Les éveillés des fleurs de gel, de Natsumi Tanaka-Gagnier

Fleurs de gel, Tian Yu Lei

À lire en faisant fondre un pétale de gel sur sa langue.

(C’est impossible)

Par contre, vous pouvez écouter les chansons qui accompagnent cette histoire lorsqu’elles jouent durant certaines scènes.

C’est un autre genre d’effet.  

Chapitre I

Le tableau

Je jette un dernier regard sur le salon avant ma contemplation. Le tableau au-dessus de la lampe verte est croche. C’est agaçant, il n’était pas comme cela la dernière fois. Je le rectifie en le déplaçant de quelques millimètres. Finalement, je m’approche de mon tableau et souris. Une longue et douloureuse semaine s’est écoulée depuis ma dernière visite.

Je vais faire de mon mieux pour décrire le tableau. D’un style de laque japonaise, il représente les berges d’une île dorée où la lisière d’une forêt émerge de dunes de sable inégales pour se perdre dans un ciel noir d’encre. (Je suis plutôt douée pour décrire les œuvres d’art).  Les dunes écaillées reluisent comme des mues de serpent qui s’étendent jusqu’aux rochers où d’immenses vagues opaques se fracassent. Elles se dressent, menaçantes et entrelacées par la tempête, ce qui me fait penser à des boucles de cheveux noirs. C’est de cette façon que je l’ai décrit à mon ami Johan, mais pour le comprendre véritablement, il faut y entrer. Je saisis fermement le tableau et le décroche afin de l’amener dans la salle de bain. Il ne faut pas que je l’abîme, alors je me déplace très lentement en évitant les coins de murs. Finalement, je le dépose, essoufflée, sur le siège de toilette. Je sais, ce n’est pas très élégant, mais c’est la meilleure vue du tableau que je peux avoir de la baignoire. Je cherche la bonne chanson pour entrer. Crack Baby de Mitski semble toujours fonctionner, la chanson active quelque chose. Je glisse dans l’eau chaude et me laisse submerger un instant dans la baignoire. Mon visage flotte à la surface, le reste de mon corps est déjà ailleurs. Je me redresse un peu, mets les écouteurs dans mes oreilles, et me concentre sur le tableau. Les vagues qui se réverbèrent dans le bain alors que je me redresse viennent lécher mon cou, et les paroles de la chanson me font couler plus profondément, plus rapidement que je ne l’aurais espéré. Je me recroqueville dans le liquide qui me borde et je sens mes paupières se fermer sans que je les contrôle. Il n’y a rien à maîtriser, ici.

J’entends des vagues, des vraies, et ouvre les yeux. Je contemple mes mains dessinées d’encre et de peinture dorée. Le vent souffle si fort qu’il lisse mon visage, chasse les imperfections, me redonne une peau d’enfant, une peau de laque. La lune dorée est presque ronde : le tableau suit le cycle de la Lune même s’il y fait toujours nuit. Mes pieds nus se posent maladroitement sur les galets tranchants, et je coupe ma main en tentant de m’appuyer sur un rocher. Je ne sens pas la douleur, mais un liquide doré s’écoule de ma coupure et tache la roche noire comme de l’obsidienne. Je continue ma marche vers la lisière de la forêt. Les arbres s’agitent et frémissent à mon approche. Quelques aiguilles tombent à mes pieds, et je les saisis pour les sentir. Elles ne sentent rien, même pas une feinte odeur d’épinette. L’île n’a pas d’odeur. J’imagine que les cinq sens n’existent pas tous, ici. Je fais volte-face et entre dans la forêt. Je ne l’avais pas remarqué durant mes visites précédentes, mais l’écorce des arbres semble être faite d’écailles.

Un bruit assourdissant dilue soudainement les vagues, la forêt et la Lune qui se mêlent et me rejettent dans le bain. La sonnerie de mon téléphone vrille mes tympans. Je grogne. La peau de mes doigts est toute fripée et j’ai de la peine à garder mes yeux ouverts. Je me lève, m’appuie sur le mur au dernier moment puisque je chancelle (le sang m’est monté à la tête), saisit la serviette de bain pour m’essuyer les mains, fouille dans mon sac désespérément et m’empare du téléphone.

-Mo ? Tu m’entends ?

Je soupire. Je n’aurais pas dû répondre. Les seules personnes qui m’appellent sont : ma mère quand elle a besoin d’argent, et Johan quand il s’ennuie. Dans les deux cas, ce n’est jamais urgent.

-Johan, je peux à peine t’entendre, baisse la musique.

-Je peux pas, je suis chez quelqu’un. Tu fais quoi ce soir ?

-Rien. Je ne peux pas parler longtemps, je visite et je dois partir bientôt.

J’utilise le terme visiter quand je parle avec Johan de mon passe-temps préféré.

-Ok. Passe chez moi quand tu veux, on peut aller au parc ce soir.

