Une séquestration festive, d’Emma Gagnon-Naudot

2020.

Ironiquement, le vendredi 20 mars, deux jours avant l’annonce du tout premier confinement, j’ai passé la soirée chez une amie en compagnie de ses 14 colocataires et de tous leurs invités. De la bière et du weed à volonté, des corps entassés dans un minuscule salon, des allers-retours de fumeurs grelottants, de la musique alternative si forte qu’on s’entend à peine… C’est dans cette ambiance festive et insouciante que j’ai, pour la dernière fois de l’année, atchoumé sans m’attirer des regards inquiets et méfiants, que j’ai participé à un cercle de danse et que je suis rentrée chez moi vers les petites heures du matin.

Étrangement, ce ne fut pas le début de la fin. Ce fut seulement le début.

Un début étrange tout de même, je vous l’accorde, mais aussi chaleureux. Excitant. Pour moi en tout cas. On venait de m’annoncer que l’école était mise en pause et que ma famille était obligée de rester à la maison à mes côtés, sans contact extérieur. Mon confinement a  commencé au chalet de mon père, avec ma meilleure amie, à écouter les Rush Hour, à manger et boire comme des porcs, à jouer aux cartes avec mes petites soeurs et à discuter de tout et de rien autour du feu de foyer qui crépitait incessamment dans la douceur des nuits de région. 

Les cours ont malheureusement fini par reprendre, mais puisque j’en étais à ma huitième session de cégep, le niveau de stress était plutôt bas, sinon pas inexistant. Après un mois de fainéantise, je suis retournée à Montréal passer du temps chez ma mère. C’était un autre monde, tout autant accueillant, mais un peu plus excessif et fiévreux; comme dirait Toupie à son acolyte muet Binou: « C’était comme un rêve ». Mon beau-père travaillait à la maison, ma mère travaillait quatre jours sur sept et ma sœur et mon frère avaient l’école à distance. Il faut préciser que mes parents sont des êtres très sociaux, plus que habitués à recevoir de multiples amis lorsque la fin de semaine débarque. En ces temps de quarantaine, nous, leurs enfants, avons comblé ce vide, repoussant le moment inévitable où il finira par les gruger de l’intérieur. Je suis donc arrivée avec mes sacs accrochés aux bras, dans un monde parallèle où les progénitures étaient devenues des égaux, des camarades, des alliés et surtout, des amis. Tous les jeudi, vendredi et samedi soirs étaient consacrés aux jeux de société, aux cafés amaretto et aux jujubes stupéfiants en famille (excluant ma petite sœur de ces deux derniers, évidement). Nous avons passé un nombre d’heures incalculable dans notre salle à manger, à fixer la planche de jeu des Aventuriers du rail et, dans le cas de ma sœur et moi, à tricher subtilement en s’échangeant nos cartes par dessous la table.  On discutait, on faisait baver le perdant, on écoutait mon beau-père chialer sur l’américanisation des jeunes québécois, on ignorait les commentaires sans intérêt de ma mère et on riait aux larmes. Et ainsi de suite pendant plusieurs semaines.

Je dois avouer que j’ai été un peu triste lorsque le déconfinement de juin a commencé. 

Il faisait beau et chaud, les parcs étaient à nouveau remplis de fanatiques de spikeball et d’escalade, les chiens sniffaient avec extase les derrières négligés de leurs amis poilus retrouvés et les propriétaires de restaurants montréalais sans terrasse tentaient tant bien que mal de retenir leurs larmes et jalousie.

Ma famille avait de nouveau le droit d’aller voir ailleurs. Je fréquentais quelqu’un à l’époque, mais cette rupture familiale fut bien plus douloureuse que la conversation irrévocable que j’ai dû avoir avec cet homme (garçon?) qui voulait désespérément se faire aimer, peu importe par qui. Bien que j’ai d’abord regretté la distance qui nous séparait de nouveau, j’ai fini par comprendre qu’elle était au contraire arrivée au bon moment, avant que l’euphorie de l’absurdité de la situation ne se dissipe pour faire place à un quotidien morose et suffocant (autant qu’il peut l’être lorsqu’on est une famille blanche, québécoise, soudée et bien nantie partageant un 8 et demi incluant un sous sol et une cour arrière ).

