Ava, de Laurie Mc Carthy

CHAPITRE 1

« L’Ensecret ou ensecrètement est le fait de relier la marionnette à son contrôle, ou croix, par des fils en équilibrant le fantoche afin qu’il marche correctement. »

De mon jeune âge qui rayonnait, je me suis fait prendre par tes énigmes et tes beaux cheveux. Toujours à replacer cette mèche quand il était temps de t’excuser, pour la centième fois. Cet ensecret inconscient qui me contrôlait, malgré tout. Mon cœur était grand, je pouvais contenir ton être brisé par mon amour infini. On peut dire que j’étais le bateau et toi la mer, tu faisais semblant de me guider alors qu’au fond je devais ramer trois fois plus fort pour avancer. Tes mots me faisaient l’effet d’une trombe marine aussi grande que le ciel, se formant sous les nuages les plus gris, en laissant derrière, ma barque désertée. Un jour, tu as vu que je ne pleurais plus, que je ne réagissais pas en larmes, que ma tête avait d’écrit en gros « Dépression ». Tu as remarqué que je pouvais seulement te donner de l’air vide et sans respires. Je ne pouvais plus nourrir le trou noir océanique que t’avais besoin de remplir. La porte a donc laissé tes pas en bourrasque, sous un toit déjà cassant. Dissimulant alors sous le sel marin, la rouille amère de mon bateau.

Je l’ai rencontré sur Galloway avenue, tout près de chez Nelli. Là où les gens savent parler, là où les ragots s’effritent et où les tulipiers de Virginie s’isolent. Il m’a dit s’appeler Jonathan « mais tu peux m’appeler John ». Il avait les cheveux fuyants et les yeux d’un vert indescriptible. Ce fut un coup d’éclairs statiques pour mon cœur. Alors qu’il réparait mon vélo éreinté, il me parla d’un party le soir même chez son ami qui habitait à une vingtaine de minutes de là. Il n’avait pas levé les yeux sur Nelli et pourtant il nous invita toutes les deux en nous promettant une playlist de feu et des crêpes faites maison. Avide de sensations fortes et de musique étourdissante, Nelli me convainquit et me prêta sa robe, rouge sang.

-Des crêpes dans un party, imagine! Après ça je peux rien te dire de plus pour te convaincre! M’avait-elle dit.

À notre arrivée, John était bien là, en train de faire le DJ dans cette grande maison de riche. J’étais abasourdie par cet espace immense qui semblait pouvoir contenir la ville au grand complet. J’avais peut-être tendance à exagérer, mais c’est ce que je ressentais à ce moment. John avait ses écouteurs aux oreilles et semblait concentré sur sa tâche. Les heures passèrent alors sous les danses, les jeux et les ondes sonores, Nelli chantant et s’accrochant à toute personne qui passait sur son chemin. Mon verre de punch à la main, je restai campée au milieu.

-Tu veux faire un tour? John apparût soudain derrière moi, les clés de sa voiture en main. T’inquiète pas je n’ai pas bu de la soirée.

En à peine une seconde, son ami s’était installé à sa place de Dj. Ma tête volait entre les nuages et les tournis. Je devais sortir, j’avais besoin d’air.

 -Je veux bien faire un tour, mais juste marcher, pas de voiture.

– Parfait, tu fais bien de ne pas te laisser embarquer par un inconnu.

Cette phrase m’avait laissé perplexe, je le connaissais que depuis le matin, mais pourtant c’était bien la seule personne avec qui je me serais sentie à l’aise d’aller marcher dehors en pleine nuit ici.

J’avertis Nelli qui avait définitivement trop bu et qui me chuchota :

-Vas-y! je reste ici juste pour ton retour.

Même avec un haut taux d’alcool dans le corps, elle avait réussi à s’assurer que je revienne saine et sauve. Elle finit en criant, riant et en levant les bras vers les personnes les plus proche.

– En attendant, moi je m’amuse!

John et moi avons donc finalement passé la porte entre les invités, dans un silence qui, pourtant, semblait rempli d’échos invisibles.

-Tu sais, je trouve que cette robe te va à merveille, avait-il dit légèrement.

Je n’étais pas très loquace, mais mes yeux surent tout de même communiquer. Après plusieurs minutes à vaguer dans ce vent frais de la nuit, on s’arrêta finalement devant un casse-croute. Il ressortit ses clés de sa poche gauche.

-Attends-moi là je reviens.

Il entra. À travers la vitre, je vis des tables, des banquettes en cuir bourgogne et un grand comptoir orné de bancs où s’asseoir. Il y avait aussi au fond à droite un grand jukebox en bois. C’était donc ici qu’il travaillait. Il revint avec un grand sac rempli de contenants en styromousse et ajouta:

-Je t’avais bien dit qu’il y aurait des crêpes.

Sa main dans la mienne, le vertige d’être en hauteur et d’avoir la vue complète de la ville en face de nous. Je l’aime. Ce moment parfait qui nous fait rire dans l’adrénaline. Cet air frais qui emplit tellement nos poumons qu’on a l’impression de voler. La grande roue et ses souvenirs. C’était notre endroit préféré à John et moi. C’était l’endroit balancé qui nous a accompagnés à chaque fois qu’on se retrouvait, qu’on se pardonnait. Nos pieds dans le vide et nos cœurs de paume qui battaient en même temps. Ces moments si précieux, jamais je n’aurais su que ces montagnes russes étaient dans le fond la métaphore de notre relation, jamais je n’aurais su que je serais tombée aussi rapidement dans ce vide profond.

Je me rappelle nos moments dans ta voiture. Quand on voulait partir loin, sur une route qui semblait vouloir nous guider jusqu’au soleil. Quand on avait l’impression d’aller à la vitesse d’un feu de forêt, les cheveux dansant les flammes de notre liberté. Ta playlist étant tout le temps à point, rejoignant nos deux goûts, nos deux pouls.