Je raccroche et vide la baignoire. Je remets tout exactement à sa place, suspends le tableau et ramasse mes affaires. Je regarde l’heure : six heures moins quart. Ça a passé vite, le vieil homme pourrait revenir n’importe quand. Avant de mettre mon chandail, je regarde mon dos dans le miroir. Trois petites écailles mordorées se sont ajoutées aux cinq autres incrustées dans ma peau, juste au-dessus de mes reins. Je passe mon doigt sur les écailles. Elles sont lisses, froides, et bien réelles. Je sors par la fenêtre qui donne sur la ruelle, celle qui n’est pas éclairée par un lampadaire. Il ne faudrait pas que quelqu’un appelle la police.

Chapitre II

Le dieu des poèmes perdus

-Tu ne crois pas que c’est un peu dangereux d’en prendre si tard ? Il fait froid en plus.

-T’inquiètes. Regarde, le ciel est si dégagé qu’on peut voir les étoiles. Je parie que c’est une bénédiction de la déesse des addicts.

-La quoi ?

-La déesse des addicts. Elle nous offre les meilleures conditions pour se défoncer. Merci, ô, déesse ! 

Johan arrête de marcher et fait quelques courbettes dans le vide. Je pouffe de rire, puis le prends par le bras.

-Le parfum est plus fort par là.

On semble être les seuls à se promener si tard. Johan trimballe son haut-parleur portable qui joue Under the moon de l’album Modus Vivendi, mais j’aimerais qu’il baisse le volume.

Sous les arbres, les dunes de neige luisent d’un bleu irréel hors des sentiers du parc Outremont. Je fais signe à Johan de s’arrêter. La neige pulse un instant, puis les fleurs de gel crèvent la surface pour déployer leurs pétales glacés. Il ne peut s’empêcher d’échapper un « oh ! » d’émerveillement. Elles balancent doucement leurs pistils ourlés de givre et leurs pétales translucides laissent transparaître leurs veinules bioluminescentes. Johan détache avec soin quelques pétales pour me les tendre.

On s’assoit sur un banc et je laisse le pétale fondre sur ma langue en contemplant les étoiles au-dessus de nos têtes. Je les lie comme les dessins à points qu’on faisait au primaire. Depuis combien de temps est-ce que je n’avais pas vu mes dessins d’étoiles ? Je retrouve mon lapin, des ciseaux un peu plus hauts, un sourire illuminé proche de Vénus. Pas de Grande Ourse ou d’Orion, je n’ai jamais mémorisé leur emplacement ni vu d’ours et de chasseur dans ces pans du ciel. Mes étoiles m’appartiennent. À mesure que la drogue s’étend dans mon système, le sourire illuminé descend plus bas, à portée de main. Plus je les regarde, plus les étoiles semblent osciller, comme des poussières bercées par un souffle invisible. La drogue parcourt mes veines qui illuminent ma main gauche, puis ma main droite. La chaleur se répand dans mon estomac, fourmille dans mes jambes jusqu’aux orteils.

-Tu sais, on pourrait dire que je suis un dieu moi aussi, dit Johan.

-C’est ça, c’est ça.

Les effets des pétales se répandent jusqu’à la racine de mes cheveux, jusque dans mes dents. À présent, je suis une constellation parfaitement illuminée. Je me concentre sur mon sourire énigmatique scintillant dans le ciel, lui retourne le sourire. Il a un je-ne-sais-quoi de chat de Cheshire. Je crois que mes dents brillent aussi. Johan, jamais à l’aise en étant immobile et toujours loquace après avoir consommé, commence à s’agiter:

-Tu n’as jamais pensé aux poèmes perdus ? Ceux qui ont été oubliés. Ou ceux qui ne sont jamais sortis de la tête de leur créateur.

-Hm. Johan, deux secondes, j’essaie de me concentrer sur quelque chose.

-Ils n’avaient pas les mots pour l’écrire. Ou le dire. Des poèmes mort-nés, jamais finis.

Le parfum enivrant des fleurs engourdit mes sens et j’entends le monologue de Johan sous un océan de pensées abstraites.

-Et tous ces poèmes oubliés, avortés, jamais écrits, morts avec leurs créateurs ; ils s’entassent dans ma tête depuis que je suis tout petit. Des milliers de voix chaque jour. Je suis comme… Le dieu des poèmes disparus.

Le sourire de lumière repart vers la stratosphère. Cela me rend triste pour une raison que j’ignore. Je sors de ma torpeur.

-Mais qu’est-ce que tu racontes ? Je pense que tu as pris trop de pétales.

-Mo, j’ai dit ça à personne d’autre que toi.

Je peux voir dans ses yeux qu’il ne blague pas comme à son habitude. Ses mèches vertes tombent tristement sur ses sourcils et j’aperçois pour la première fois une ride sévère sur son front. Mal à l’aise, je tripote le rebord du banc en métal avant que mon ongle rencontre une surface collante. Zut, il y avait une gomme écrasée.

