Une fucking étoile filante, de Geneviève Dumesnil

Le squat est tranquille, ce soir. J’y suis déjà depuis quelques jours et je commence à m’acclimater. J’aime assez ça, ici. C’est plus calme qu’on pourrait le croire, plus sain aussi. Les gens s’entraident et personne ne pose de questions lorsqu’une jeune fille de 16 ans débarque. Ici, tout le monde a son histoire et on se laisse tranquille avec ça, on se mêle de nos affaires.  

Je scrute le plafond en souriant. Il semble trop lourd pour les poutres pourries qui menacent de lâcher prise à tout moment sous le poids de leur fardeau. Ça résonne en moi. L’infrastructure est peut-être miteuse, mais elle est plus forte qu’on le croit : elle a déjà tougher plus longtemps que bien d’autres maisons qui ont reçu plus d’amour. Ici, tout est croche : le toit, les murs, les meubles, les gens… Tout est tout croche, mais je ne me suis jamais sentie autant chez moi.  Pour une fois, j’ai l’impression de fiter dans le décor.  

J’ai un peu froid, alors je me light un joint, plus pour me réchauffer en dedans qu’en dehors finalement. Les gens sont fins, mais je me sens quand même seule. On me donne toute la drogue que je veux, ici, pourvu que j’aie de quoi payer. Parfois, on se rappelle que j’ai 16 ans, alors on me laisse de la MD contre un sourire pis une promesse que je vais tout faire pour me sortir de la marde. Personne n’y croit vraiment, mais ça fait du bien à tout le monde de penser qu’on peut se sortir du trouble à tout moment, qu’on a juste à se forcer un peu. Le joint est pas assez fort pour me faire croire aux mensonges que je me raconte, alors je pop une MD. Après 30 minutes, je sens mon esprit s’activer et je ferme les yeux pour accueillir les idées nouvelles qui s’emparent de moi alors que le monde se révèle sans rien cacher de sa laideur ; ça le rend magnifique.  

J’aime ça, la MD. Ça fait penser plus vite, plus clair. Je me sens plus wise que tout le monde quand j’en prends, pis ça rend mon fuck you à l’humanité encore plus crédible. C’est poétique, la drogue. Pas toutes, pas celles qui endorment, qui euthanasient doucement notre volonté de nous battre et de ressentir. Si je dois détruire mes neurones, ce sera pour qu’il y ait un feu d’artifice dans ma tête. Je veux mourir à 20 ans, mais avoir vécu 20 ans de plus que n’importe quel respectable fonctionnaire. Quand j’ai quitté ma maison, j’ai choisi de vivre plus que ça, de vivre mieux, de vivre passionnément. J’ai choisi la vie, la vie mortelle, la vie intense qui finira par me tuer. 

Je suis toute seule ce soir. Les autres sont partis « faire leurs affaires ». J’aimerais avoir la naïveté de ne pas savoir de quoi ils parlent. Il y a un tourne-disque dans un coin. Les gens disent que l’ancien propriétaire l’a laissé là après s’être sorti du trou pour donner espoir à ceux qui passent par les mêmes misères qu’il a traversées. Je feuillette sa collection de musique. Je mets la main sur la Sonate au Clair de lune de Beethoven et je me laisse transporter par les notes graves de son piano qui pleure.  

Après quelques éternités, je sens le down de MD qui commence à prendre le dessus. Il m’en reste encore deux. Fuck it. Une chandelle brille plus quand elle brûle par les deux bouts. La bougie se consume, moi je me consomme ; c’est dans l’ordre naturel des choses. Je n’ai pas besoin de vivre longtemps, mais je veux vivre fort, je veux vivre vrai. Je veux être une fucking étoile filante. 

Je sniffe une MD et j’avale l’autre. Cette nuit sera la nuit des cent jours. 

Je repense à mes préoccupations d’avant, aux soirées que je passais avec mes copines à décortiquer les gestes des garçons et à établir le temps de réponse optimal à un texto. Je songe à toutes ces fois où on m’a dit de faire l’indépendante, la mystérieuse parce que les gars « aiment tellement ça les filles indépendantes » et qu’ils « ne voudront jamais de moi s’ils ne me voient pas comme une victoire. » Je ne les ai jamais écoutées. Je ne suis pas comme elles. Moi, je ne veux rien savoir de leur amour-trophée, brillant pis envié, mais creux en son centre. Je ne veux rien savoir de leur amour qu’on dépose sur une étagère et qu’on admire de loin. Moi, je veux aimer, aimer à fond, aimer de tout mon être. Je ne veux rien savoir des petites games de cruisage de niaisage de se retenir pendant plusieurs minutes de répondre à un texto pour ne pas avoir l’air trop investie. Moi, je vais répondre tout de suite, à la seconde. Je m’en fous qu’on me prenne pour acquise ou pour une désespérée. Je veux aimer trop, je veux aimer fort, je veux aimer vrai, pis je veux qu’on m’aime au triple en retour parce que je le mérite. Mon cœur, il va se faire briser cent fois, sans foi, mais fuck it. Ça va me faire plus de morceaux à offrir, pis je m’en criss qu’on les brise encore parce que si un millième de mon amour se rend à une personne dans le besoin, ça aura valu toutes les fois où moi j’aurai eu mal. Mon cœur à vif, il a survécu à toutes les brûlures, les fêlures et les coupures du monde : il peut se briser encore mille fois, je sais que je survivrai. Je vais survivre pour toutes les autres personnes qui prennent la chance d’aimer pour vrai parce qu’eux aussi méritent qu’on leur rende leur amour au centuple. 

Je veux faire quelque chose de grand, de beau, laisser ma marque dans le monde, ne serait-ce qu’un instant dans l’espace, l’espace d’un instant. Je veux produire le grandiose, sentir ma puissance… 

Je veux crisser le feu à l’immeuble.  

Je veux donner à la bâtisse la permission de s’effondrer et d’enfin relâcher son fardeau. Je veux donner un coup de pied dans le cul à tous ceux qui ont trouvé refuge ici pour qu’ils se sortent de la merde. Même moi, j’avais commencé à y être confortable. Je ne peux pas me contenter de ça, je ne veux pas me contenter de ça. Je veux brûler l’osti de tourne-disque pis Beethoven. L’espoir n’est pas ici, il est là, dehors. Je suis Pandore.  

Je veux crisser le feu à l’immeuble. 

C’est extrême et je sais que, demain matin, je vais trouver ça absurde lorsque j’aurai retrouvé ma lucidité. Or, si là, tout de suite, maintenant était en fait le seul vrai moment de lucidité de ma vie? Si on pensait tout croche depuis toujours, qu’on pensait en termes de gauche et de droite au lieu d’en termes de haut et de bas? Maintenant, je suis en haut. Je flotte, je surfe sur l’humanité. Je déverse le contenu de toutes les bouteilles d’alcool que je peux trouver. Il y en a beaucoup. La bâtisse va flamber. J’en ai besoin. Je suis un phénix. Je sors. Je mets le feu. Je suis le feu, je suis l’amour, l’amour qui consume chaque être humain de cette Terre. Je m’éloigne, les larmes aux yeux. C’est tellement beau. Je tâte la drogue qui reste dans mes poches. Je ne vivrai peut-être pas longtemps, mais je vais illuminer les cieux, je vais inciter les gens à rêver. Les pompiers arrivent. J’écoute le chant des sirènes. C’est magnifique. Je suis une étoile filante.  

Une fucking étoile filante. 

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