Je me sens choyée d’avoir eu la chance de partager autant de moments avec mon propre sang lors d’une période de ma vie où je me cherchais encore. Le début de la vie adulte est étrange. Surtout lorsqu’on vit encore chez ses parents. On devient une personne à part entière, mais on se sent encore incomplet. On se cherche sans le vouloir, et parfois sans même le savoir; c’est épuisant, frustrant et c’est long, mais entouré de ceux qui accepteront ce que tu es et ce que tu deviens tout en te jugeant quand il le faut et te guidant dans la bonne direction, c’est beaucoup plus simple et harmonieux.

La tête dans les nuages virtuels

J’aurai vingt-deux ans en mai et je me sens déjà vieille. 

J’ai rarement été soucieuse ou méticuleuse envers mon hygiène personnelle. Je me lave presque tous les jours malgré la honte qui me démange incessamment le bas ventre dès que je me prélasse dans l’eau fumante de mon bain, accusant mon gaspillage d’eau et mon hypocrisie.  Les dents, c’est plus compliqué. Je les brosse rapidement le matin, mais le soir, il est rare que je me décide à quitter la tiédeur de mon lit pour l’air glacial de ma salle de bain dans l’unique optique de nettoyer mon émail dentaire. Sous le confort de mes couvertures, je rationalise cette paresse en tentant de me convaincre que quelques heures de plus sans récurage et Colgate ne peuvent être bien néfastes. Ma peau, elle aussi, je m’en occupe peu. Je me lave le visage de temps à autre et j’essaie d’y appliquer des sérums et des crèmes, mais je finis souvent par succomber à la tentation de percer mes boutons et d’essentiellement empirer mes résidus d’acné juvénile.

Néanmoins, j’ai souvent la peau douce et lisse, les dents intactes et les cheveux épais et doux. 

Je suis une jeune femme; tout l’indique. J’ai pourtant l’absurde impression d’avoir trop vécu.

Il y a des matins où mon corps semble trop lourd pour fonctionner, où ma tête est tellement épuisée de penser, de juger et de projeter qu’elle veut s’éteindre pour la journée. Ces jours-là sont ceux que ma famille qualifie de perdus. Mon beau-père, en particulier, considère que rester « effoirée comme une enfoirée dans mon lit toute la journée » alors que lui se « démène au travail sans arrêt depuis vingt-ans » est honteux, irrespectueux et complètement ingrat ; je paraphrase légèrement, mais le sentiment reste le même. Il faut dire que d’un œil extérieur et objectif, il est vrai que je ressemble parfois à une loque humaine aux yeux vitreux rivés sur l’écran de son cellulaire qui s’abrutit à coup de vidéos YouTube aux titres peu orthodoxes tels que « Comment chier dans l’espace » ou encore « J’ai fait un gâteau d’anniversaire pour fêter les 65 ans de mon chat ».

Il est d’autant plus difficile d’associer la futilité de l’information dont je me bourre le crâne à quoi que ce soit de pragmatique et positif lorsqu’on n’a jamais eu accès à toute cette insignifiance durant notre jeunesse. Mes parents, remplis de nostalgie, voient cette perte de temps comme une injure à ma jeunesse et ne peuvent la rationaliser que par la déprime, l’addiction ou la simple stupidité. Ils ont raison sur certains points. Ma consommation d’internet augmente inévitablement lorsque je me sens quelque peu seule, triste ou vide ; c’est un moyen de chasser les mauvaises pensées, la solitude ou l’ennui pendant une courte période, mais ce n’est en aucun cas un symptôme de ma déprime. Ma dépression (MA parce que ça m’appartient, parce que je l’ai vécue entièrement avec moi-même et personne ne la vivra exactement de la même manière) je m’en souviens peu, mais je sais que c’est un des moments de ma vie adulte où j’ai le moins touché à mon cellulaire. Non, ma consommation de YouTube est surtout liée à mon anxiété. Avoir les yeux rivés sur autre chose que soi, c’est un moyen de décompresser. C’est appuyer sur pause. Ce n’est pas du temps perdu ; c’est du temps investi. Ce n’est pas juste de la dépendance, c’est aussi de la bienveillance envers moi-même. Je me donne le droit, sans regret ni embarras, d’arrêter d’être pour mieux vivre le lendemain.

