Le fantôme du portrait, de Gabrielle Legault

Ça a débuté comme ça. Une simple observation dans le centre de méditation. Je regardais le penseur installé sur le manteau de la cheminée. Son portrait était apaisant avec la couronne de fleurs qui dégringolait sur ses épaules et l’objet tressé, probablement sacré, qu’il tenait entre les mains. Il était impossible de savoir si l’homme méditait ou observait affectueusement celui-ci.  Il était en parfaite posture et en parfait contrôle de son être complet. À un point tel, avais-je pensé, qu’il contrôlait même l’énergie qui émanait du tableau.

À vrai dire, il était tout le contraire de moi, car on m’avait conduit de force au centre de ressourcement, d’abord, et aussi, car j’avais complètement perdu le contrôle de ma propre vie. Et maintenant, apparemment, il fallait qu’on la prenne en main à ma place, ma sale vie.

Les causes de cette perte de contrôle étaient diverses et multiples et il aurait été trop complexe de les décortiquer, d’en faire l’autopsie. Les conséquences étaient, quant à elles, très claires et vivides dans mon esprit :

Premièrement, mon patron ne verrait plus l’ombre de mon visage si je répétais la crise que j’avais faite en réunion.

Deuxièmement, l’avocat de ma femme s’assurerait de me faire déclarer mentalement inapte et, à la suite de ce verdict, il serait quasiment certain que je ne reverrais plus le sourire sur les visages de mes enfants.

Troisièmement, ma propre mère ne me reconnaissait plus, et cela se justifiait.

Mon entourage a cru comprendre que ces causes étaient des maladies courantes de la civilisation et qu’afin de les soigner, il fallait que je sois exclu de celle-ci — non de la civilité, mais bien de la civilisation elle-même. À moins que l’on considère les feuillus touffus et les conifères vaillants comme de la compagnie.

Je déposai mes maigres bagages à mes pieds dans la salle commune. Le propriétaire décrivit en détail les lieux, l’auberge, l’historique de l’auberge… Mais, surtout, il me prévint du pouvoir des lieux à faire ressurgir en surface les choses enfouies. Il me présenta le sympathique cuisinier qui était à la fois excentrique et timide. Nous étions les seuls occupants du terrain après quelques annulations de réservations de dernière minute, m’avait-il expliqué. Nous étions seuls, tous les trois, dans toute l’auberge.

C’est à ce moment-là que j’ai remarqué le poêle à bois et le portrait qui trônait au-dessus de celui-ci. Après l’avoir observé attentivement, j’eus envie de baisser la tête, comme par respect.

Je ne suis pas croyant, mais je sentais une sorte de spiritualité au travers des murs. Comme si quelque chose m’attirait en ce lieu. Cependant, ma présence solitaire avec les employés demeurait étrange. Quelles étaient les chances qu’autant d’annulations se fassent tout juste avant mon arrivée ? J’ai essayé d’en reparler au propriétaire, mais sa réponse me mélangea plus qu’autre chose. Il s’entêta à me répéter ses histoires de fortes énergies qui émanaient de la place. Il ajouta que quelques visiteurs avaient même fait la rencontre de créatures venues de l’au-delà. Ce charabia coupa court à mon enthousiasme juvénile face à cet endroit qui s’envola en un claquement de doigts. Je sentais que j’allais devoir faire de même.

Je me dis que j’allais au moins y passer la nuit histoire de dire que j’avais essayé, que j’avais essayé quelque chose de nouveau dans ma routine hermétique. Bref, afin de prouver que je n’étais pas complètement prisonnier de mon cellulaire, de mes courriels et du trafic sur l’autoroute.  Le soir, le souper végétarien fut étrangement bon et réconfortant au point où j’en pris une deuxième portion. Le cuisinier était fier de présenter son œuvre. Une partie de son rituel spirituel se retrouvait dans la nourriture qu’il apprêtait, m’avait-il dit en me regardant un peu trop intensément.

En comparaison, le lit de ma chambre n’était franchement pas terrible. Pourtant, la fatigue prit tout de même le dessus sur le confort et je m’endormis rapidement.

À 3h33 du matin, quelque chose tomba lourdement dans la salle commune. Ma chambre était la 1, je pouvais entendre le moindre craquement du bois qui travaillait fort cette nuit-là. Pensant qu’il pouvait s’agir de cela, je me retournai dans mon lit. Quelques minutes plus tard, un autre objet tomba, cette fois, avec un son beaucoup plus fort… et indéniable.

Je n’entendis aucun bruit de pas. Je grommelai en m’extirpant de la chaleur de mes couvertures pour m’aventurer dans la pièce adjacente, refroidie par l’extinction du poêle. Rapidement, j’aperçus la bibliothèque, plus particulièrement la brique posée sur le sol en face d’elle. En fait, il s’agissait d’un livre spirituel. Pourtant, si on le feuilletait pendant un moment, on se rendait vite compte qu’il s’agissait d’un contenu étrange qui parlait d’alignement de chakras et d’illumination de soi. Je le refermai aussitôt pour retourner me coucher.

Par la suite, le cauchemar commença. Toutes les portes du couloir se mirent à claquer en même temps, incluant la mienne. Mes pensées filèrent à toute allure, mais leur orientation était claire : la fuite ! J’essayai tant bien que mal d’appeler la police, mais aucun téléphone ne fonctionnait. Même chose pour les portes de secours de l’étage. La seule chance qui me restait était de retrouver la chambre du propriétaire. Je me précipitai alors au deuxième étage. Je me dis qu’il ne pouvait s’agir que d’un poltergeist car, à chaque fois que je tentais d’ouvrir une porte de chambre, celle-ci me fermait au nez !

La seule entrée disponible était celle de la salle de méditation. Je courus m’y réfugier et tombai directement dans le piège de ce fantôme débile au-dessus du foyer. Aussitôt arrivé, la porte se verrouilla derrière moi. Je me débattis un long moment contre la pièce de bois. Puis, graduellement, un grand calme s’installa en mon for intérieur. Je n’avais plus envie de fuir ou de me défendre contre l’endroit. Quelque chose, ou peut-être quelqu’un, me poussa à m’asseoir sur le tapis perse placé en face d’une large baie vitrée.

Un très long et profond souffle s’évacua de lui-même de mes poumons. Peut-être l’avais-je retenu depuis un moment déjà ou même des années ? Je fermai les yeux. Tout de suite, un monstre horrible aux multiples visages aux yeux cernés et avec de nombreux membres vagabonds se présenta derrière mes paupières.

Je me remémorai ensuite le sourire paisible du portrait. Une larme coula sur ma joue.

Ça avait débuté comme ça. Maintenant, c’était du passé. J’étais prêt à le laisser aller, à me pardonner.

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