Papou, de Marine Valois

Mon père est politicien.

Ce n’est pas un métier, c’est un mode de vie, c’est un adjectif pour le décrire.  On n’apprend pas à être un bon politicien, on l’est. On sait comment avoir des gens qui mangent dans sa main dès un jeune âge et le nombre de gens grossit jusqu’à un peuple. Il n’y a aucune différence entre l’homme politique et le père.

Il m’a déjà confié avoir fait un test de personnalité à son bureau, et les résultats lui ont dit que son métier idéal était d’être directeur. Content d’être au bon endroit il se dit qu’il va reprendre le test à la maison et voir si la réponse change. Comment est l’homme politique à la maison ? Il se le demande aussi.

À la maison, on lui suggérait militaire.

17 mars 2020

Je suis à mon appartement avec un ami, on profite de ce qu’on croit que seront nos deux semaines de congé du cégep dues à la covid, on fume du pot et on regarde une série sur le divan. Mon père appelle, il appelle rarement. Il a toujours dit ne pas apprécier me parler au téléphone, car je suis sèche avec lui, il n’a pas tort. Même si je suis gelée, je réponds. Il ne remarquera pas, il n’en a jamais fumé de sa vie. Je sors sur le balcon.

Mon père est chef de cabinet du ministère de la Santé à la CAQ.

-Salut papa…?

 -Oui comment vas-tu ma belle ? 

– Bien, bien… Ben je comprends pas trop ce qui se passe… Penses-tu que les écoles vont rester fermées plus longtemps que deux semaines? J’entends tellement de rumeurs c’est fou!

Mon père commença l’un des speechs les plus marquants de ma vie. J’entendais dans sa voix qu’il était secoué. Clairement il venait tout juste de recevoir le breefing de tout ce qu’il m’annonçait. On était dans la phase où les yeux étaient tournés vers l’Italie et que les morts s’empilaient dans les hôpitaux là-bas. Il m’expliqua les prochains mois à venir, le nombre de morts estimé, la fermeture du Québec en entier, l’impact mondial. En un coup, j’ai reçu toutes les nouvelles de l’année qui allait venir. Plus il développait sur ce qu’il y avait à venir, plus mon cœur devenait gros. 

-T’as-tu peur papa ? Je pose la question et je la regrette.

Mon père soupire, en bon politicien il réfléchit un moment à sa réponse. 

-Le Québec est pas prêt Marine… J’ai pas assez de lits… Il y a une méchante vague qui s’en vient et on n’est pas prêt…

Pour la première fois de ma vie, mon père m’avoue avoir peur. Je deviens officiellement une adulte. Il est en charge de quelque chose dont il ne peut pas me protéger. Je ne sais pas quoi répondre. Mes yeux sont fermés. Je suis trop gelée pour tout ça.

Des larmes coulent sur mes joues et mon seul réflexe est d’essayer de pleurer le plus silencieusement possible pour qu’il ne l’entende pas au téléphone, il a déjà assez sur les épaules. À ce jour je ne sais pas s’il savait que je pleurais ou s’il savait que j’étais gelée. J’ignore pourquoi il m’a appelée cette journée-là, pourquoi il m’a dévoilé tout ce qu’il savait…

J’ai toujours eu peur du noir, mais quand je garde des enfants et que je dois être dans le noir pour les coucher à l’heure du dodo je n’ai jamais peur parce qu’à ce moment-là, ma job c’est de m’assurer qu’ils sachent que la peur qu’ils ressentent peut-être est irraisonnable. C’est peut-être le sentiment qu’il cherchait en m’appelant. Je crois qu’il voulait se calmer en me faisant la fameuse illusion que « les grands n’ont pas peur » et il n’y est pas arrivé. 

-Tu serais mieux en Estrie avec maman, quitte Montréal. Moi je vais être pris à Québec un bon bout, tout se passe ici…

-Mais j’ai entendu que vous alliez fermer les ponts… Pourras-tu me dire avant de le faire ?

-…C’est un gros dilemme moral ça Marine… Écoute…la ministre n’arrête pas de m’appeler, je dois y retourner. Prends soin de toi. Gros bec.

Je reste là, le téléphone dans les mains. Je fixe un point devant moi, immobile.

Il est le roi des phrases toutes faites sans sens. Il m’est arrivé souvent de le call out sur son manque de temps ou sur des décisions de son parti et, sur le coup, sa réponse semblait toujours bonne et appropriée. Quelques heures plus tard, je repense à sa réponse et réalise, à chaque fois sans exception, que celle-ci ne veut rien réellement dire. « Osti il m’a eu encore » Il affirme des choses déjà établies ou répète la même chose de différentes façons. Du vide. Je repense à notre appel en espérant retrouver ce sentiment que je déteste tant. J’espère qu’il n’a pas répondu à mes questions, que j’ai encore été hypnotisée, mais pas cette fois-ci. Il m’a bel et bien expliqué ce qui s’en venait sans bluffer. Je n’ai donc pas parlé au politicien cette rare fois-ci, j’ai parlé à papa.