-Tu es toi aussi une sorte de dieu ? Je me racle la gorge, car ma voix s’était enrouée par mon silence.

-C’est compliqué à expliquer. Tiens, écoute ça. Je pense que les fleurs vont aider à faire passer le courant.

Johan approche sa main de ma tête à la E.T. si lentement que je me demande si c’est lui qui bouge au ralenti ou si mon cerveau a perdu le concept du temps. C’est peut-être les deux.

-Ça, c’est un poème d’Henry Dumas. Ce poème n’a jamais vu le jour, car Henry a été tué par la police de Harlem en 1968.

Sa main atteint finalement ma tempe. Le choc raidit mon dos alors qu’un banc de poèmes désespéré de trouver la sortie se jette contre les parois de mon crâne. Je manque d’air et ces poèmes de tous les âges, tous les temps, me submergent. Je n’ai pas le temps de saisir les strophes. Tout va trop vite. J’ai envie de pleurer. Une voix fond sur moi, puis une seconde, puis une autre qui rebondit sur la précédente. Finalement, les vers d’Henry Dumas arrivent à se faufiler entre deux autres poèmes. Le contact se rompt aussi vite qu’il s’était produit.

-Ça va Mo ? Tu m’entends?

Johan a la main crispée sur mon épaule. Secouée de tremblements, je resserre mon manteau noir et lève le col autour de mon cou. Il fait si froid. Je n’arrive pas à me souvenir du poème, comme en sortant d’un rêve interrompu. J’ai l’impression d’avoir trouvé un magnifique coquillage sur la plage que, pour une raison ou une autre, je dois rejeter à la mer.

-Tu entends toujours ça ?

J’arrive à parler malgré mes mâchoires serrées.

-Tu t’y habitues après un moment. Dans mon cas, ça a été un long « moment ». C’est peut-être pour ça que je brûlais tout ce qui me passait sous la main.

J’ai de la peine à sourire.

-Désolé, c’était un peu brutal. Je n’aurais pas dû, dit Johan d’un air piteux.

Comment rester sain d’esprit quand des torrents de poèmes affluent dans son esprit en tout temps ? Tant de questions à poser, mais j’ai le cerveau gelé. Même si je ne peux exprimer mes pensées en ce moment, je tente de montrer mon soutien en m’accotant contre Johan. On est plus liés qu’avant, il le ressent comme moi. J’expire un souffle glacé par les pétales. Un grand papillon de nuit s’enfuit de ma bouche, tout velouté avec les antennes enneigées. Il volette autour de nous quand Johan laisse lui aussi de la buée s’échapper de sa bouche, créant un poisson translucide qui gobe mon papillon. Je le vois se débattre désespérément dans son ventre.

-Hey!

Johan éclate de rire.

-Je n’aime pas les papillons de nuit.

En me dirigeant vers l’appartement de Johan, je me rappelle de cette nuit où il m’avait révélé son secret. Deux années se sont écoulées si vite. Qu’est-ce ce que j’ai fait pendant tout ce temps ? Je travaille toujours au café de la grande bibliothèque. Je n’ai toujours rien écrit de significatif. J’ai vingt ans et ai abandonné l’université. Ma mère ne le sait pas. J’oublie mes soucis en prenant des pétales de gel avec Johan. Justement, je suis finalement arrivée à son coin de rue.

J’entre chez mon ami sans frapper, car il ne ferme jamais la porte quand il est chez lui. Je monte l’escalier pour le trouver à sa table de cuisine, le dos courbé, concentré sur un amas de plastique multicolore qui trône sur sa nappe fleurie, décolorée et trouée.

-Ça pue ton affaire.

Sans me répondre, il sort un briquet afin de souder deux parties de plastique. Je fixe la flamme d’un air nerveux. Les yeux de Johan ne la regardent pas et restent axés sur les bouts de plastique. Comme s’il lisait dans mes pensées, il finit par dire :

-Tu sais que j’ai arrêté depuis longtemps.

Voyant que Johan est dans ce qu’il appelle modestement « une transe artistique », je m’occupe en ouvrant toutes les fenêtres pour que l’odeur de plastique brûlé se dissipe. Son appartement est toujours en désordre. Des emballages plastiques jonchent le sol, la vaisselle sale s’entasse en piles dans l’évier, une odeur nauséabonde se dégage de la poubelle qui déborde : les seuls endroits propres sont les grands contenants en verre éparpillés un peu partout. Johan aurait pu garder des poissons, des méduses ou quelque chose d’intéressant, mais non. Il cultive des boules de mousse. Il déteste quand je les appelle comme cela, car elles n’ont rien à voir avec de la mousse, mais je les appelle quand même comme cela. Ce sont des boules d’algues, appelées marimo, et afin de conserver leur forme sphérique, il les fait tournoyer dans leurs contenants cinq fois par jour. Les huit marimo ont chacun un nom. Tiens, Triangle des Bermudes est en train de flotter.

