Prochaine station, par Océane Dupuis

– Prochaine station Préfontaine.

C’était la voix préenregistrée du métro qui encore une fois m’annonçait que j’allais en direction de nulle part. Assis dans un coin, j’essayais vaillamment de me faire le plus petit possible, d’attirer le moins possible l’attention, mais évidemment c’était raté. Les gens me regardaient bizarrement, prétendant ne pas me remarquer. Les enfants quant à eux me pointaient sans gêne et sans scrupule tandis que leurs parents, en chuchotant, leur expliquaient ma situation. Mais qu’en savaient-ils réellement?

– Prochaine station Frontenac.

Je me souviens que moi aussi à leur âge j’étais intrigué par les gens qui faisaient de la rue leur maison. Après avoir harcelé ma mère de questions à leur sujet, elle s’était fâchée et m’avait tout simplement répondu qu’ils ne voulaient pas faire partie de la société. Étant jeune et naïf, je l’avais crue.

– Prochaine station Papineau.

Un jeune homme laissa échapper un juron muet derrière les portes qui s’étaient fermées devant lui. Il avait manqué son train. Qu’avait-il à être autant en colère? Ne pouvait-il pas seulement attendre le prochain? Bien sûr, je n’étais vraiment pas en position de porter un jugement, pourtant je ne cessais de m’interroger. Pourquoi les gens étaient toujours aussi pressés?

– Prochaine station Beaudry.

J’avoue que j’avais tendance à oublier que moi-même j’étais pareil à leur âge. Je courais toujours comme une poule pas de tête pensant la majorité du temps que mon avenir serait gâché car j’avais raté mon autobus. Il m’arrivait même parfois d’appeler ma mère, paniqué, lui disant que je ne deviendrai jamais un avocat renommé et que j’allais surement finir à la rue. Si seulement j’avais su…

– Prochaine station Berri UQAM et jonction entre les lignes jaune, orange et verte.

Nous voilà rendus à cette place, là où tout a basculé. Pourtant, tout allait si bien. J’avais passé mon barreau et j’avais trouvé l’amour de ma vie. Pourtant, maintenant, j’ai un blanc et je ne pourrais même pas dire la couleur de ses yeux. Je sais seulement que ça a creusé un vide lorsqu’elle est partie avec les enfants. Nous avions une maison, une piscine, un chien ou peut-être était-ce un chat, je ne pourrais dire. Je me souviens seulement de cette journée où, décidant de faire de la pêche sur glace, nous étions partis sur l’étang près de chez nous. Mes enfants et ma femme s’étaient éloignés afin que j’immortalise le moment avec l’appareil photo. La glace a cédé sous leur poids, ils ont disparu devant mes yeux et après le néant.

– Prochaine station.

Tristesse.

– Prochaine station.

Solitude.

– Prochaine station.

Abandon.

– Prochaine station.

Perte d’emploi.

-Prochaine station.

La rue.

– Prochaine station Angrignon. Terminus. Veuillez quitter le train.

Je me suis donc dirigé vers la ligne verte direction Honoré-Beaugrand en me disant que peut-être en faisant le trajet inverse j’allais trouver ce qui m’avait échappé lors du premier voyage.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s