Homicide involontaire, par Gabrielle Legault

De toute sa courte carrière d’agent de la paix, Johnson n’avait jamais été témoin d’un tel spectacle. Quand il revint à son poste de travail ce soir-là, il eut du mal à conter son enquête à ses collègues. 

 L’officier avait été affecté à un accident d’un petit village. Il s’était garé dans le stationnement de gravier où la poussière de roche montait en volutes et tournoyait dans le vent derrière le véhicule de police. Un côté de la bannière de l’événement, « Journée de la citrouille ! », s’était défait et traînait tristement dans la boue.  

Un homme à la salopette de jeans vint tout de suite à sa rencontre. Il ne cessait de gratter son crâne chauve. 

— Merci d’être venu aussi rapidement ! Les choses ont vite dégénéré…  

Le campagnard laissa échapper un rire nerveux.  

— C’est une première, je peux vous l’assurer… C’est habituellement une activité familiale sûre pour tous.  

Le policier leva un sourcil et sortit un calepin de sa poche de chemise. Plus vite il en finirait avec ce cas, plus vite il pourrait retourner au poste pour se faire assigner une nouvelle enquête.  

— On nous a signalé un accident par une personne très bouleversée à l’autre bout du fil.   

— Oui, un terrible accident.  

Le campagnard toussa. Il cessa de se gratter le crâne et enfonça une casquette tachée qu’il sortit de sa poche arrière. Le soleil plombait fort malgré la saison d’automne. Pas un seul arbre ne poussait dans le champ où se passaient les festivités. 

— Pouvez-vous m’y conduire ?  

— Oui, bien sûr. Nous avons installé une scène temporaire pour présenter les prix. Le malheureux accident s’est produit à cet endroit.  

Après la bannière se trouvait une construction de bois où était installé un énorme babillard. Des dizaines de photos y étaient affichées. Tout en haut, elles étaient en noir et blanc, et celles du bas, les plus récentes, en couleurs. Voyant que l’officier s’était immobilisé, le guide s’arrêta à son tour.  

— C’est notre plus vieille tradition depuis au moins trois générations. Cela fait déjà vingt ans que je l’organise personnellement. Ce sont tous les gagnants de toutes les éditions de la Journée de la citrouille lors du concours de poids.  

Le policier observa la dernière rangée. Le même couple apparaissait sur chacune des photos. On les voyait avec le même sourire et la même poignée de main donnée au maire année après année. À chaque remise de prix, un ruban de première place était posé sur une citrouille monstrueusement grosse. Les autres candidates sur le podium ne faisaient jamais le poids à côté d’elle.  

Johnson hocha distraitement la tête au discours de l’homme et détourna le regard. Un vieillard leur fit signe. Il était assis un peu à l’écart des kiosques des festivités à une table de bois instable sur laquelle trônaient de minuscules citrouilles de la taille de balles de tennis.  

L’accompagnateur lui sourit faussement. 

— Gérard, je vois que tes citrouilles ont bien poussé cette année !  

— Oui, tu as vu ? Un bon centimètre de diamètre de plus que l’année passée ! 

Le pauvre Gérard regardait ses citrouilles miniatures comme s’il s’agissait de pépites d’or. L’homme à la salopette accéléra le pas.  

— Nous préférons nous tenir à l’écart de lui : il porte malheur avec ces horreurs, chuchota-t-il.  

Le policier ignorait s’il était sérieux ou non.  

Les deux passèrent à côté des autres tables. Une femme leur tendit un plateau de muffins joliment décorés de glaçage orangé.  

— Tout cela m’a l’air délicieux, Carole, déclara franchement le chauve.  

— Prenez-en, j’insiste ! Mes citrouilles ne sont peut-être pas de taille, mais elles sont bonnes au goût ! 

— Malheureusement, nous sommes pressés. Il doit mener son investigation sur l’incident…  

Ils continuèrent leur chemin. Plus ils progressaient, plus l’officier fronçait des sourcils. Son regard fut attiré par un enfant d’une dizaine d’années qui creusait sa citrouille. Malgré son jeune âge, il gravait sur celle-ci avec une précision hors norme un visage étrangement réaliste. Un malaise grandissant naissait dans l’estomac du policier. Ces gens ne participaient pas à un simple festival de campagne : leurs citrouilles semblaient être leur travail, leur passion, leur religion, leur vie. Une vie qui se transmettait de génération en génération.  

Ils finirent par aboutir à une scène improvisée en bois. Un homme assis sur les marches de celle-ci en bel habit observait sa manche en lambeaux.   

— Monsieur, êtes-vous blessé ? demanda précipitamment Johnson.  

— Moi ? Ça va… Seul mon habit a payé le prix lors de ma chute. C’est elle la réelle victime, dit-il en pointant le sol au pied de la scène.  

La « victime » était un mastodonte faisant plus de mille cinq cents livres d’après sa plaque commémorative qui était restée sur la scène. Il était maintenant fendu en deux laissant voir ses entrailles dans lesquelles des enfants rieurs jouaient.  

Un vieux couple sanglotait un peu plus loin en regardant l’ampleur des dégâts.  

— M. et Mme Tingley ? interrogea Johnson en se remémorant les photos des gagnants. Je suis désolé pour cet incident qui a failli blesser votre maire, reprit-il. Pouvez-vous m’expliquer ce qui s’est passé exactement ? 

— C’est un homicide ! s’écria Mme Tingley.  

Le policier releva les yeux de son carnet, perplexe.  

— Pardonnez ma femme, nous sommes un peu sur les nerfs… Pour soulever ce trésor, il fallait un harnais spécialisé et le tout était monté par un engin. Lorsqu’elle a été soulevée à l’annonce de notre victoire, une ganse s’est brisée. Et… 

Les larmes montèrent aux yeux du retraité. Le policier s’avança plus près de la courge géante et examina le harnais. La déchirure était chirurgicale. Coupée volontairement.  

— Qui était présent pendant l’installation des harnais ? demanda-t-il à l’organisateur. 

— Seulement quelques techniciens. Mais ils ont rapidement rejoint la foule qui était à la nouvelle activité de dégustation de desserts à la citrouille. Cela explique pourquoi les enfants sont aussi excités. Il n’en reste plus une miette… 

Une femme enleva sa fillette du ventre de la victime. Elle se tortilla dans ses bras et fit une grimace à sa mère. Une substance visqueuse et orange sortie de sa bouche. Un petit garçon sauta dedans pour éclabousser ses parents qui le menaçaient avec des serviettes en papier.   

— Pourtant, le plateau de Carole était bien rempli tout à l’heure, remarqua le policier. Si tout le monde y était, et que ses muffins sont apparemment si délicieux, son plateau devrait être vide à l’heure qu’il est.  

Et dans la dernière rangée de photos, la deuxième place, en arrière-plan des gagnants, revenait toujours à la même femme, se rappela soudainement le détective.  

Dans le poste de police, le silence retomba. Le jeune agent semblait dépassé par les événements de son histoire. Les autres policiers s’avançaient sur le bout de leur siège, en attente d’une fin. 

Johnson se frotta le front.  

— Elle a tout avoué, conclut le jeune policier. Elle croyait à une sorte de conspiration… 

— On pourrait dire qu’elle était dans une colère orange, répliqua un autre officier pince-sans-rire.  

— Ce n’est pas tout ! Elle est devenue hystérique et s’est mise à pleurer.  

— Car elle s’est fait prendre ? 

— Non… Tout simplement parce qu’elle ne pouvait plus supporter le fait d’avoir fait l’homicide involontaire d’une si belle citrouille ! 

Ses collègues étaient hilares.  

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