-Touche à rien, d’accord ? Crie Johan de la cuisine.

Il sait que j’adore manipuler son matériel d’art. Dans sa chambre, j’aperçois une nouvelle fiole d’encre. Je ne dessine pas souvent, et je peins encore moins. Je me demande si je pourrais obtenir le même genre de texture présente dans le tableau avec cette encre. Je prends le flacon et observe son opacité à travers la lumière de la lampe-lave aux globules orange sur sa table de chevet.

Le volume soudain d’une musique me fait échapper le contenant de verre qui se fracasse sur le plancher de bois.

-Oups, le volume était réglé au max ! dit Johan qui a ouvert son tourne-disque dans le salon.

Merde, merde, merde. Je ne sais pas combien coûtait cette encre et je ne veux pas le savoir. Je cours chercher du papier de toilette pour éponger mon erreur, mais il ne reste que trois carrés de papier. Je finis par éponger la flaque avec ma manche, mais le parquet de bois s’est déjà abreuvé de l’encre. Un bout de verre coupe mon doigt, et quelques gouttes de sang s’ajoutent au dégât.

-Mon encre de Chine ! crie mon ami qui s’est finalement décidé à venir me rejoindre.

Johan s’approche de la tache et la regarde pensivement. Je me mords la lèvre. Il sort précipitamment de la pièce et revient avec son téléphone pour prendre une photo du gâchis.

-C’est une forme intéressante, non ?

Je me retiens de lever les yeux au ciel.

-Tu trouves ?

-Ça me fait penser aux taches d’encre du test de Rorschach. En plus, avec ton sang, ça donne un côté quétaine-provoquant.

-Mouais.

C’est vrai que la tache a une forme particulière. J’y vois une île.

-Tu vas la cacher avec un tapis quand ton oncle passera ?

-Je pense qu’il y a des choses plus urgentes à cacher dans cet appart.

-Pas faux. Montre-moi ce que tu fais avec ton plastique.

Johan collectionne des morceaux de plastiques trouvés dans les poubelles et les rues de Montréal. Il les lave et les trie dans des tiroirs classés par couleurs. On dirait qu’il a finalement décidé de créer quelque chose avec ces montagnes de plastique.

Il me montre fièrement un début de structure ovale qu’il dépose sur la table de la cuisine.

-C’est quoi ?

-Mon projet le plus ambitieux à date. Une chrysalide à multiples couches multicolores de plastique fondu.

Je contemple les croquis au fusain qu’il me montre dans son carnet à dessins. Je sens son regard nerveux sur mon visage alors que je feuillette les pages. Il ne veut pas le montrer et ne l’avouerait jamais, mais il attend une approbation de ma part.

Je souris et dis sincèrement : 

-Ça a l’air vraiment intéressant. J’ai hâte de voir le résultat final.

Je continue de feuilleter et tombe sur des croquis d’une île. Je passe mon doigt sur l’encre encore humide.

-Est-ce que c’est ce que je pense ?

-Tu en parles tout le temps, alors j’essaie de le reproduire, dit-il d’un air gêné.

Je suis touchée par ses tentatives. Même si les croquis ne ressemblent pas vraiment à l’île, je reconnais les motifs que je lui ai décrit : les berges mues de serpent, les vagues noires et opaques.

-Viens, je veux te montrer une version plus grande que je travaille.

Johan ouvre son placard où une grande toile repose sur une pile de toiles plus ou moins finies. L’île de son tableau semble plus hostile que la mienne. Je sens une pointe de frustration dans les traits brusques du pinceau de mon ami.

-Ce serait plus facile avec une photo, dit Johan d’un ton défensif.

-Ce n’est pas la même chose, il faut y entrer. Une photo ne lui rendrait pas justice de toute façon.

-D’accord, d’accord…

-Mais c’est un bon début. Par contre, ne fais pas de traits aussi agressifs. Rends les berges plus rondes, ajoute plus de doré.

On reste un instant debout à contempler le tableau inachevé de Johan. Soudain, il court monter le volume du tourne-disque. Paper Planes de M.I.A. résonne dans l’appartement, alors qu’Hector commence à flotter et que Triangle des Bermudes redescend sur son lit de galets. Au son des coups de feu de la chanson, on se pointe de nos doigts en forme de fusil, on recule comme si on était atteint par les balles de nos armes imaginaires et on s’écroule par terre. Je sens que Johan est heureux, très, très heureux. Et quand vient n’importe quelle émotion intense…

-On va au parc ?

Je regarde son plafond et sa peinture écaillée, mais je sais qu’il sourit.