Il faut aussi garder en tête que la célébration des 65 ans de ce chat m’intéresse. Tout ce que je visionne m’intéresse et, au risque de détruire ma crédibilité, tout ce que je visionne est d’une manière ou d’une autre une source d’apprentissage. Personne ne me convaincra que regarder pendant 30 minutes la vie quotidienne d’un inconnu est improductif. C’est au contraire un bon exercice d’altruisme. Ça me fait sortir de mon individualisme et ça m’aide à relativiser ce que je vis tout en me montrant d’autres façons de vivre dans la joie et le rire ; c’est quand même un bon début. En plus, ça me divertit, ça me fait rire, et qui n’est pas complètement subjugué en apprenant que les astronautes doivent se pratiquer avant de partir dans l’espace à bien aligner leur trou de cul avec le tuyau qui tiendra lieu de toilette ?

Donc, oui, depuis mars dernier, depuis mars 2020, depuis la covid-19, depuis la pandémie mondiale, je passe plus de temps dans mon lit, la tête bien écrasée dans mon oreiller engourdi, le corps enseveli sous le poids de mes couvertures, à regarder des vidéos dites futiles et je n’en ai pas honte. C’est à ce point que je suis dans ma vie. Je n’ai rien d’autre à faire par moment; autant me faire plaisir.

Mieux vaut en rire qu’en pleurer (le 3/4 du temps)

Je déteste faire des choix. Ça me répugne. Je suis tellement indécise que mon indécision est un sujet régulier de moquerie entre mon père et moi. Il me taquine constamment à coup de « choisir, c’est renoncer », histoire de bien me mettre la pression mais aussi le sourire aux lèvres. On a fini par créer un personnage que je fais particulièrement ressortir en sa présence: la fille qui ne prend aucune décision. Elle se fusionne aussi parfaitement avec mon personnage de feignasse pour qui le moindre effort est accompagné de sa réplique culte « ouf… je trouve que tu m’en demandes beaucoup là… »

C’est comme ça que l’on fonctionne avec mon père; on satirise nos défauts jusqu’à les trouver tellement amusants qu’on finit par les apprécier sincèrement. Lui il aime bien jouer le gars narcissique qui ramène toujours tout à lui. Son slogan: « … Et si on parlait de moi? »

Quand il a fallu, après un an de pandémie et cinq ans de cégep, que je choisisse un programme d’étude universitaire, je suis allée passer la semaine chez lui. Avec l’aide de ma belle-mère, on a passé au peigne à poux tous les programmes de l’UQAM. Un deux/trois jours d’éclats de rire innombrables en compagnie d’un égocentrique narcissique, d’une indécise languissante, et, heureusement, d’une rationaliste sensible. La blague du « va en développement de carrière pour être conseillère d’orientation parce que tu sais pas quoi faire de ta vie » a évidemment été dite très tôt et accueillie inévitablement de plusieurs yeux dans les air, mais il fallait bien qu’un d’entre nous déclare fièrement ce classique pour que l’on puisse passer à autre chose. On a par la suite été subjugués pendant au moins une heure par le nom de certains programmes. « Présence attentive » nous a fait réfléchir sur la valeur de notre attention, sur la dégénération de celle-ci depuis les avancées technologiques et sur la présence destructive des humains pour la planète; ironiquement, nous sommes allés tellement loin dans notre cheminement philosophique que nous avons complètement oublié de prêter attention au réel enjeu; me trouver un programme universitaire. En continuant la liste, nous avons aussi été pris de court par « Résilience, risque et catastrophe », qui nous a assurément lancé dans une appréciation de The Office (spécifiquement l’hilarant épisode Stress relief) à laquelle même mes deux soeurs de 11 ans ont pu participer, étant de grandes fans sans même parler anglais, ce qui en dit long sur l’excellence de cette série. Le grand coup de cœur de la soirée a été l’incroyable programme nommé « Science de l’atmosphère »; nous sommes rapidement partis dans un délire où ce programme permettrait d’être certifié en tant qu’expert de l’ambiance. Qui n’aimerait pas pouvoir arriver à une soirée quelconque et déclarer, en sortant son diplôme, que l’ambiance générale n’est pas approuvée par les experts ? Peut-être juste nous… Finalement, mon père n’a aussi pas pu s’empêcher de mentionner le programme « Handicape et sourditude: droit et citoyenneté » afin de rire pour une énième fois et sans aucune originalité, de ma surdité partielle. J’ai, bien entendu, feint de ne pas l’avoir entendu.

