respiration saccadée. Puis, le chemin inverse se répète chaque soir, contrôlé par la même frayeur, aboutissant à un Alain épuisé, affaissé dans son canapé moutarde et enseveli de couvertures de laine protectrices. Il est de plus en plus abattu; son effroi persiste malgré ses séances de rationalisation qui d’habitude le soulagent légèrement : « Tout va bien Alain, tout va bien…la Honda Civic grise t’a juste frôlé…t’as eu plus de peur que de mal…t’es vivant, t’es en vie ». Il murmure chaque soir ces phrases à répétition, espérant en vain que ses neurones comprennent qu’il n’est aucunement en danger, qu’il ne va pas mourir prématurément, qu’il va s’éteindre paisiblement dans son sommeil la veille de ses quatre-vingt-quatre ans.

Le vingt-trois septembre, après plusieurs mois de torture mentale, les intestins péniblement entortillés en permanence entre les doigts crasseux de la Main tuméfiée, Alain se décide enfin, dans le confort de son lit, la tête sous la couette, à ouvrir son ordinateur portable et à taper minutieusement les touches de son clavier pour rechercher dans le cyberespace la pensée qui l’obsède : « comment prévenir la mort ». Il passe rapidement les nombreux sites médicaux sur la mort subite des nourrissons pour arrêter brusquement son choix sur une annonce absurde mais intrigante; Tiffany Butch, « Sorcière blanche du Nord »,offre ses services de sorcellerie sous forme de sessions de manipulations magiques de protection, insinuant un paiement de quelques centaines de dollars. Alain, après avoir tout de même pris la peine de lire les commentaires de clients satisfaits, s’achète immédiatement un vol Montréal-Toronto, obnubilé par un espoir réchauffant soudainement son corps. Il peine à s’endormir mais n’a aucune difficulté dans son enivrement à se lever à l’aube pour se rendre à l’aéroport. Il grouille d’énergie sur son siège, tape des doigts le rythme haletant de son cœur sur les accoudoirs ignorant les regards agacés de ses voisins. Son sac-à-dos sur les épaules, ses mains martelant ses cuisses, il s’arrête devant la maison de Tiffany Butch, les yeux fixés sur la porte rouge. Il prend une grande respiration et frappe brusquement, sans hésitation. La séduisante sorcière lui ouvre, les présentations se font rapidement, l’argent est transféré, la magie opérée. Alain sort de l’appartement ésotérique enveloppé d’une protection magique garantie, un sentiment de puissance inviolable lui coulant dans les veines. Il reprendle taxi, reprend l’avion, re-reprend le taxi et retourne chez lui dans un état d’invincibilité profond, un éclat de folie dans les yeux. Sur son canapé moutarde, un couteau de cuisine au manche jaune à la main, les yeux dans le vide, Alain, stoïque, prend une décision. Il taillade brusquement, violemment son abdomen. Il enfonce profondément la lame dans son nombril et pivote le manche jaune à deux mains. Il creuse ses doigts dans le trou béant de son flanc et agrippe enfin la masse gluante et chaude qui habite son ventre. Il possède la Main. Elle est à sa disposition. Il la domine. Il la tue.

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