Le parc, comme moi, n’a pas changé en deux ans. De toute façon, en hiver, on ne peut pas remarquer les rides des endroits. La neige donne une cure de beauté aux trottoirs fendus, aux ordures par terre, aux branches nues des arbres. Je hume l’air à la recherche du parfum que je connais tant. L’emplacement des fleurs de gel varie beaucoup. Cette fois, elles sont aux alentours du lac artificiel, aux pieds des arbres où les ombres bleues apparaissent la nuit.

Les tiges torsadées des fleurs de gel se balancent au vent, créant des sons dissonants de glaçons qui s’entrechoquent. Johan se précipite pour en cueillir les pétales. On s’assoit sur notre banc et laissons fondre la glace sur nos langues.

-Tu n’es pas fatigué de tout ça ?

Je me sens particulièrement nostalgique ce soir.

-De quoi?

Johan a mis ses lunettes aux vitres mauves en formes d’étoiles.

-De faire la même chose chaque hiver.

-Tu n’aimes plus ça ?

-Je suis peut-être fatiguée aujourd’hui, dis-je d’un ton las.

Les effets ne se produisent pas immédiatement comme les autres fois. Les étoiles sont voilées par des nuages gris, alors j’observe les alentours. Les arbres tordus ressemblent un peu à ceux du tableau, sans l’écorce en forme d’écailles.

-Comment étaient les clients ce matin ?

-La thérapie ne marche pas, ils sont assez découragés. Leurs chats se détestent, un gros matou et une femelle au pelage tout blanc. J’ai proposé de les laisser dans la même pièce avec une cloison transparente pour les séparer, mais ils essayaient de se mordre à travers la paroi et ils glissaient leurs pattes sous le plastique pour se griffer.

Je ris alors que Johan me raconte en détail les péripéties des chats de ses clients. Je ne savais pas qu’il y avait un marché pour la thérapie pour chats à Montréal, mais il semble faire de bonnes affaires.

-Tu trouves que je devrais arrêter ?

Le regard mauve de Johan scrute mon visage, attendant que je m’explique.

-D’entrer dans les maisons des gens.

-Au moins tu ne les voles pas, dit-il en riant.

Il retrousse ses lunettes sur son nez et reprend d’un air sérieux :

-Tu sais ce que je pense. Mais à ce point-ci, j’ai l’impression que tu vas t’arrêter quand toi, tu te feras arrêter.

J’aimerais le contredire même si je sais que c’est vrai. J’ai envie de changer de sujet.

-Tu veux savoir mon secret ? Je dis cela en passant mon capuchon noir par-dessus ma tête, donnant un aspect théâtral à ma question.

-Vas-y.

-J’entre pas dans les maisons des gens parce que, comme je l’avais dit, j’ai un désir intense d’entrer dans l’intimité des gens. Ben… un peu, mais ce n’est pas vraiment la raison.

-Mmm.

Malgré ses lunettes fumées, je peux voir grâce à la lumière du lampadaire que Johan a les paupières fermées.

-Johan, tu m’écoutes ?

-Oui, oui.

-Attends, tu te rappelles quand tu m’avais fait voir tes pensées grâce aux fleurs de gel ?

-Hm.

-Tu penses que ça marcherait pour un souvenir ?

-On peut essayer. Après tout, dit-il d’un ton supérieur, je suis le dieu des poèmes perdus.

Je pince très fort sa jambe.

-Ouch ! Ok, ok, je vais me concentrer très fort.

Il appuie son front contre le mien, et on plonge dans mon souvenir.

J’ai sept ans. Maman vient de me demander d’aller chercher un moule à gâteau chez la voisine. Elle est affalée sur le divan et regarde la télé en zappant entre les chaînes. Les voix assourdissantes des personnes de la télévision me font peur, mais maman me terrifie encore plus. Je dis « ok » même si je n’en ai pas envie.

Dehors, il fait tellement chaud que je marche très vite sur le trottoir en imaginant que je vais fondre sur place. Je presse la sonnette de la porte. Madame Leblanc n’est pas là. Je sonne encore. Maman ne va pas être contente si je ne reviens pas avec un moule à gâteau. Mais depuis quand est-ce qu’elle fait des gâteaux ? J’ai tellement chaud. Je regarde dans la rue. Personne. L’asphalte brûlant couvre l’horizon d’une pellicule qui brouille tout. Je fixe la poignée de porte en espérant qu’elle tourne d’elle-même. Finalement, je la tourne et la porte s’ouvre. Madame Leblanc ne barre pas sa porte ?

Le corridor de la maison se dévoile en son entièreté, sans être obstrué par la haute silhouette de la voisine qui nous parle sans nous inviter à l’intérieur. Je tente de bouger ma jambe et d’avancer, mais je suis paralysée. Je suis en territoire inconnu. Madame Leblanc pourrait arriver et me fixer méchamment de ses gros yeux globuleux. L’air de la maison est frais et caresse mes joues… Je finis par m’avancer et ferme rapidement la porte derrière moi.