Toujours est-il que grâce à ma belle-mère et mon père (je répugne à ne pas écrire papa, mais père sonne mieux lorsqu’il est précédé de mère), j’ai réduit mes choix aux bacs de Linguistique et de Littérature sans que l’angoisse me démange le ventre.

Je ne crois pas qu’il le réalise, mais cette forme d’humour que mon papa (ah ha!) m’a transmise m’a récemment sauvée l’esprit. Il m’a appris non seulement à dédramatiser mes complexes et mes défauts par le rire et la bonne humeur, mais aussi à les accepter et, avec l’aide du temps et des blagues à la con, à les aimer. Et si le bonheur ne réside pas dans l’acceptation et l’amour de soi, je n’ai aucune idée d’où il peut bien se trouver.

C’est peut-être une bonne chose au fond qu’il ne le réalise pas, il a déjà tout un égo…

L’indécision infructueuse

Très courte mise en contexte de cet excellent dialogue qui, je l’espère, restera gravé dans ma mémoire jusqu’à ce qu’elle ne cesse d’exister: j’étais sous l’influence d’une drogue qu’il n’est pas vraiment nécessaire de nommer. Soyez donc un peu indulgent envers ma geignardise de fille privilégiée qui cache une certaine incompréhension de la vie.

Moi: J’ai faaaaaaaim mais j’sais pas quoi manger…

Ma nouvelle connaissance: Hmm… Est-ce que tu veux de la pizza?

Moi: Oui.

Ma nouvelle connaissance: Alors commande de la pizza!

Moi: Ouain mais j’sais pas si c’est vraiment de la pizza que je veux!  J’hésite entre de la pizza et du libanais…

Ma nouvelle connaissance: Dis toi que peu importe ce que tu vas commander, ça va être bon.

Voilà. C’est tout.

Il y a des moments comme ça qui nous changent profondément. Aussi farfelus soient-ils.

(Pour les curieux; j’ai commandé de la pizza. Le choix le plus facile et le plus satisfaisant de toute mon existence. J’exagère à peine.)

Le pénis, le road-trip et la pomme

J’ai fait une dépression en automne 2018. Encore aujourd’hui, je ne sais pas vraiment pourquoi. C’était surement dû à plusieurs choses; j’avais de la difficulté à gérer mon anxiété, je n’avais pas beaucoup confiance en moi, je me cherchais un peu… 

L’été qui a précédé, j’avais eu mes premières vraies expériences sexuelles avec un garçon qui était surtout intéressé par mon corps. Je n’étais pas en amour, mais j’étais tout de même naïve et je recherchais de l’affection et de la complicité; je voulais vivre ce que j’avais lu dans Aurélie Laflamme et lui voulait vivre ce qu’il avait vu sur Pornhub. Ça ne s’est pas très bien fini; il n’a pas réussi à bander un soir lorsque j’étais chez lui. J’étais nerveuse mais détachée; il était plus vieux et plus confiant et je voulais avoir l’air de savoir ce que je faisais. La première fois que j’ai donc touché l’organe masculin, tant acclamé, critiqué et écervelé, ce fut une expérience amollissante remplie de malaise et d’insécurité. Je ne crois pas l’avoir revu après cela. Si je me souviens bien, il m’avait dit être occupé et son ami m’a par la suite envoyé un Snap Chat d’une fête où ils étaient, tout en m’écrivant qu’il ne voulait plus vraiment me revoir. La gloire du pénis frappe une fois de plus ! Donc, en somme, une fréquentation quelque peu destructive qui a déréglé mon rapport à la sexualité (et aux hommes pendant un certain temps).