Un jour, on était à sa job durant sa fermeture. On était seuls au monde, dans la noirceur tamisée de lumières néon. Il a alors choisi une chanson dans le vieux jukebox en bois.

-Je te parie que cette chanson va devenir notre chanson de couple

-Ah oui? Comment ça?

– Tu vas voir!

La chanson Crying in the rain de the Everly brother est partie. John a commencé à chanter, à me faire rire. La chanson jouait en boucle alors qu’on dansait et qu’on chantait à tue-tête. Il fallait bien une vieille chanson de 1962 pour nous donner cette belle archive de nos vies. Tout comme John l’avait prédit, on a chanté cette mélodie dans nos meilleurs moments, jusqu’à la toute fin.  Pourtant, quand on y pense vraiment, une chanson de couple ne devrait pas avoir des paroles racontant l’histoire d’une personne qui ne montrera jamais ses émotions à l’autre. On ne devrait pas se cacher sous la pluie pour pleurer, pour se fondre dans l’illusion.

Ta main. Ta main parfaitement synchronisée à la mienne. Tout le temps. Toujours. J’y vois tes 5 doigts, ta veine qui souhaite se rendre visible, tes ongles courts et droits, tes lignes floues dans ta paume chaude et ta bague à l’index. Cette bague en argent, ronde et simple qui te rappelait ton enfance difficile, qui te rassurait durant tes crises. Cette bague me faisait mal entre les doigts, mais je ne bougeais pas. Je voulais garder ta main serrée contre la mienne. Cette marque d’affection était ce qui me donnait de l’espoir en notre amour, en notre relation. Mais si justement ce que je croyais être une marque d’affection était en fait un refus de me laisser partir? Que ce que je croyais être de la confiance était en fait une cage de jalousie?

Qui croire ? Qui suis-je dans le fond au travers de ces mots qui se sont infiltrés à travers de belles petites attentions ? Ces phrases qui tournent en rond dans ma tête, sans cesse. Est-ce que tout est vraiment de ma faute John ? Est-ce que je n’ai vraiment pas le droit de m’arranger pour moi et seulement moi ? Pour me sentir bien dans ma peau ? Je ne devrais pas sortir avec ma meilleure amie un samedi soir ? Tu ne fais pas assez confiance ? Je n’ai pas le droit de pleurer ? Est-ce que la faiblesse colle vraiment avec le mot sensibilité ? N’ai-je pas le droit de me fâcher et de m’exprimer ? Parce que supposément ça ne me fait pas bien ? Dis-moi, pourquoi m’avoir dit tout ça ?

Un jour, comme un vase en glace brisé, je suis tombée de tes mots, loin, loin de ces rails. Tu m’as dit des paroles que je ne croyais jamais pouvoir entendre. Tu m’as mise en face un iceberg d’insécurités ensevelies au plus profond de mon être, celles que je ne pensais pas, existaient, avant que tu ne les déneiges. Et le pire dans tout ça, c’est que je t’ai cru. Ma seule bouée de sauvetage étant alors craquelée sur le côté. Tu étais mon héros, celui qui me disait les vraies affaires et qui continuait de m’aimer. Ce n’est pas de l’amour ça, non. Je ne l’ai juste pas compris tout de suite. De ton visage de givre j’ai essayé en vain de te faire sentir des émotions, de la douceur, de te protéger de quelque chose qui ne m’appartenait pas dans le fond.

Dis-moi, qu’est-ce que t’aimais de mes cris et de mes pleurs? Qu’est-ce qui t’a fait partir dans mon silence?

Félicitations John, depuis que je t’ai laissé partir, je ne sais plus où m’accrocher. Cette eau calme du Léthé me trouble et ne me donne plus cette vive force qui me pousse à vouloir retrouver la rive. Félicitations John, malgré les coupures cristallines qui me font encore penser à toi, je ne veux pas laisser couler mon corps à la rivière, me baigner, pour effacer ces dernières odeurs. Félicitations John, tu as su me déposséder de tout ce qui me donnait raison d’être moi. Tu as su remplacer chaque espace de ta présence pour me dédier, à ton absence, que ton amère essence.

« Hoax de Taylor Swift »

CHAPITRE 2

L’alarme sonne et semble donner des coups de tambour à ma tête. Je suis tellement fatiguée que j’ai de la misère à ouvrir les yeux, je réussis tout de même à le faire. Mon appartement est petit, mais vivable. Un 3 et demi plus précisément. La noirceur réconfortante me couvre des journées entières et ce n’est pas parce qu’il manque de fenêtres pour souhaiter bienvenue à la lumière, mais plutôt parce que je ne veux pas ouvrir les rideaux, tout simplement. C’est ici qu’on avait déménagé John et moi il y a 2 ans. On aimait le fait de vivre collé-serré. En me levant finalement du lit pour aller me préparer à travailler, je manque de tomber. Je vois des lumières blanches qui me font perdre l’équilibre. Un peu comme des oiseaux qui passeraient devant un funambule en action. Ça m’arrive souvent quand je me lève trop vite. Ça passe, ça finit toujours par passer. Après une éternité à regarder les vêtements paressant au sol, je décide finalement de mettre le même jean et t-shirt d’hier. Je regarde alors insta en mangeant l’orange qui traîne depuis des jours sur le comptoir. C’est tellement calme chez nous que le flot d’images qui passent devant mes yeux est le seul moyen de communication qui me tient éveillée. Je like quelques photos et regarde les stories de gens qui donnent des détails de tout ce qui se passe dans leur vie, même si ça fait des lustres que je ne les ai pas vus. Tout à coup, je vois passer une publication de Nelli. Elle est avec des amis, un verre de vin blanc à la main. Ils portent tous le chandail de l’University of Tennessee. Elle semble fière et épanouie. Elle me manque. Ça fait plus de 2 ans qu’on ne se parle plus, le temps passe vite. Des fois, l’amitié se dissout et ça fait mal. Des fois, on ne sait même pas réellement pourquoi on s’éloigne. Et des fois, on le sait pourquoi, même si c’est tout au fond de nous.