Les rideaux translucides filtrent la lumière qui se déverse dans le salon. Un beau candélabre aux ampoules antiques me captive. J’observe la poussière danser dans l’air stagnant typique des pièces inoccupées depuis un certain temps. J’ouvre les armoires et observe leur contenu. Il y a une boîte de biscuits, et j’en prends deux pour ne pas que ça se remarque. Je m’installe sur le sofa et observe l’écran noir de la télé : elle est beaucoup plus grande que la nôtre. Je fouille sous les coussins à la recherche de la télécommande. La voilà. Mes doigts effleurent les multiples boutons incompréhensibles et je réalise que je n’ai jamais allumé de télévision, même chez moi. Maman est toujours devant, mais ici je peux la regarder toute seule ! J’appuie sur le premier bouton. Tintin et les sept boules de cristal joue sur la première chaîne. On est environ à la moitié du film. Fascinée par l’histoire de la momie, je reste assise sans bouger un seul muscle. Maman va être terriblement en colère et va me demander où j’étais passée. Madame Leblanc pourrait arriver à n’importe quel moment. Mon regard s’attarde un instant sur la porte en attendant qu’elle s’ouvre et que la longue silhouette de ma voisine s’étire sur les tuiles du corridor. Rien ne se produit, mais quelque chose s’éveille en moi. Je me sens comme lorsque je bois dans les bouteilles de maman, mais multiplié par mille. L’euphorie monte à ma tête. Je vais chercher un troisième biscuit. Je savoure chaque seconde du film, chaque bouchée de mes biscuits. Je suis vivante. Je prends un quatrième biscuit. Le soleil se couche et le générique du film défile sur l’écran. Je suis vivante. J’écoute la musique entraînante, le thème des aventures de Tintin. Je suis vivante ! La poussière danse dans le salon et je danse avec elle, je sautille et lance les coussins dans les airs. Je regarde par la fenêtre. Il fait presque nuit maintenant, et la peur reprend mes entrailles en un coup de poing violent.

Je cours le plus vite possible jusqu’à la maison, ouvre la porte et me dirige sur la pointe des pieds vers le salon. J’entends toujours les voix fortes de la télévision. Maman est endormie sur le canapé, une bouteille à la main. Elle la serre contre sa poitrine, même s’il n’y a plus de liquide à l’intérieur. Je regarde son visage pâle sur lequel s’étalent les couleurs de la télévision. Ses joues émaciées deviennent bleues, jaunes, rouges, mauves selon les publicités. Ses orbites enfoncées me font peur. La télé devient toute blanche, et le visage de maman le devient aussi. J’ai l’impression de voir un crâne. Un crâne maladif qui me fixe de ses orbites vides.

Le souvenir s’estompe, et j’éloigne mon front de celui de Johan. On ne dit rien durant un long moment. La bouche pâteuse, il finit par dire :

-Et elle as-tu fait un gâteau ?

-Jamais.

Chapitre III

My body is a cage

J’observe le vieil homme quitter sa maison. Il sera de retour dans au moins trois heures, comme d’habitude. J’adore les gens ponctuels, surtout quand c’est le moment d’entrer dans leurs maisons. Je me dirige vers la ruelle et regarde autour de moi : personne. J’ouvre la porte de derrière. Il y a quelques mois, j’ai fait faire une copie de la clé de la porte principale et de celle de derrière. C’est plus pratique que de forcer une fenêtre fermée, même si j’y suis habituée maintenant.

La première chose qui me dérange, c’est le tableau croche au-dessus de la lampe verte. Il est assez moche, ce serait la moindre des choses qu’il soit droit. Je m’approche afin de le redresser, puis me ravise. Pourquoi est-il toujours croche ? Je le redresse à presque chaque visite. Cela veut dire que le vieil homme sait que quelqu’un passe chez lui? Est-ce un jeu pour lui? À vrai dire, il y a peut-être des caméras dans cette maison. Mais qui installe des caméras de surveillance sans équiper ses portes de système d’alarme? Je fixe le décalage de quelques millimètres. Finalement, je le rajuste. Je n’aurais pas pu me concentrer pour la suite.

Pour me déculpabiliser, je décide de laver la vaisselle sale qui s’accumule dans l’évier en écoutant de la musique. J’enfile les gants de vaisselle (un jaune et l’autre bleu, je ne sais pas pourquoi), presse la bouteille de savon pour faire quelques bulles et me mets au travail. Je fais quelques poses avec les belles assiettes, fais couler l’eau lentement des verres sur les plats sales, bref, je m’amuse. Faire la vaisselle pour un inconnu a quelque chose de réconfortant.

Finalement, le moment tant attendu : je fais couler l’eau du bain. Il n’y a pas meilleur moyen de contempler une œuvre d’art. Dans les maisons précédentes, je choisissais la meilleure œuvre d’art et la contemplais durant quelques heures. Mais je n’avais jamais vu un tableau comme celui-ci. Je mets mes écouteurs.