Malheureusement, c’est à la fin de ce même été démoralisant que la cerise s’est posée sur le gâteau. Ça a bien commencé; ma famille maternelle et moi, soit ma mère, mon beau-père, mon frère de 3 ans mon cadet et ma petite sœur de 9 ans, sommes partis faire un road trip aux États-Unis: Las Vegas, Arizona, Nevada, Utah, Los Angeles et San Diego.  Un beau voyage en perspective, mais ce n’est qu’après 4 heures d’auto que mes parents se sont rendus compte de leur erreur; enfermer une famille qui s’adore mais qui se chicane constamment et passionnément dans une caisse de métal pendant deux semaines est la pire idée qu’ils ont eue. Je ne regrette pas ce voyage, j’ai vu la nature dans son immensité et sa grandiosité et nous avons tout de même eu de beaux moments, mais c’était la goutte de trop qui a fait déborder ma santé mentale.

C’est dans cette même caisse de métal, suite à une querelle absurde et interminable que j’ai fait pour la première et dernière fois une crise de panique. Ce n’est pas ce que j’ai vécu de plus douloureux, mais c’est ce que j’ai vécu de plus effrayant. J’étais certaine que j’allais mourir. Une main me serrait les poumons et le cœur en même temps avec une force inimaginable; ma tête faisait croire à mon corps que je manquais d’air. C’est terrifiant parce que c’est un moment où l’on n’a plus aucun contrôle sur soi-même.

Étrangement, c’est la musique, le bruit réconfortant de Passenger qui m’a fait reprendre les commandes. L’unique fois que mes oreilles ont été de service.

Je crois donc que c’est un mélange de tout ça. De la relation que j’avais avec moi-même ainsi que des expériences plus ou moins désagréables que j’ai vécu par la suite.

La dépression en tant que telle, je ne m’en souviens pas vraiment. Je sais que j’habitais temporairement chez mon père, que j’avais pris cette décision en revenant du voyage désastreux sur ma santé mentale. Je sais aussi que j’en étais à ma deuxième session de soins infirmiers, que j’allais bientôt commencer mon deuxième stage à l’hôpital et que j’étais extrêmement stressée. Je me souviens que j’avais de la difficulté à retenir la matière de mes cours, que j’étais toujours épuisée et que je ne voyais plus personne. C’est quand j’ai passé une fin de semaine presque entière à dormir et à ne manger qu’une pomme par jour tout en versant deux trois larmes par ci par là que je me suis décidé à demander de l’aide. J’en avais parlé à une amie de l’époque et elle m’avait grandement encouragé à répéter tout ça à mes parents. Étonnamment je suis allée voir mon papa en premier, alors que j’ai l’habitude de parler des choses sérieuses avec ma mère et garder les blagues et l’absurdité pour lui. En compagnie de ma belle-mère, il m’a regardé éclater en sanglots.

Puis il a fait de même.

C’était un moment très étrange, je n’avais jamais vu mon père pleurer. Pas qu’il ne soit la figure clichée de la masculinité toxique, mais ce n’est pas non plus l’homme le plus à l’aise avec sa sensibilité et son empathie.  Il a changé après ce moment lui aussi, je l’ai vu, je le vois. Il est plus ouvert avec ses émotions. Il a moins peur de les montrer, de les partager et ça semble lui faire du bien.

C’est en partie pour ça que je ne regrette pas ma dépression. C’est aussi grâce à elle que je me suis trouvée et aussi cliché et ringard que ça peut sembler, c’est tout à fait la vérité.

Le Citopralam ; envers et contre tous (pas le roman de Tania Boulet)

Les antidépresseurs, c’est l’ouverture d’un autre monde.

En fait, à bien y penser, je ne sais même pas si je consomme vraiment des antidépresseurs. Ma médecin de famille les appelle ainsi, mais j’ai déjà entendu dire que le Citalopram était surtout un médicament pour réduire l’anxiété. Je ne sais pas si c’est vrai, ou si les deux sont vrais. On parlait de paresse tantôt? Et bien je suis trop paresseuse pour aller chercher la réponse. Ça ne m’intrigue pas assez et dans tous les cas, j’aime ce que le Citalopram m’apporte.