Il est 8h50, je me précipite dehors et marche vers le Goner Records en sachant qu’il n’y aurait pas beaucoup de clients aujourd’hui. Ça fait 3 ans que je travaille à cet endroit serein de passion bouillonnante. Le comptoir est à droite dans le magasin, sous la fameuse enseigne contenant la phrase de John Lennon « You may say i’m a dreamer, but i’m not the only one ». Je peux observer de là tous ces CD, vinyles et marchandises qui font que la musique existe toujours dans nos cœurs, peu importe le temps qui passe. Il y a peu de clients le jour, mais quand il y en a, c’est soit une visite impromptue d’un passionné, d’adolescents découvrant leurs premiers goûts musicaux, de couples venant pour une activité du dimanche, de cette madame fière de dire qu’Elvis était son chanteur préféré ou de touristes qui passent et repartent en coup vent en emportant avec eux un dernier souvenir de passage. Je suis donc seule dans le magasin avec en arrière-fond sonore radio Memphis qui joue les chansons du jour. Je me sens un peu étourdie, malgré que je sois assise au comptoir. J’aimerais me changer les idées, mais j’ai déjà rangé les produits, placé ce qui avait été déplacé et astiqué le comptoir. Je sors alors mon carnet et écrit. L’écriture est ce qui me donne vie à l’intérieur. Je joue avec les mots ou je réécris des paroles de chansons que je joue à analyser, la parole étant cet outil merveilleux qui nous permet de comprendre un peu ce que l’autre peut voir du monde. Je vois de côté une forme passer. Il n’y a pourtant personne dehors. « Mon imagination danse sous le voile ombré du soleil ».

Après mon shift, je suis allée chercher un dessert et quelques vêtements qui, je trouve, feraient bien à Cece, ma nièce. Ma sœur Arianne est tombée enceinte à 17 ans et a décidé de garder l’enfant alors que le père du bébé était parti. Mes parents ont accepté de la garder à la maison tout de même et d’être impliqués dans l’éducation de Cece. J’arrive donc à la porte, crêpes et vêtements à la main. Mon père ouvre.

Mi bella Ava, viens entre! Ohhh des crêpes! Ta mère va être contente et ça, c’est pour Cece? Cece! Viens voir ta tía a une surprise pour toi!

-Merci pour le linge, Cece en avait besoin en plus pour sa rentrée scolaire à l’automne prochain, dit ma sœur qui commence déjà à déposer mes affaires dans le salon.

Mon père retourne dans la cuisine alors que ma mère y est assise. Elle cherche sa nappe orangée pendant que mon père prépare du ceviche, le plat d’enfance à ma mère quand elle vivait au Pérou. Ça sent déjà le poisson à plein nez.

-Ava mi querida!, dis ma mère, installe-toi dans le salon ce n’est pas encore prêt, on vous appellera quand on aura mis la table!

En attendant, Cece nous fait une petite parade de mode avec ses nouveaux vêtements, elle commence l’école pour la première fois dans un peu plus d’un mois.

-Cece, dis merci à Tati pour le cadeau.

-Merci Tati Ava

-Ça fait plaisir ma belle, répondis-je en lui faisant un câlin.

Ma sœur semble vouloir m’étudier avec ses yeux profonds et voir si je vais mieux. Depuis la rupture, ma famille essaie fort de me remonter le moral, ils voient bien que je ne suis plus pareille depuis quelque temps, je ne sens même plus la nécessité de mettre en mot le vide qui me comble le ventre.

-Ton frère a appelé ce matin. Il s’est trouvé un nouvel appartement, dit mon père, alors que nous soupons.

-Toujours à Vancouver?

-Oui, il est vraiment décidé à vivre là-bas pour de bon.

Je vois ma mère, étincelles salées aux yeux.

Lo siento, c’est juste qu’il me manque et j’ai hâte qu’on ait assez d’argent pour le visiter, mais je suis contente qu’il soit bueno y feliz, fait-elle en insistant sur ces deux derniers mots. J’aurais été plus inquiète s’il avait encore été dans l’armée.

Depuis qu’il est jeune, mon frère a toujours eu des idées de grandeur. C’est pourquoi il est entré dans l’armée dès qu’il a pu. On a trouvé ça difficile de le voir partir des mois entiers, loin de nous, dans la peur qu’il lui arrive quelque chose. Quand il a pris sa retraite pour vivre le reste de sa jeunesse, on a eu l’espoir de le revoir, mais il est parti au Canada, loin de nous encore une fois.  Mon grand frère m’a manqué longtemps, j’avais besoin de lui, encore aujourd’hui. J’aurais aimé qu’il soit là quand John est parti, j’aurais aimé qu’il soit ce frère toujours présent de ses bras pour nous réconforter Arianne et moi, nous donner la force d’affronter les grands méchants loups de nos pensées, j’aurais aimé qu’il n’ait pas autant eu l’envie de partir. Pourtant, je le comprends d’avoir choisi les airs, c’est beaucoup moins lourd de porter un bagage que de porter la peine des autres, c’est moins fatigant de laisser ses peines à la mer et plus facile de se faire sécher les yeux par le vent.