Ma tête devient lourde et ma peau se dissout dans l’eau. Je sens les rochers coupants sur la plante de mes pieds. L’île se découvre devant mes yeux. Je suis enfin de retour. Déterminée à m’enfoncer profondément dans la forêt, je cours malgré les branches qui giflent mon visage. Le chuchotis des feuilles au vent se transforme en un sifflement qui se rapproche. Une brume descend du ciel, serpente entre les troncs massifs des arbres et m’entoure d’un nuage distordu. Je peine à avancer dans le brouillard, mais il faut que j’arrive au cœur de l’île. Les arbres s’espacent afin de laisser place à un lac sombre dont je ne peux voir le fond. Une pleine lune dorée se reflète sur sa surface laquée. Je ne me suis jamais rendue aussi loin. Fébrile, je m’approche de l’eau en examinant les alentours. Ils sont si familiers que je me demande où j’ai pu apercevoir un tel paysage, mais mon regard est aussitôt attiré par le centre du lac. Un îlot repose en son milieu, sur lequel un gigantesque saule pleureur balance ses branches aux feuilles lustrées qui frôlent la surface dormante. Quelques pas encore, et je suis à la rive du lac étrange. Je regarde mon reflet sur la surface miroitante. Mes cheveux que j’ai coupés trop court sont inégaux et mes mèches tombent bizarrement sur mon front. Mon reflet semble plus jeune, il a les joues pleines et le regard moucheté de poussières d’or. J’approche mon doigt du reflet qui, à mon toucher, s’évanouit en ondes amplifiées jusqu’à l’îlot. Je plisse les yeux : une des racines du saule plongée dans l’eau semble bouger. J’oublie de respirer. Un immense serpent camouflé sur le tronc me fixe d’un regard enflammé : sa pupille en fente baigne dans un iris d’or fondu. L’œil m’aspire, mes jambes avancent toutes seules. Je veux me réveiller. J’avance dans le lac. Je dois me réveiller. L’eau arrive à ma taille, le regard du serpent ne me quitte pas. RÉVEILLE-TOI!

Je prends une grande goulée d’air. Une douleur fend ma poitrine, j’avais complètement oublié de respirer. Je ferme les yeux un instant, mais cela me donne le tournis. En me levant, je manque de tomber, car mes jambes peinent à me supporter. Les écailles sur mon dos scintillent dans le miroir de la salle de bains. Est-ce que j’aurais dû continuer ? Il y a trois écailles de plus. Je glisse mon ongle sous la surface d’une d’entre elles et tente de l’arracher. Ça fait mal. Très mal. Mon ongle glisse sur l’écaille : je l’ai fendue, mais l’écaille s’est légèrement détachée. Une goutte de sang perle sur mon dos. Bizarrement, je suis déçue de voir qu’elle n’est pas dorée.

Je me regarde dans le miroir. Même si mon reflet était rajeuni, ici je semble avoir vieilli de 10 ans. Il faut dire que j’ai assez mal à l’endroit de l’écaille délogée. Je palpe mon visage. J’ai toujours une frange mal coupée, toujours le visage émacié… Tout semble être normal.

Sur le chemin du retour, un parfum familier m’attire dans une ruelle. Des fleurs de gel brillent derrière une montagne de sacs à poubelle. L’odeur sucrée se mélange à celle, putride, des déchets qui jonchent la ruelle. Ça ne m’empêche pas de me pencher et de cueillir quelques pétales. Je les laisse fondre sur ma langue en me dirigeant vers mon appartement. Je n’aurais pas dû en prendre, mais j’en ai vraiment besoin.

Je titube jusqu’à mon lit. Ma chambre est floue, mes yeux ne peuvent pas se fixer sur un objet précis. Je ferme les yeux, mais l’envie de vomir me saisit soudainement. Ma langue gonfle, ma gorge se serre. Je panique. Est-ce que les fleurs de gel tirent leur qualité de l’endroit où elles poussent ? Ce serait logique. Mais si c’est le cas, je suis mal foutue. Quelle idiote. J’aurais pu en prendre n’importe où, je peux toujours les trouver si je m’y mets. J’essaie de me calmer et cherche des vidéos sur YouTube, quelque chose de relaxant à regarder. Le réseau est tellement lent que rien ne charge et, en panique, je mets de la musique au hasard sur mon téléphone. My body is a cage commence à jouer. Je ne m’y attendais pas, alors pour un moment, mes yeux peuvent se fixer un instant sur l’araignée au coin de mon plafond. Je cligne des yeux : est-ce une tache ou une araignée ? Je vois le petit point noir grossir et se rapetisser, on dirait qu’il se déplace. J’essaie de me concentrer, mais si je regarde l’araignée trop longtemps, une douleur fulgurante me traverse les tempes. Soudain, je réalise à quel point j’ai soif. Je m’appuie sur les murs afin de ne pas perdre mon équilibre; mon appartement tangue comme un bateau en pleine tempête.