Au début c’est tout un ajustement.

Pour une fille (fille, femme, je sais jamais comment m’identifier) comme moi qui est constamment proche de ses sentiments et de son angoisse, c’est extrêmement bizarre de se les voir arracher. C’est un peu ça que ça fait au début. J’avais l’impression qu’un mur s’était construit entre mes émotions et mon rationnel. Tout un choc. C’est pour ça qu’on entend souvent certaines personnes proclamer qu’elles se sentent vides et robotiques sous l’effet de ces petites pilules. C’est un peu plus complexe et on finit par s’y habituer. Pour moi, cette petite dose de poudre blanche compactée en minuscule ovale que j’avale chaque soir à 21h30 me permet de dissiper la crispation qui gesticule tous les jours dans mon bas ventre où une grosse boule de nerfs entremêlés habite. Elle pèse une tonne et elle s’amuse à transmettre son énergie anxiogène dans tout mon corps. La drogue ovale me permet d’effacer presque entièrement cette boule détestable qui habite mes entrailles afin que je puisse me concentrer sur ce qu’elle obstrue, soit tout le reste de ce que je peux ressentir, toute ma joie de vivre, tout ce que je suis sans anxiété. Mon beau-père consomme lui aussi un dérivé de cette drogue, un simple « j’aimerais être plus souvent de bonne humeur » à notre médecin de famille (une femme très compétente et à l’écoute) et le tour est joué!

Évidemment, c’est beaucoup plus efficace avec la thérapie, avec une drogue mentale. Il faut aussi détisser les connexions neuronales néfastes qui se sont lentement installées dans le cerveau. On en a tous, mais la thérapie c’est plus cher, ça demande plus d’effort et beaucoup plus de courage. « À moins d’être parfait comme moi! Je t’ai dit que je suis déjà allé voir un psy et que j’ai réglé tout ce que je voulais régler en six séances? », dirait papa.

J’aime lire (surtout Tom Tom et Na Na)

Je n’ai presque pas lu durant l’année 2020.

J’étudie la littérature. Au cégep, oui, mais j’ai quand même aussi fait une demande en littérature à UQAM. J’adore lire, j’adore me plonger dans la tête et l’univers d’autrui, j’adore m’ouvrir à d’autres réalités et réflexions. Du primaire jusqu’au début du cégep, je crois avoir lu une bonne quantité de romans. Au début, c’était mon père qui me faisait la lecture chaque soir; il adorait Le petit Nicolas et les romans de Roald Dahl, particulièrement Les Deux Gredins. Ensuite je me suis mise au Archies, aux Schtroumpfs, à Max et Lily (mon papa m’a même acheté le numéro intitulé Max et Lily volent des bonbons suite à la disparition suspecte des bijoux de ma seconde et dernière belle-mère), puis j’ai dévoré beaucoup de littérature jeunesse, du plus mainstream tel que Harry Potter ou encore Percy Jackson, jusqu’aux romans québécois de Élyse Poudrier, India Desjardins, Tania Boulet et Claude Jutras. J’ai aussi lu la série Le blog de Namasté avant que l’auteur soit reconnu coupable d’agressions sexuelles armées; on peut clairement voir sa frustration sexuelle lorsque Namasté raconte (ou voit?) que son frère s’est fait aspirer le pénis en passant l’aspirateur: quelle mésaventure inspirante pour les jeunes lectrices de 13-14 ans!

Toute mon adolescence, lorsque j’étais complètement perdue et que je me détestais à m’en couper les avants bras (très peu profond; j’avais du mal à saisir la technique de la lame de rasoir), j’avais au moins la lecture. C’était le seul aspect de ma personne qui me rendait fière. J’ignorais les commentaires de mon beau-père découragé que je lise pour une énième fois Ensemble c’est tout et je me définissais par ma capacité à lire Les piliers de la Terre en un week-end sans sauter les descriptions interminables de l’architecture et des viols. J’écrivais « la lecture » lorsqu’on me distribuait une feuille au secondaire qui me demandait mes passions et « la littérature » lorsque je remplissais ce même type de feuille au cégep. C’est pour ça que j’ai aujourd’hui un pincement au cœur inévitable à chaque fois que je vois Le club des Incorrigibles Optimistes et Le plongeur abandonnés sur ma table de chevet, même pas à moitié consommés.

