Oasis, de Gabrielle Legault

Aujourd’hui est le premier jour de ma nouvelle vie.  

Je regarde le plafond de ma chambre et j’y observe la croisée d’ogives que forment les fougères. Je souris. Je vais quitter ma cabane d’ermite aujourd’hui.  

Je manque de trébucher sur tous les fils électriques qui tapissent mon plancher. Je me redresse et suis du regard leur trajet jusqu’à la machine. Dans la pénombre, son filtre bleu me nargue une dernière fois. Ces vipères m’ont assez empoisonné la vie.  

Aujourd’hui, je coupe tous les liens qui me retiennent.  

Mes pieds claquent sur le bitume humide. Dans la bruine matinale, je suis le seul être vivant. Les foyers avoisinants dorment encore, et cela dure maintenant depuis des mois.  

Le lampadaire au coin de ma rue braque sa lumière orange sur moi. Il me donne l’impression de transgresser. J’ai mis un pied dehors, je respire de l’air frais… Pire, et si je rencontrais quelqu’un ? 

Le vent se lève et me fait resserrer mon manteau sur ma poitrine. Je ferme les yeux. Les palmiers agitent leurs larges feuilles. J’expire.  

Les vieilles habitudes sont difficiles à perdre. 

Dans ce quartier fantôme, j’attends l’autobus. Il est en retard, comme d’habitude. 

Il ne viendra peut-être jamais. Et si j’étais la seule à l’attendre ?  

Le soleil commence à se lever à l’horizon et les rayons percent les nuages et les vitres de la serre. Ils se dispersent et inondent tout. C’est un puits de lumière !  

Les phares me crèvent la rétine. Dans un crissement de freins, l’autobus s’arrête à ma hauteur. La chauffeuse me sourit des yeux. Je me couvre le visage, par politesse. Je suis seule dans l’autobus en route vers l’école, le forum d’aujourd’hui, qui détient ce que l’ancien n’avait pas : de véritables relations. Cette impression de pouvoir déplacer de l’air dans la même pièce, débattre et contester passionnément de sujets jusqu’à l’embrasement des âmes. S’entraider parce que notre voisin nous est tout simplement égal. Avant le Déluge, nous, créatures facilement corrompues, avions pris l’habitude de tout tenir pour acquis : l’enrichissement, la compassion humaine… L’amour des autres, mais aussi de soi.  

Je crois entendre du mouvement près de moi au fil des arrêts, mais je n’en suis pas sûre… Je suis trop nerveuse pour le remarquer. Mon front collé sur la vitre, je pense à tous ces érudits qui m’attendent à cet endroit. Ces intrépides qui ont tenté d’inculquer leur passion à tous les ermites au travers d’une minuscule fenêtre. Je me rappelle ma cabane, ses quatre murs et cet écran bleu. Je ne les ai vus qu’à travers celui-ci. Si ça se trouve, j’ai inventé tout ça. Si ça se trouve, il n’y a rien là-bas. Distinguer le vrai du faux est devenu difficile. 

Je marche ensuite sur le trottoir. Ici, c’est une oasis de vie. Les gens fourmillent dans les rues et s’évitent comme des aimants. Auparavant, les gens étaient heureux dans la cité, mais dès la première Vague, la grande ville a été durement touchée. Elle a commencé à pourrir jusqu’à la souche et tout le monde la fuyait comme la peste. Depuis, elle est devenue la cité interdite. Tout le monde osant s’y aventurer le faisait à leurs propres risques et périls. Mais plus maintenant. Maintenant, c’est fini.    

La bruine devient un torrent. On se fait surprendre par la pluie et certains lancent des jurons.  

J’entreprends une marche rythmée, mais je commence rapidement à gambader. J’évite les creux dans le béton comme si le sol allait se dérober. Je ris. Mon manteau perméable devient trempé et je vois dans le regard des gens qu’ils se demandent bien pourquoi je danse sous la pluie. Avec le temps, ils sont devenus insensibles à ces manifestations d’antan.  

Mais c’est parce qu’ils ne voient pas le jardin. Au sol, ce n’est que du ciment… Lorsqu’on lève les yeux, on peut apercevoir le temple et ses colonnes d’arbres. Un jardin urbain qui s’est incrusté dans les crevasses, dans les blessures… Il a fini par s’enraciner profondément dans mon cœur.  

Je pousse la lourde porte pivotante qui mène dans les confins de la cité. Ici, il n’y a pas de place pour la photosynthèse. J’attends sur un banc en plastique l’arrivée du métro. 

Il est froid et craquant comme le sol de la cabane. 

Sous la lumière artificielle, je ferme les yeux. Je m’enferme dans cette bribe de souvenir. Cette amie, enfin je crois, qui sort de l’école à mes côtés. On marche dans les feuilles mortes et la conversation explose en feux d’artifice. Ermite que je suis, je me souviens de la chaleur humaine. Je me souviens de l’envie de laisser ma cabane tomber en ruines.  

J’espère qu’elle sera là, elle aussi.  

Dans le wagon, j’ai de la difficulté à rester en place. Je veux sourire à tout le monde. Je veux serrer tout le monde dans mes bras. Ils disaient vrai : tout va bien maintenant. Aujourd’hui est un nouveau jour, et demain le sera aussi. Mais les gens sont trop secrets, trop hésitants. Ils ne semblent pas remarquer ma présence. J’ai des fourmis dans les jambes. Pourquoi ne voient-ils pas ce que je vois ? 