D’habitude quand je me dis : mon père va gérer tout ça, je parle d’installer des tablettes dans mon appartement… Pas de gérer une crise majeure.

Mon père… L’homme qui se fâche rapidement quand son auto est prise dans la neige, l’homme qui ne tolère pas les changements de dernière minute. L’homme que nous surnommons ironiquement monsieur patience …va devoir mener toute une équipe et conseiller son ministre au travers d’une pandémie.

D’un côté je suis étrangement contente. Je suis de mauvaise foi, je sais, mais je suis contente que l’homme que j’ai vu être obsédé par le pouvoir ait sa leçon.

Quand ma grande sœur était jeune, lorsqu’elle jouait avec de la pâte à modeler, elle en mangeait des petits bouts. Un jour, dans un excès de colère, en bon père, il lui avait forcé d’en manger une grosse poignée, pour lui en lever le cœur et qu’elle n’en mange plus. J’espère secrètement que c’est ce que ça va faire avec lui. C’est assez pour toi papa là ? T’en veut du pouvoir papa ? Vas-y là tout le Québec vous regarde. Vas-y, tes décisions sont littéralement de vie ou de mort. Tu peux fermer les ponts, faire rentrer l’armée, tout ce que tu veux. Je lui souhaite une bouchée si grosse de pouvoir qu’il n’en veuille plus jamais une deuxième.

Le temps prouvera s’il n’a ce poste que pour la paye et le titre ou s’il tient réellement au peuple québécois comme il le prétend. Toutes ses semaines, ses journées et ses heures seront consacrées à son peuple pour la prochaine année et il sera lourdement critiqué en retour par celui-ci. Sera-t-il capable de tenir le coup ?

Oui.

Ma sœur avait mangé sa grosse poignée de pâte à modeler, le sourire aux lèvres, et mon père, bouillant, avait réalisé trop tard que ses filles auraient le même manque de modération que lui.

Il était fait pour ce poste. Selon moi, s’il n’y était pas capable, personne d’autre au Québec ne le serait.

Mon père est un homme très intelligent. Il a été prof de cégep, député de Joliette pour le parti québécois, président du Parti québécois, commentateur politique dans les médias, sous-ministre de la famille à la CAQ et maintenant sous-ministre de la santé à la CAQ tout ça avant d’avoir 50 ans. Il a un fort charisme et sait tourner toute l’attention d’une foule vers lui. Il a tous les contacts imaginables et ceux-ci ont toujours beaucoup de respect pour lui. Ces gens ne l’aiment peut-être pas toujours, mais le respect est toujours là. On m’a souvent dit : c’est un shark ton père.  Dans une crise, je crois qu’il faut un shark justement. J’ai toujours détesté sa tendance à gagner le respect par la peur ou l’imposition, mais je dois avouer que quand l’heure est grave comme cette année n’importe quel type de respect suffit amplement.

Janvier 2021

Fin janvier 2021, j’attends mon père qui s’en vient souper à mon appartement. Nous ne nous sommes pas beaucoup vus depuis le début de la pandémie, il m’est arrivé de passer plus d’un mois sans nouvelles. Je vois les nouvelles à la télé et je l’imagine être débordé et à chaque bonnes nouvelle je suis fière de lui. Tout le monde me demande l’info que mon père m’aurait refilée sur l’avenir des restrictions et je ne sais jamais quoi leur répondre quand ça fait des semaines moi-même que je ne lui ai pas parlé. J’hésite toujours à révéler ne pas avoir de nouvelle de lui par peur que les questions aillent plus loin sur ce terrain-là. 

Avant qu’il arrive, mon ventre se sert.

C’est comme quand tu vis une grosse blessure physique. Tu as deux choix : soit, tu fais beaucoup de physiothérapie et d’exercices pour essayer que ton corps revienne normal et qu’il ne fasse plus mal, soit tu laisses les choses comme elles sont et tu te dis que tout s’autoguérit.

Mon père et moi avons vécu plusieurs mauvaises chutes. J’essaie d’arrêter d’avoir mal et la douleur persiste et je suis au point tournant où je me demande si les efforts vont aider un jour ou si je devrais juste laisser ça comme c’est. Je vieillis et je commence à devenir amère face au temps que j’ai mis sur ce bobo et je commence à le blâmer pour nos chutes. Peut-être que c’est l’âge, mais on dirait que notre blessure est infectée parce qu’elle me fait de plus en plus mal avec les années.