I’ve Been Down d’Haim est en train de jouer dans le salon. Ma sœur et Cece dansent et me font un petit concert en cette soirée. Haim est un de nos groupes préférés à ma sœur et moi. Je me rappelle ces journées où on écoutait leur musique en pyjama, dans ma chambre d’ado tapissée de posters vintage, pendant qu’Arianne me faisait une tresse et me racontait son cours de chimie. Quand elle est tombée enceinte, je n’imagine pas la difficulté qu’elle a dû ressentir d’abandonner ses études et de devoir montrer son beau ventre rond à toutes les autres personnes de son âge qui portaient, quant à eux, à l’intérieur, l’alcool de leur fin de semaine. Je me sens terriblement mal de ne pas avoir été plus présente. Je croyais pourtant qu’elle était entre de bonnes mains, mais le père de Cece était parti, faut croire qu’il était encore un jeune garçon qui fuyait ses responsabilités. Ce n’est pas la première fois que je suis témoin de ce genre de départs, comme si les jeunes hommes de ma vie avaient tous eu cette tornade dans le cœur qui les faisait fuir. John, mon frère aussi. L’ex de ma sœur a donc disparu à son tour, s’est mis invisible pour ne devenir que fantôme flou d’une photo déchirée de peine. En ce moment, il aurait été assis à côté, sur le sofa, en train de regarder les femmes de sa vie, il aurait été fier, et ce, bien malgré les obstacles de jeune père qu’il aurait pu traverser. Il aurait dansé dans ses insécurités, en même temps qu’Arianne, yeux dans les yeux. On aurait tous voulu ça dans le fond. Au lieu de cela, il doit être croupi dans une vie qu’il croit être amusante, oubliant son passé qui pourtant vit encore. J’ai de la misère à voir où j’étais quand tout a basculé dans la vie de ma sœur. Si quelqu’un me le demandait, je ne saurais pas quoi dire. Tout ce que je sais c’est que je n’étais pas là. J’aurais pu être ses bras de réconfort, j’aurais pu être là pour recueillir ses larmes, les jeter à la mer et sécher ses beaux yeux profonds. J’aurais pu tout simplement être présente quand Cece est née. J’aurais pu.

« I’ve been dooown. I’ve been dooooown. » -Haim

Rendue chez moi, il commence à pleuvoir. Je suis arrivée juste à temps au bas du portique avant que ce torrent de pleurs tombe du ciel. Je me repose, je ne comprends pas pourquoi je me sens autant étourdie aujourd’hui. Alors que les gouttes d’eau chantent au toit, je prends ma guitare qui me permet de rester ancrée dans ce corps distrait.

« Million Years Ago » – Adele

« Tac, tac, tac. La pluie est plus forte que jamais en cette nuit. Ma coupure au doigt brûle, alors que mon sang danse avec l’eau. Je suis en boule dans le bain et je regarde ce que John a fait. Le miroir de la salle de bain, éparpillé par terre, son poing semblant être imprégné dans son reflet fantôme. Il est parti au bar, je le sais, même s’il n’a pas dit un mot. Je n’aurais pas dû ramasser les morceaux avec mes mains, je ne sais pas pourquoi j’ai voulu le faire. C’est la première fois que je le vois empli de violence, la première fois où j’ai eu peur pour de vrai et que mon cœur a battu pour lui autrement que par amour. Deux émotions fortes traversant le corps à la course, mais de manière différente. L’amour veut rejoindre la personne à l’autre bout de la ligne, alors que la peur veut s’en sauver. Comment peut-on vouloir rejoindre et fuir une seule et même personne? Jamais je n’aurais cru le voir et ne pas le voir en même temps, qui est-il? Ce n’est pas John que j’ai vu tantôt, c’est un pur inconnu. Ce n’étaient pas ses yeux, seulement deux précipices en lave. Il ne m’a pas textée encore, c’est peut-être mieux comme ça parce que c’est John que je veux voir revenir, non cette créature que je viens de rencontrer. »

Je me lève en sursaut, mon cœur bat encore à une vitesse folle, je ne sais pas où regarder. Il fait noir partout autour, je sue et j’ai de la misère à me défaire de ma couverte. Je suis fatiguée de faire des cauchemars sur cet évènement encore et encore. Mon souffle est court, j’ai pas d’air, j’ai besoin d’air.

CHAPITRE 3

J’ouvre les yeux, je ne comprends pas ce qui se passe en ce moment ni même si je suis encore dans ma chambre. Je me sens pourtant très sereine. Mes yeux s’habituent de plus en plus et je vois que je suis chez mes parents, dans mon ancienne chambre. Je prends mon cell, il est 3h33. Ma soeur m’a laissé un message : « S’il y a de quoi, réveille-nous, mamá a laissé des craquelins sur la table si t’as faim et demain padre ira chercher tes affaires avec toi XOXO ». Je commence alors à me rappeler ce qui s’est passé. J’ai fait une crise d’anxiété hier soir et puis j’ai appelé ma sœur pour qu’elle vienne me chercher en voiture. Elle est venue et m’a dit :

-Tu devrais revenir à la maison. Ce n’est pas sain de rester ici, il fait tellement noir. Ne reste pas toute seule dans ces souvenirs Ava.

Je crois qu’ensuite je me suis évanouie. C’est assez flou dans ma tête, comme si un lourd brouillard me bloquait la vue. Je me lève tranquillement et ouvre ma lampe de chevet. Ma chambre n’a pas beaucoup changé à part quelques affaires que mes parents ont laissées, comme la vieille guitare bleue de mon père tout près de son tourne-disque ou le métier à tisser de ma mère pour faire ses tapis et ses mantas. Il y a aussi leur collection de vinyles qui prend une grande partie de ma bibliothèque. On y voit autant du Blondie, du Dalida que du Los Saicos. Ce dernier étant un groupe populaire au Pérou. Ma mère fait toujours jouer ce vinyle quand elle s’ennuie de son enfance et à chaque fois que la chanson Ana commence, elle part dans ses souvenirs et regarde les poussières passer dans le soleil, comme si elles étaient là pour lui chuchoter les rêves les plus précieux de son pays. Une fois la chanson passée, c’est le signe donné à mon père pour arriver, prendre sa main et la faire danser. Ce n’est pas pour rien que la musique est ma passion, c’est ancré dans mes veines, c’est par cette magie que leur amour s’est formé, c’est par cette beauté que nous sommes maintenant enveloppés de souvenirs à jamais gravés sur les vinyles de nos cœurs.