N’ont-ils pas déjà mis le pied dans le jardin ? Ne se sont-ils pas raccrochés à son souvenir ? Je me rappelle mon pas hésitant posé dans cette forêt improvisée. Le contraste entre le sol urbain et le ciel de verdure. Je me souviens de la brise artificielle. Je me souviens que je n’arrivais pas à contenir l’excitation d’avoir bientôt l’occasion de m’y isoler pour me perdre dans un bouquin.  

Tout cela date depuis un moment déjà. 

Lorsque j’émerge des tunnels souterrains, la pluie a cessé, mais le soleil est dissimulé. Je déambule et j’absorbe tout. Lorsque j’entreprends l’ascension d’une rue montante, je remarque les vitrines barricadées des immeubles et les enseignes « Fermé ». C’est un cimetière.  

La première Vague du Déluge a emporté les grands vulnérables. La deuxième a achevé les épaves abandonnées sur le rivage. Mais cette fois-ci, c’était une foudre qui s’abattait impitoyablement sur ses victimes. Beaucoup ont brûlé ; elles sont maintenant des cendres répandues au travers de la ville.  

Je me souviens des lianes du jardin qui m’ont empoigné les membres, me ramenant doucement à la surface. Je me souviens d’être restée en suspens entre l’eau sanglante et les cieux de la serre.  

Depuis, je suis isolée dans ma cabane de naufragée.  

Je suis reconnaissante d’avoir la chance de voir la cité se rebâtir de ses braises… De voir les bourgeons pousser à nouveau et de pouvoir rejoindre mon refuge de chlorophylle. Mais je suis consciente, à présent, que je suis soumise à un devoir que m’a procuré cet incroyable hasard.  

Je me dois d’aller dans le jardin, l’oasis, ma bouée de sauvetage… Je me dois de m’y installer et de m’y épanouir ; de me laisser envahir par la mousse et le lichen.  

Rien à voir avec les planches barbelées de cette chambre. 

Les végétaux me purifieront des maux de ce démon aux reflets bleuâtres. J’irai, non seulement pour le plaisir, mais pour y observer et y développer des écosystèmes. Si je tenais pour acquises la beauté et la fragilité de ceux-ci auparavant, je ne le ferai plus jamais : j’en prendrai soin. J’irai pour apprendre, pour rire, pour rêver, pour pleurer… Là-bas, les relations, les discussions et les joies deviendront des œuvres d’art admirées de tous. Oui, je ne serai plus seule. Mon amie aux feux d’artifice se tiendra sur un banc à mes côtés. Les érudits se tiendront derrière nous ; ils existent et ils veilleront sur nous. D’autres étudiants entreront timidement dans le jardin, mais leurs éclats se mettront rapidement à tourbillonner dans l’air.  

Voilà la fresque que je promets à tous les ermites, les érudits, les gens de la cité et moi-même, dans ce forum tant attendu… Je vous présente L’École d’Athènes dans son état le plus brut ! Les savants grecs deviennent les savants du Déluge qui apprennent à vivre après la tempête. Le temple romain : une jungle d’opportunités et d’espoir.  

Je ne vois plus les flammes bleues, seulement cette lumière pure, euphorisante, aveuglante. 

Je me sens soulevée par celle-ci, elle me pousse à l’entrée du forum. J’y suis enfin. Je cours à présent. Je le sens. Je sens l’humus et le béton humide. Je ressens le jardin urbain tout près. Mon corps est trop léger pour supporter mon cœur trop plein. Il va exploser sous la tension. Et qui sait, peut-être que ce jardin sera le sauveur de tous… Peut-être que son pollen se déposera sur les gens de la cité et qu’ils redeviendront heureux, qu’ils voudront à nouveau danser sous la pluie. Si salvatrice, cette oasis !  

Je m’arrête à quelques pas de celle-ci. Tant de possibilités, que pourrais-je bien faire en premier dans ma nouvelle vie ? La réponse me vient naturellement : respirer. L’apnée a trop essoufflé mes poumons.  

Je fonce à pleine vitesse vers le jardin.  

Je m’écrase contre une vitre. Le son du choc me réveille de ma rêverie profonde. Je cligne des yeux, sonnée. Je pose ma main sur la surface, mais le verre demeure bien réel. Je commence à le marteler. Je le roue de coups jusqu’à me faire des bleus sur les poignets. Je repose ma main sur la surface. 

Ce plancher est si froid. Je sens mes membres s’engourdir et se solidifier. Je ferme les yeux. 

 Ma respiration fait de la condensation sur le mur transparent. Ma main est de pierre. 

Abattue, je remarque que la température chute drastiquement. Je sens une larme glisser lentement contre ma joue avant de se glacer. En promenant mon regard, je cherche un outil, une arme : n’importe quoi me permettant d’accéder au jardin…  

Mais je suis dans ma prison de givre.  

Sur le plancher de ma cabane d’ermite, je gis parmi les vipères. Je tends une main vers l’oasis, mais elle semble toujours me glisser entre les doigts, et j’ai toujours plus soif.  

Oui, je ferais n’importe quoi pour accéder au jardin. Je vous en supplie… 

Quelqu’un. 

Délivrez-moi.  

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