Maintenant, mon beau-père est découragé lorsque je réécoute les mêmes films et séries sur Netflix. 

Être parent ; quel boulot ingrat et décevant par moments

Il faut cependant voir le positif des choses. Depuis que ma motivation d’ouvrir un livre non obligatoire a drastiquement baissé, je suis forcée de me définir autrement qu’un rat de bibliothèque. Et que faire pour éviter une crise identitaire? Essayer, abandonner et ainsi de suite. Je suis une ferme croyante de l’abandon. D’ailleurs, n’est-il pas intéressant que le mot abandonner puisse aussi signifier le laisser-aller ou le désintérêt?  Malheureusement, je ne pourrais compter le nombre de fois que l’on a tenté, inconsciemment ou non, de me rabaisser en prétextant que j’abandonnais trop vite. Pourtant, il me paraît évident que lorsque l’on essaye quoi que ce soit, il y a 50% de chance que l’on s’y accroche et 50% de chance que l’on passe éventuellement à autre chose. Dans tous les cas, on évolue et on grandit.

J’ai suivi des cours de Lindy Hop pendant un an. Je n’ai aucun rythme, mais il y a deux ans j’étais déprimée et j’avais besoin d’être entourée une à deux fois par semaine de cette joie de vivre énergisante qu’ont les danseurs de swing. Lorsque l’été est arrivé, j’ai lâché ces cours pour aller passer deux mois à l’Ilet, à travailler dans une auberge gourmande comme serveuse et femme de ménage et à tenter de vivre dans une minuscule roulotte infestée de rongeurs. Ce n’était pas pour moi et je me demande bien c’est pour qui, mais ça m’a permis de réaliser que je n’étais pas encore tout à fait prête à vivre loin de ma famille et de mes amis, ne serait-ce que pour quelques semaines.  Peut-être un jour, qui sait.

Depuis la pandémie, j’ai commencé à m’intéresser plus sérieusement à l’art, spécifiquement à la peinture. Mes follows Instagram sont majoritairement des peintres plus ou moins connus qui publient leurs œuvres (je vous conseille cette manière d’utiliser les réseaux sociaux; c’est beaucoup moins nocif de voir des couchers de soleil que des femmes retouchées) et je suis désormais abonnée à la page YouTube francophone Toute l’Histoire qui offre, en partie, de magnifiques vidéos explicatives sur les œuvres d’artistes réputés.  Apparemment, Degas avait l’habitude d’insulter le travail de ses collègues à coups de « dommage que le modèle ait bougé»! Je magazine donc aujourd’hui des peintures à numéros au Omer de Serre alors qu’il y a cinq ans je ne comprenais pas comment l’on pouvait s’émouvoir devant des toiles.

J’ai commencé à cuisiner aussi. Étant semi-végétarienne et vivant avec une bande de carnivores, je crois que je suis la seule étudiante qui mangera mieux lorsque je serai en appartement. Puis, il y a le sport; j’ai enfin compris pourquoi les gens se démènent volontairement à souffrir. Croyez-le ou non, ça fait du bien à la longue! Jamais je n’aurais pu m’imaginer que tout ce blablabla sur la sérotonine et l’effort physique est autant efficace et satisfaisant que réel. Je me répugne un peu à être maintenant le genre de personne qui Facetime ses amies pour suer ensemble virtuellement devant des vidéos de Pamela Reif, mais je dois me rendre à l’évidence que j’aime avoir des muscles et assez d’endurance cardiovasculaire pour danser à tue-tête dans mon salon sur Les deux printemps de Bélanger.