Aujourd’hui, je dois aller chercher mes affaires dans mon appartement avec mon père. Dès qu’on a quitté la maison pour nous y diriger, le vertige me reprit. J’ai figé alors que nous étions arrivés devant la porte d’entrée. Mon père m’a pris la main et on s’est assis dans les escaliers.

-On n’est pas pressés, tu sais. On peut rester ici tout le temps qu’il faut, il me dit.

J’ai pris un moment pour respirer, mais on dirait que plus j’inspirais, plus j’avais des maux de cœur.

-Papa, tu crois que tu peux aller chercher mes affaires pendant que je t’attends dans l’auto?

-Oui, je peux très bien faire ça, mais avant j’aimerais te dire que parfois, pour passer à autre chose, c’est nécessaire de traverser la porte de notre gré. Parfois, ça nous permet de faire notre ménage intérieur et de laisser nos peurs derrière de nous. Je sais que tu es capable de tout traverser mi hermosa estrella.

Il se lève alors, me tapote la tête et entre en laissant la porte à moitié ouverte. Il a raison. Je dois choisir d’entreprendre mes pas, je dois avancer et bouger pour ravoir le contrôle de mon corps et de ma vie. Je me lève à mon tour et en entrant dans l’appartement, je vois mes pelures d’orange qui sont encore étendues sur le comptoir. Mon père arrive tout à coup avec ma guitare dans les bras tout en se dirigeant vers la voiture pour la déposer en arrière. Je comprends alors, sourire aux lèvres, que la musique est une priorité à ramener à la maison.

On a fini par remplir l’auto de tout le nécessaire dont j’avais besoin. En partant, je n’ai même pas regardé l’appartement, à la place, j’ai posé mes yeux en avant, vers l’horizon. Je ne sais pas quand je vais revenir, je ne comprends même pas comment j’ai pu rester aussi longtemps ici sans me rendre compte que j’étouffais. Juste à l’idée de me diriger vers la maison pour de bon, je me sens aussitôt calme. J’ai hâte de sentir à nouveau l’odeur réconfortante et indescriptible de mon enfance. Je me rappelle que John ne voulait jamais venir chez mes parents, car il trouvait qu’il y avait une ambiance étrange. Je n’avais jamais compris ce qu’il voulait dire alors que je ressentais tout le contraire. Je respectais quand même son malaise c’est pourquoi, les rares fois où je voyais ma famille, on décidait de faire le ménage de notre petit appartement pour les inviter à manger. John était un bon cuisinier et un bon hôte, il aimait savoir qu’il avait le monopole de la soirée. Il faisait rire tout le monde aussi. Une fois, alors que nous mangions, Arianne a vu que j’avais une coupure au doigt. Elle m’a demandé comment je me suis fait ça. John a rappliqué aussitôt en disant que j’étais maladroite et que couper des carottes ne me faisait pas. J’avais tellement honte à ce moment, j’ai ri bien sûr, il fallait toujours rire. Ma famille a ri également ne sachant rien ni de ce qui se passait dans ma tête ni de la vraie situation. En effet, Cece était née quelques jours avant et je n’avais pas pu être là. Ma sœur avait besoin de moi, mais j’étais restée en boule dans la salle de bain, alors que John venait de briser notre miroir.

Je dois arrêter de repenser à tout ça. J’ai besoin de reprendre des forces, de revenir à moi, à ce que je suis vraiment. Je veux me concentrer sur les détails, sur ma respiration, sur mon travail tout comme ma famille. Je commence alors à m’installer pour de bon dans mon ancienne chambre, j’ouvre les rideaux, les fenêtres. J’ai toujours adoré la vue de notre cour, tout comme j’ai toujours aimé m’y prélasser. Je vois Cece qui court et qui s’amuse, tout comme je l’ai fait à son âge. C’est fou qu’à 20 ans on ressente déjà la nostalgie alors que nous sommes qu’au tout début encore.

Lo Siento Ava, si ça te dérange pas j’aimerais bien finir de tisser mon alfombra pour le magasin, dit ma mère en arrivant dans ma chambre.

-Vas-y, ça me dérange pas.

Alors qu’elle commence à tisser, je m’assois sur mon lit et la regarde. Les fils se meuvent avec délicatesse dans les mains de ma mère qui caresse le tissu tout comme elle sait caresser mes cheveux.

-Il y a une boîte souvenir de tes affaires dans le fond de la garde-robe si tu veux, dit-elle.

Je m’y dirige et vois en effet une grande boîte en carton où c’est écrit en gros « Recuerdos Ava ». Je la prends et la mets à mes côtés.

-Quand on a fait le ménage on a tout mis là-dedans, mais inquiète toi pas, on n’a pas regardé et on n’a rien jeté.

J’ouvre le dessus et vois tous mes journaux intimes de l’enfance à l’adolescence. Je vois aussi plein de notes, de paroles, de partitions et de photos. Ces dernières sont essentiellement avec Nelli, depuis nos 6 ans jusqu’à ce qu’à l’âge où on a arrêté d’en faire imprimer. Nos visages si jeunes et l’innocence au creux des yeux. Je n’ai jamais eu vraiment d’autres amis qu’elle, même si elle en avait toujours un tas. Pourtant, elle restait avec moi. Nous nous sommes tellement amusées ensemble avec nos fous rires, nos confidences et nos folies. Nos différentes personnalités ne nous ont jamais nui et voilà que je l’ai perdue parce que je suis devenue distante, physiquement et mentalement. Cette amitié aurait pu me sauver des vagues, mais j’ai décidé de plonger tête première, tout en voyant partir sous les bulles sa main tendue vers moi.