Si on ne travaille pas maintenant sur tout ça, on risque d’avoir une douleur qui va nous déranger comme un bruit sourd pour le reste de nos vies. Mais, encore une fois, son travail lui prend trop de son temps et il repoussera à plus tard et diminuera l’importance de cette guérison, peu importe mes demandes. Chaque grimace de douleur que je ferai amplifiera ma rancœur.

Je vois son Audi bourgogne se stationner devant. Mon père ne conduit que des voitures allemandes. Il entre.

Un nœud de cravate double Windsor, Fort Parfum Ralf Lauren, la montre qui doit valoir une fortune, la boucle de ceinture de Star Wars (comme pour lui donner un côté humain) et les lunettes quasi sans force pour ajouter au look de l’intellectuel.   

Il est 5’9 et entre dans la pièce comme 6’2.

Il me serre dans ses bras,

Avec les années, j’ai réalisé que le plus fort il me sert contre lui, le plus près je passe de poser ma tête sur son épaule et de retourner à l’enfance. De pleurer toutes les larmes de mon corps. De lui dire que j’en ai assez de gérer tout par moi-même. Que je me trouve très jeune pour être seule par moi-même à Montréal. Que je veux retourner au temps où il bécotait mes joues rouges après que je sois allée jouer dans la neige, où il s’agenouillait pour me serrer dans ses bras et où je croyais encore à ses promesses.

Je suis chanceuse quand même d’avoir des parents aisés, je me dis que je ne manque jamais de rien, mais quand je deviens émotive comme ça, quand vient le moment d’un câlin, je me dis qu’il me manque peut-être de quelque chose finalement…

Le câlin se finit. Je reprends une posture parfaite et un sourire plausible. Il fait pareil.

-Tu vas bien ma belle ?

Papa a les cheveux plus gris que la dernière fois. Il est maigre, il parle plus lentement. En un an il a vieilli de trois. Connaissant mon père, je sors la bouteille d’alcool et je la pose devant lui, il l’ouvre et se sert.

Je le regarde se servir et pense à moi-même :

Combien d’années encore entrera-t-il dans ma vie

La cravate nouée serrée autour du cou

Et combien de fois encore

M’entêterai-je à tenter de la desserrer

Je l’observe avec inquiétude. J’essaie de voir à quel point il n’en peut plus. Son téléphone sonne aux 4 minutes et il répond sans hésiter à chaque fois. Il respire par la bouche comme s’il était constamment à bout de souffle. L’idée qu’il va finir cette pandémie avec un cancer dû au stress me tourne en tête. La pandémie tue mon papa d’une autre manière.

-Papa tu vas soit finir avec un cancer ou une dépression là c’est ridicule…

Il sourit de la bouche, mais les yeux restent morts.

-Au bureau le mot burnout c’est comme un tabou, ça fait que c’est notre corps qui commence lentement à nous lâcher. Il y a une dame qu-

Dringgggg

Il répond et j’essaie de ne pas avoir l’air d’attendre qu’il raccroche.

Je remarque qu’il a apporté un sac de chips aux légumes. Je m’en sers. Ça me rappelle lors de mon enfance, les vendredis de garde partagée où j’étais chez mon père. En allant nous chercher à l’école, il passait par le dépanneur et c’était ce qu’il appelait le « bar ouvert » : on avait le droit de prendre ce qu’on voulait sans limites : chocolat, chips, jus, bonbons, etc. Ma sœur et moi étions toujours super excitées. Je regarde le fameux sac de chips aux légumes sur mon comptoir parce que c’est ce qu’il se prenait pour lui durant les bars ouverts et je souris à moi-même, papou n’a pas tant changé, encore les mêmes chips plates. Je lève les yeux du sac et trouve mon père au téléphone, debout. À ce moment-là, j’aurais pu jurer le retrouver dix ans plus tôt au téléphone à côté de la caisse du dépanneur, ne regardant pas trop ce qu’on déposait sur le comptoir, trop concentré sur son appel. Il n’a pas changé du tout.

Je regarde l’heure et il sera déjà bientôt temps que papa rentre chez lui. Je sais déjà ce qui s’en vient, il me donnera quelques mots de réaffirmation, me prendra dans ses bras, je le regarderai embarquer dans son Audi et partir au-dessus de la limite de vitesse. J’irai dans la salle de bain avec un sentiment d’épuisement, j’accoterai mes mains sur le lavabo, je regarderai dans le miroir et j’y trouverai la même chose qu’à l’habitude lorsqu’il quitte : ses yeux verts brillants imprégnés dans mon visage. J’aurai un eye contact avec nos yeux jusqu’à y voir des larmes apparaitre. Je prendrai une grande respiration et ferai un sourire de politicienne parfaite. Je retournerai à ma routine.

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