En fait, mon beau-père a sûrement raison, je devrais aussi cesser de réécouter Daniel Sloss, Good Will Hunting et The Office, mais tant que je n’en serai pas convaincue moi-même, le processus de désintoxication sera beaucoup plus ardu et douloureux. Sa déception à mon égard, bien qu’énervante et désagréable sur le coup, fait tout de même inconsciemment son chemin vers mes neurones et me pousse plus rapidement à cet éveil que la pandémie repousse; ma nouvelle passion périodique pour la création culinaire, artistique et musculaire en est la preuve.

Une chose en son temps. 

Peut-on se réveiller tous vaccinés ?

Mon amie qui habitait lors du premier confinement dans une colocation de 15 personnes, partage désormais un nouvel appartement avec 10 nouveaux colocataires situé à deux pas du métro Berri-Uqam. Un immense espace rempli d’artistes, d’ingénieurs, de Français, de Québécois, de jeunes adultes et d’un vieux de 45 ans, tous sous la garde de Mike, un itinérant chaleureux de St-Catherine toujours à son poste devant la porte du 928 tel un douzième colocataire. 

C’est une commune d’individus singuliers et authentiques, tous inspirants et bordéliques d’une manière ou d’une autre. Fréquentant l’un d’entre eux depuis quelques semaines et ayant ainsi accès à toute cette vie sociale, ils ont été les cobayes sur lesquels j’ai pu tester mon Moi que je considère évolué et amélioré. Suis-je désormais assez bien dans ma peau pour communiquer avec autrui sans me comparer, me diminuer, et m’angoisser ?

Un soir, après être revenue de cet appartement plein d’inconnus et de nouveauté, je racontais fièrement mes aventures sociales à mon frère lorsqu’il m’a posé une question très sensée: « Ça ne te déprime pas des fois d’être entourée de personnes particulièrement charismatiques, émerveillées et sûres d’elles-mêmes? Ça ne te remet pas en question sur ce que tu es? »

Pour l’instant, non.

Je me sens simplement contente d’être capable d’apprendre à les connaître. D’être capable de leur parler, de leur poser des questions et de m’intéresser à leurs réponses. Je me sens chanceuse, surtout dans ce contexte solitaire de distanciation, de pouvoir découvrir, tel les livres me le permettaient autrefois, de nouvelles façons de voir et de vivre la vie. J’apprends de ce qu’ils peuvent bien me partager et j’ai confiance qu’ils font de même avec moi. Si ce n’est pas le cas, ce sont eux les perdants de ces échanges, pas l’inverse.

Malgré la puissance et l’euphorie que je ressens depuis que je me sais assez confiante pour affronter le regard des autres, je me désole pour ceux que la pandémie a tiré vers le bas. Tous ceux comme mon frère qui ont commencé le cégep (ou l’université), cette étape primordiale dans l’émancipation de soi, dans la noirceur de leur chambre, seuls et désemparés. Tous ceux pris dans un quatre et demi avec leurs enfants à la maison et l’internet chavirant. Tous ceux sans ressource et sans aide qui ne peuvent aller prendre l’air le soir pour décompresser sans risquer de se faire donner une amende. Tous ceux pris dans un CHSLD lugubre qui n’ont plus le droit aux visites de leurs proches. Tous ceux qui travaillent (ou travaillaient) dans la restauration, le divertissement et la santé et qui ont vu leurs heures de labeur drastiquement augmenter ou diminuer. Tous ceux dans la rue, peinant à survivre, qui se sont vus déloger sans pitié par les policiers de l’État. Tous ceux qui ont perdu la tête et qui n’ont pas assez de soutien ou d’argent pour la retrouver. 

Encore une fois, je ne peux décrire l’immensité de ma culpabilité face à l’heureux (pour moi) hasard qui m’a fait naître québécoise, blanche, éduquée, aisée et femme (on peut dire ce qu’on veut des inégalités que l’on vit en tant que femme, au moins nous n’avons pas à déconstruire et reconstruire en nous une masculinité malveillante, violente et toxique).

Après un an (bientôt et demi) de couvre-feu, de confinement, de pandémie mondiale, même moi, privilégiée et heureuse avec moi-même que je suis, j’en suis à bout.

Je suis enfin prête, comme tout le reste d’entre nous, à appuyer sur play.

Vous pouvez lire le texte entier sur le blogue de l’autrice.

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