L’eau me monte aux yeux alors que la machine à tisser fait des tics et des tacs, comme si tout ce qui s’était passé durant les derniers mois et les dernières années voulait ressortir en même temps. Tout à coup, c’est le silence et ma mère comprend. Elle me prend dans ses bras et commence à me chanter la chanson Chiquitita d’ABBA. C’est cette chanson qu’elle me chante toujours quand je suis triste, quand j’ai mal, quand je ne vais pas bien tout simplement. Mon père est parti avec ma sœur à l’épicerie, mais habituellement il serait arrivé et il aurait pris sa guitare, car il sait que ça me calme à tout coup.

« Chiquitita, tell me what’s wrong
You’re enchained by your own sorrow
In your eyes there is no hope for tomorrow
How I hate to see you like this
There is no way you can deny it
I can see that you’re oh so sad, so quiet

Chiquitita, tell me the truth
I’m a shoulder you can cry on
Your best friend, I’m the one you must rely on
You were always sure of yourself
Now I see you’ve broken a feather
I hope we can patch it up together

Chiquitita, you and I know
How the heartaches come and they go and the scars they’re leaving
You’ll be dancing once again and the pain will end
You will have no time for grieving
Chiquitita, you and I cry
But the sun is still in the sky and shining above you
Let me hear you sing once more like you did before
Sing a new song, Chiquitita
Try once more like you did before
Sing a new song, Chiquitita

So the walls came tumbling down
And your love’s a blown out candle
All is gone and it seems too hard to handle
Chiquitita, tell me the truth
There is no way you can deny it
I see that you’re oh so sad, so quiet

Chiquitita, you and I know
How the heartaches come and they go and the scars they’re leaving
You’ll be dancing once again and the pain will end
You will have no time for grieving
Chiquitita, you and I cry
But the sun is still in the sky and shining above you
Let me hear you sing once more like you did before
Sing a new song, Chiquitita
Try once more like you did before
Sing a new song, Chiquitita
Try once more like you did before
Sing a new song, Chiquitita »

-ABBA

J’ai mes vieux journaux intimes éparpillés sur mon lit. Partout, il y a l’Italie d’étalée sur les pages. Tout plein d’images d’arbre à pêches, de portes blanches usées par le temps et de balcons couverts de fleurs. « Je me contente du clavier que j’ai reçu à ma fête, attendant le jour où j’achèterai un piano en visitant les rues de la provincia di Cremona. ». J’ai toujours rêvé d’aller dans ce pays et d’y faire de la musique. Je me suis toujours imaginé ce grand piano blanc avec en arrière-fond ces rideaux flottant dans ce vent chaud d’été. Tous mes rêves, à mesure que je tourne les pages, indiquent l’Italie. Y étudier, y vivre dans une belle maison entourée d’arbres, courir dans ses champs et sa verdure, marcher pieds nus sur les trottoirs de pierres, jeter une pièce dans la fontaine de Trevi, chanter dans un restaurant, apprendre l’italien comme troisième langue… Je ne comprends pas comment j’ai pu laisser de côté ces rêves, qui semblent loin, mais qui sont pourtant si importants. Rêver nous aide à grandir, nous aide à voler, à avoir la foi.

Je rejoins ma sœur qui est en train de border Cece dans ce qui était l’ancienne chambre à mon frère.

-Tu veux que je te dise, quand j’avais ton âge, grand-maman nous disait que quand on voit une heure miroir, une plume ou des ombres bouger, c’est notre ange gardien qui vient nous rassurer et nous parler. T’as le droit de lui dire tes insécurités et si ça ne te tente pas c’est pas grave, il est toujours là pour te protéger, peu importe ce que tu peux dire ou ne pas dire, dit-elle à Cece.

-Il y a pas de fantômes alors?

-Non tu n’as pas à t’inquiéter pour ça. Tu es toujours protégée.

Je remarque alors que Cece expire de soulagement pour finalement se placer et entamer sa nuit. On lui envoie des becs soufflés et ma sœur met des berceuses sur son ancien lecteur CD, les mêmes qu’on écoutait durant notre enfance. On s’installe alors dans le salon et nous discutons.

-Tu te souviens toi aussi quand maman nous racontait les histoires sur les anges n’est-ce pas?

-Oui c’est sûr, à cause de ça, pendant des années et des années, j’ai écrit à mon ange gardien, soit dans ma tête ou dans mes journaux intimes, je réponds à ma sœur.

– Oui je m’en souviens! Tu disais souvent que tu devais partir de la table pour aller lui parler, c’était tellement mignon! Pourquoi t’as arrêté au juste?

-Je sais pas, un moment donné je trouvais ça un peu bébé j’imagine.

-C’est dommage, c’est un beau rituel quand même.

Je me suis couchée quelque temps après, tout en sachant que ma sœur avait raison. Ça me faisait tellement de bien de m’adresser à cette entité qui pouvait me protéger de tout, qui pouvait m’écouter et réparer mes pensées brisées. Le lendemain, je me suis acheté un nouveau carnet où j’ai inscrit sur la couverture « à mon ange gardien ».

