Salomé, par Salomé Goyette

50 après J.-C., Barbazan (en France actuelle) 

La neige crisse sous ses pieds nus alors que l’obscurité engloutit la forêt. Ses orteils et ses doigts bleuissent, mais elle ne rebrousse pas chemin. Le vent frais s’engouffre dans sa robe légère, pourtant elle accélère et s’éloigne toujours plus du palais où elle réside temporairement. On l’y a envoyée pour la protéger de la guerre qui sévit dans le royaume de Galilée et de Pérée dont elle est reine. Salomé s’est opposée à cet exil, mais personne n’a pris son avis en compte. Donc, pour épuiser la rage et l’angoisse qui lui grignotent les entrailles, elle part tous les soirs au cœur de l’hiver, saison qu’elle n’a que très brièvement connue auparavant.  

 La neige crisse encore, comme si elle ne savait faire que ça, être blanche et crisser sous les pas des gens. Seul ce maigre son retentit dans les bois. Salomé est au bord de l’hypothermie, mais elle refuse de se l’admettre et s’enfonce toujours plus profondément dans les bois givrés. Demain, elle aura trente-deux ans, mais elle sent déjà la vie s’échapper de son corps. Plus la mort approche, plus ses souvenirs, particulièrement les mauvais, la narguent. Ils lui rappellent sans cesse qu’elle a vécu sous la pression du silence toute sa vie. 

Née fille d’Hérodiade, elle ne se connaissait que cette identité dans ses plus jeunes années. Rares étaient les moments où l’on ne voyait pas la jeune Salomé collée à sa mère, un duo à la fois étrange et attendrissant. Hérodiade était une pécheresse aux yeux de la société : elle s’était mariée à Hérode, le frère de son mari encore vivant alors que Salomé n’avait que sept ans. Leur union fit scandale : se remarier avant la mort de son époux était un sacrilège ! Ce fut dans ce contexte difficile que se développa la fillette, encore toute joyeuse et innocente. 

Salomé traverse des collines, accompagnée par les étoiles qui semblent la regarder. Les branches lui déchirent les vêtements et la fouettent, poussées par le vent. Elle se débat tant bien que mal dans la forêt belliqueuse. Malgré ses efforts, elle ne peut penser qu’à une chose, au visage terrible qui a empoisonné sa vie. 

Peu après le nouveau mariage d’Hérodiade, des hommes d’Hérode arrêtèrent un étrange personnage et l’emprisonnèrent : Jean le Baptiste, l’homme qui avait baptisé le prophète Jésus. Cet homme s’était attiré les foudres d’Hérode, puisqu’il lui avait dit  : « Il ne t’est pas permis de la garder pour femme » au sujet d’Hérodiade. Pour le punir de ses paroles, le roi voulut exécuter son prisonnier, mais il savait que, s’il le tuait, le peuple serait furieux. Une rumeur s’étant répandue dans tout le royaume prenait Jean le Baptiste lui-même pour le prophète tant attendu. 

Une clairière apparaît : l’épaisse neige qui la recouvre arrive désormais aux genoux de Salomé. Cet obstacle ne l’empêche cependant pas d’avancer. Elle ne fera pas demi-tour avant d’avoir trouvé l’objet de sa quête. Son silence, vieux de vingt-cinq ans, sera brisé ce soir. 

Hérode organisa une grande fête à son château à l’occasion de son anniversaire, invitant plusieurs de ses illustres amis. Avant de s’y rendre, Hérodiade avait glissé à l’oreille de sa fille, malicieusement : « Hérode te fera danser ce soir pour se divertir. Puisque tu seras excellente, comme d’habitude, il t’offrira une récompense. Demande-lui la tête de Jean le Baptiste… sur un plateau d’argent! Comme il aura fait un serment de te donner tout ce que tu désires, il ne pourra pas refuser. » Bien naïve, Salomé acquiesça et fit exactement comme sa chère maman le lui avait dicté. Elle dansa, puis réclama la tête du malheureux prisonnier.  