CHAPITRE 4

Cher ange gardien,

Aujourd’hui à l’école on nous a parlé des pays de l’Europe. J’espère y aller un jour 🙂 il y avait un des pays où des pêches poussaient dans les arbres! Nelli m’a dit que là-bas c’est très vieux et que les gens avant s’habillaient dans des draps blancs. En tout cas je dois te laisser, je dois aller manger. Byebye

Ava, 8 ans

Cher ange gardien,

Mon frère est parti en mission hier. Je suis triste, l’ambiance de la maison est lourde. Faites qu’il revienne vite. Sinon, du côté de ma sœur, elle a un nouveau chum. On ne l’a pas rencontré encore, j’espère que c’est une bonne personne. Tant que ma sœur est heureuse, je suis contente. Il vient manger vendredi, on verra bien. C’est juste dommage que notre frère n’ait pas eu la chance de le rencontrer tout de suite, j’espère que son départ ne fera pas une ambiance bizarre durant le souper. Au pire, ma sœur sait toujours comment transformer de mauvaises situations en bonnes, elle est la pro là-dedans. Bref, je t’en redonne des nouvelles. Bisous xoxo

Ava, 14 ans

Cher ange gardien,

J’ai rencontré un garçon aujourd’hui. Il a de si beaux yeux verts et il sait cuisiner des crêpes à merveille! Je crois bien qu’il est lui aussi intéressé. En plus, il aime la musique tout comme moi! C’est peut-être étrange de dire ça seulement après une journée, mais je me sens en sécurité à ses côtés. Bref, c’est à suivre… xoxo

Ava, 16 ans

Mon frère m’a écrit ce matin alors que je venais tout juste de lire quelques-unes de mes anciennes lettres adressées à mon ange gardien. Il m’a demandé des nouvelles, comme à chaque semaine, mais cette fois, il a ajouté ceci : « Petite sœur, j’ai beaucoup réfléchi ces temps-ci et je sais que ta rupture n’a pas été facile, que t’avais sûrement eu besoin de mon soutien, crois-moi j’aurais aimé être à vos côtés et j’espère que tu m’en veux pas. Dans mon ancienne garde-robe, tu verras qu’il y a mon album des finissants, j’aimerais que tu lises la note qui est collée dedans, peut-être que ça t’aidera, malgré ma distance. Tu m’en rediras des nouvelles. Xox » . Suite à cela j’y suis allée, j’ai bel et bien vu la note où il était écrit: « Où est-ce que je me vois dans 10 ans? Dans 10 ans, je me vois à l’étranger, je me vois découvrir la vie, m’impliquer dans le monde. J’ai jamais aimé rester sur place, j’ai cet aimant à l’intérieur qui me pousse à trouver mon endroit parfait. Un endroit où je serai bien, où je pourrai construire ma vie, tout comme maman a pu le faire. Je veux voler, traverser les frontières. Oui, dans 10 ans, j’aurai trouvé ma propre maison! ». À ce moment, j’ai compris que je ressemblais à mon frère plus que je le croyais. Il n’est pas parti parce qu’il n’avait pas la force de rester, mais plutôt parce qu’il devait se retrouver. J’avais été tellement triste et fâchée de le voir partir que je ne m’étais pas rendu compte qu’au fond, je rêvais de la même chose que lui. Je me dis que peut-être, il y a des gens destinés à vivre ailleurs, à découvrir le monde et suivre son cœur comme ma mère et mon frère, puis qu’il y en a d’autres qui sont des ancrages lumineux, authentiques de leur être qui portent en eux déjà leur maison, comme mon père et ma sœur. Moi, dans quelle catégorie je veux m’installer?

C’est en suivant la voie des racines que nous finissons par nous retrouver n’est-ce pas? C’est pourquoi je regarde les photos dans l’album de famille. Il y en a une précisément de mes parents, jeunes. C’est inscrit à l’endos « première rencontre ». Ils m’ont souvent raconté la fois où ils se sont rencontrés. C’était durant un concert d’ABBA. Ce hasard qui fait que leurs deux billets concordaient et qu’ils se sont retrouvés l’un à côté de l’autre. Leur groupe préféré chantant des mélodies qui les suivront toute leur vie durant. Ils avaient à peu près mon âge à ce moment-là. La suite étant ce qu’on voit dans les plus grands films. Avec John, j’avais cru vivre la même chose. Le fait d’avoir cet exemple si parfait devant les yeux depuis toujours a fait que j’ai voulu m’accrocher à cette magie et la garder tout près de moi. Je voulais vivre, ressentir, mais au lieu d’aller chercher tout ça à l’intérieur, je suis allée m’accrocher à cette personne qui, je pensais allait me donner cette passion infinie. Cette passion qui a fini par s’étouffer et me vider du peu d’air qui me restait.

Je continue donc à tourner les pages et tout à coup, une photo accroche mon regard. C’est ma mère, au Pérou, durant son adolescence. Elle est à droite complètement et alors que les autres regardent la caméra, elle regarde vers le ciel. Je suis fière que ma mère soit péruvienne, c’est une magnifique culture. Je le suis encore plus quand je vois qu’elle a décidé de la transmettre ailleurs. J’aime son accent qui, même après des années et des années à vivre au Tennessee, reste ancré dans sa voix. J’aime sa langue maternelle et je suis reconnaissante de pouvoir la parler et la chanter. J’aime avoir ses yeux de macadam, car ils me font penser aux arbres emplis de sagesse. Mamá est partie en sac à dos, avec la même étincelle aux yeux qu’elle a aujourd’hui. Elle s’est bâtie une vie, avec mon père à ses côtés, qui lui, portait déjà sous ses bras sa guitare, sa main généreuse et son écoute. Elle m’inspire, elle porte une force incroyable que j’ai toujours admirée et que je retrouve en nous, ses enfants. Je le vois surtout chez ma sœur qui sait vivre sa vie avec courage. Elle a su voir en sa fille une main à tenir, avec laquelle danser, les deux ensemble. Dans le fond, ce n’était pas par John que je devais apprendre à m’envoler, c’était par ma famille.