Enfin! Elle entraperçoit ce qu’elle cherchait entre le tronc des sapins. Son pas de marche se transforme bientôt en une course effrénée. Elle est impatiente à l’idée d’arriver à son but. 

Salomé n’avait pas envisagé la suite des choses. Elle avait obéi à sa mère, mais ne s’attendait pas à recevoir véritablement son « cadeau ». Pourtant, quinze minutes plus tard, les gardes d’Hérode Antipas arrivèrent avec un plateau d’argent, dont la beauté contrastait avec l’horreur posée dessus : une tête au cou sanguinolent, aux lèvres mauves, aux yeux encore ouverts et à la langue pendante. La fillette retint un cri d’effroi en apercevant sa récompense. Puis, malgré sa terreur, elle dut faire le tour des tables avec, posé sur ses délicates petites mains, le plat d’argent souillé par le sang du prisonnier. On l’acclamait et on l’applaudissait alors que des larmes coulaient sur ses joues. 

Le lac s’étend devant elle comme un grand miroir. Le frasil, bien qu’épais de plusieurs centimètres, a une surface complétement lisse dans laquelle se reflète la lumière de la pleine lune. Les yeux de Salomé n’ont jamais contemplé une chose aussi magnifique. 

Les nuits suivantes furent éprouvantes. Dans un coin de la petite chambre de Salomé, on avait posé la fameuse récompense. Apeurée, l’enfant était incapable de fermer les yeux. Elle craignait que, soudainement, la bouche molle de la tête se mette à parler, à lui reprocher la perte de son corps et à lui jeter toutes sortes de malédictions. Même dans l’obscurité, elle parvenait à voir les traits du visage de Jean le Baptiste, l’horreur de sa dernière expression. Elle criait et se débattait tant que sa mère fut obligée d’aller la voir.  

– Tiens-toi tranquille! Nous sommes au beau milieu de la nuit, tout le monde veut dormir. 

– Mais, maman… J’ai peur. 

– De quoi? 

– De cette tête, de Jean le Baptiste. J’ai tellement peur. Enlève-la, s’il-te-plaît! 

– Non, mon enfant, c’est un cadeau. Il ne se refuse pas. C’est ce que tu as demandé, de toute façon. 

– Non! J’ai juste agi comme tu voulais que je le fasse. J’aurais quémandé une nouvelle robe, pas une tête! 

– Tais-toi! Je ne t’ai rien dit du tout, arrête de raconter des mensonges. 

– Oui, tu me l’as dit! C’est toi qui mens. 

– Tais-toi! Je ne veux plus t’entendre, c’est clair? Si quiconque apprend que je t’ai guidée dans ta décision, je serai morte. Par ta faute. Si tu aimes un tant soit peu ta mère, tu te tairas.  

Elle pose précautionneusement son pied droit sur le lac gelé, puis son pied gauche. Elle évolue ainsi sur la glace, se sentant libre pour la première et dernière fois de sa vie. Salomé se met alors à crier dans cette nuit étoilée, un long cri qui s’entend à des kilomètres à la ronde. Elle hurle sa douleur, la trahison d’Hérodiade : dans toute cette histoire, que n’a-t-elle été sinon un prétexte pour tuer l’ennemi? Son silence sur cette histoire a sauvé sa mère qui, en retour, ne lui a exprimé aucune gratitude, aucun réconfort.  À sept ans seulement, elle avait compris qu’elle ne pouvait faire confiance à personne, même pas à sa propre mère. Enfin, elle brise son silence, enfin elle se libère. Mère-Nature, comme pour la faire taire, craquèle le frasil sur lequel elle se tient. Son corps traverse la surface et goûte au froid de l’eau. Avant de succomber, elle lance un adieu aux constellations de la nuit. Son corps s’enfonce dans l’eau glaciale. Sa tête reste emprisonnée dans les glaces.  

Le lac de Barbazan ressemble à un plateau d’argent, dont la beauté contraste avec l’horreur posée dessus : une tête au cou sanguinolent, aux lèvres mauves, aux yeux encore ouverts et à la langue pendante. 

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