En cette soirée, je suis dans la cour avec Cece, près du ruisseau. On regarde le ciel et elle me montre chaque étoile qu’elle aperçoit. Je lui dis alors :

-Tu sais, les étoiles sont là pour te rappeler à tous les jours que le monde est à tes pieds. Il faut les écouter, car plus on grandit, plus on a tendance à l’oublier.

À ces mots, je la vois regarder l’espace avec ses grands yeux purs. Une rare étoile filante passe alors au-dessus de nous et je souhaite fort qu’elle nage pour toujours au plus profond de ses rêves.

« Deep In The Meadow » Jennifer Lawrence

Il fait beau. La lumière diffuse des poussières perlées dans le magasin, alors que je trie les nouveaux arrivages. C’est si serein et calme. Tout à coup, j’entends la porte d’entrée s’ouvrir. Mon échine semble s’électrifier pendant une seconde. Je me retourne et mon sourire fond. John. Il se tient devant moi, un demi-sourire aux lèvres.

-Salut Ava. Je.. j’arrête pas de penser à toi. Je m’en veux tellement d’être parti, je sais pas pourquoi j’ai fait ça parce que je t’aime. Je t’ai toujours aimé et je t’aimerai toujours.

Je reste figé de glace, à le regarder. Il tient un grand sac dans ses mains et semble vouloir y sortir quelque chose.

-Probablement que tu ne veux pas me parler, je comprends, mais je veux que tu saches que tu me manques énormément.

Il sort alors une pochette vinyle affichant the very best of the everly brother. Il me la tend en disant:

-Je sais que leur musique compte beaucoup pour nous, chaque souvenir qui s’y raccorde en est un clair et beau dans ma mémoire, je t’assure.

Il voit alors que je n’ai pas du tout envie de parler ou de lui répondre.

-Tu..tu verras à l’endos, j’ai écrit mon nouveau numéro de téléphone. Je… je vais te laisser travailler maintenant, tu dois être occupée, mais… sache que j’aimerais beaucoup que tu m’appelles…

Il me regarde une dernière fois, sort et fait un léger mouvement de tête à la cliente qui vient d’entrer.

-Qu’il est charmant ce jeune homme! Vous savez il me fait penser à qui? À Elvis! Est-ce que je vous ai déjà dit qu’Elvis était mon chanteur préféré quand j’étais jeune?

Je finis ma journée de travail en me demandant si tout ça était bien arrivé. Alors que je cherche tant bien que mal à me sortir de cette grande roue qui me donne le vertige, c’est comme si ce cycle revenait encore et toujours. J’entends alors sonner mon cellulaire et y vois un message. « Salut Ava! Ça fait longtemps, j’espère que tu vas bien! Quoi de neuf?J » C’est Nelli. Je ne m’attendais pas du tout à ça, c’est comme si elle m’avait ressenti. Cette fois-ci, je ne dois pas ignorer sa main qui se tend vers moi. « Heyy saluut! Oui ça va! J’aurais tellement de choses à te raconter! C’est terminé avec John, définitivement, mais je veux pas que tu commences à t’inquiéter comme je te connais hihi c’est vraiment pour le mieux 🙂 Toi comment ça va? Raconte-moi tout! » J’ai envoyé le message, avec soulagement. Je décide de reprendre le contrôle sur ma vie. Je prends alors le cadeau de John. Je me dirige dans ma chambre, emprunte la peinture de Cece et décide de peindre en blanc cet album entre mes mains. C’est à moi maintenant de dessiner ma route. Je trempe mon pinceau dans une peinture orangée et commence à tracer un arbre, un arbre à pêches.

CHAPITRE 5

Cher ange gardien,

Je suis dans le train vers la provincia di Cremona. Dire qu’il y a peu de temps j’étais à Vancouver. Ça m’a fait du bien de faire ce voyage en famille pour retrouver mon frère. Il semble vraiment heureux et bien installé dans son grand appartement. Je suis fière de lui, pour de vrai. J’ai découvert là-bas de tellement grands bâtiments et un mode de vie assez différent de ce qu’on connaît à Memphis. Je voyais Cece, les yeux grands, impressionnée par la grandeur du monde. En ce moment, j’ai une belle image dans ma tête. J’y vois ma famille, réunie devant moi alors que j’ai mes valises dans les mains. Leurs étreintes étant encore imprégnées dans mon dos. Je garderai ce souvenir à jamais, car j’ai tout de suite ressenti un nouveau début se dérouler sur ma route. Je suis prête, je ne l’ai jamais autant été. Tous les gens près de moi ont leur vie après tout. Nelli, qui adore ses études en psychologie, mon frère et ses rêves en gratte-ciel dans les yeux, ma sœur et Cece qui dansent à jamais main dans la main, puis, ma mère et mon père entourés de leur amour éternel. C’est à mon tour maintenant. C’est à mon tour de construire ma vie. J’ai hâte de commencer mes études en musique, de courir dans les champs de campagne en chantant ma liberté. Je sais que je ne serai pas seule, car je me complète déjà. Je sais aussi que tu es près de moi, que tu me souffles à chaque matin ta bienveillance, alors merci,

Sincèrement,

Ava

Je referme mon journal en mettant bien la plume que j’ai trouvée à Vancouver entre les pages. Le train commence déjà à ralentir. Je me prépare à sortir, tout excitée de m’installer pour de bon à Cremona. Je sors et vois la résidence étudiante se tenir devant moi, bien droite, moderne et sage à la fois. Tout juste à côté de la porte d’entrée, je vois alors un magnifique arbre à pêches. Je respire enfin et sens l’air emplir mes poumons de sa fraîcheur. Cette fraîcheur chaleureuse, délicate et pure, celle que j’ai toujours recherchée.

« Hallelujah » Haim

Fin

Vous pouvez également consulter le texte sur le compte Instagram de l’autrice.

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