Je crache l’eau de mon verre dans l’évier. Elle goûte le jus de poubelle. J’ai l’impression que ce même jus coule dans mes veines. Je sens mauvais. Je me déteste. Je penche la tête au-dessus l’évier. Dans le trou noir, l’œil du serpent m’observe. Des convulsions me saisissent et je cours vomir dans la toilette. Durant le trajet jusqu’à mon lit, je ferme les yeux afin de ne pas rencontrer d’autres hallucinations. La chanson continue, elle se répète sans arrêt, mais je suis trop épuisée pour aller chercher mon téléphone sur la commode. Je sens les battements de mon cœur ralentir au rythme de la musique jusqu’à ce qu’ils deviennent si faibles que le son de l’orgue éclipse tout autre bruit. Tout ce que je vois, c’est un champ de fleurs de gel dans les bois de mon ancienne école, il y a de cela mille ans, et mon amie d’enfance qui observe les fleurs briller sous la pluie. La rosée sur les pétales reflète la lumière bleue sur ses lèvres qui sourient. Elle se retourne vers moi, et me dis des paroles que je n’entends pas.  

J’ouvre les yeux. Les chiffres scintillants sur mon cadran indiquent deux heures de l’après-midi. Je tire mes rideaux. La lumière est si forte que je dois plisser les yeux afin de voir dehors. Je me sens vide, mais je n’ai pas faim. C’est un désir plus intolérable que la faim. Je mets mon manteau, et me dirige vers la maison du vieil homme. Je sais qu’il vient de rentrer chez lui, mais je dois entrer dans le tableau dès qu’il sortira pour continuer ce que j’avais commencé et rencontrer le serpent. Arrivée à sa rue, je vois deux voitures de police stationnées devant la maison, gyrophares allumés. J’ai un mauvais pressentiment. Je m’arrête sur la rue opposée et observe les policiers sortir de la maison, et vois le vieil homme fermer la porte. Au moins, il n’est pas mort.

Une vieille dame dans la soixantaine ouvre la porte de la maison à côté de moi une tasse de café à la main, les pieds dans ses pantoufles. Sur un ton de confidence, elle se tourne vers moi et dit :

-C’est un cambriolage.

Je la dévisage un instant.

-Comment est-ce que vous savez cela ?

-Je savais qu’un voisin allait se faire cambrioler aujourd’hui, je l’ai vu dans mon café.

-Votre café ?

-Dans les marques de la tasse.

Avec un sourire, elle penche sa tasse afin que j’observe les taches de café au fond. Je hoche la tête d’un air qui se veut compréhensif. Elle finit par dire :

-Vous n’avez pas l’air très en forme. Vous devriez boire plus de jus de citron.

Elle ferme la porte en faisant un petit « bye bye » de la main, geste que je lui rends amicalement. Je me sens trop fatiguée pour questionner ce qui se passe. Je décide d’attendre dans le petit parc proche de la maison que j’utilisais il y a des mois pour observer la routine du vieil homme. À trois heures précisément, il sort de sa maison. Si c’était un cambriolage, il n’a pas l’air particulièrement agité. J’attends quinze minutes, puis me poste dans le sens contraire de la direction où il vient. Je commence à marcher de l’autre bout du trottoir, et le vois arriver les bras chargés de ses courses. Pile à l’heure. Je le vois monter péniblement l’escalier et cours lui offrir mon aide. S’il vous plait, faites qu’il accepte, faites qu’il accepte…

-Merci beaucoup, dit-il en souriant.

Je ne l’avais jamais vu de près. À vrai dire, il n’a pas de photos de lui dans sa maison. Il est plus vieux que je le pensais, car l’entièreté de sa peau est striée de rides. Ses bras frêles tremblent sous le poids du sac qu’il a gardé. Je le suis dans le corridor que je connais si bien.

-Vous pouvez laisser les sacs à l’entrée. Vous voulez un verre d’eau ? Vous avez l’air assez mal en point.

-Je veux bien, merci. Vous n’êtes pas la première personne à me dire ça.

Je jette un coup d’œil à la maison sans avoir l’air trop indiscrète. Rien ne semble avoir été volé.

-Vous avez une belle maison.

-C’est ce que les voleurs de cet après-midi semblent avoir pensé aussi.

Il me tend un verre d’eau comme si de rien était.

-Vous avez été volé ?

La peur dans ma voix semble l’attendrir.

-Oui, beaucoup de mes œuvres d’art…

-Lesquelles ?

La question est sortie toute seule, mais je vois qu’il semble un peu inquiet, maintenant.

-Plusieurs tableaux. Vous êtes sûre d’aller bien ? Votre visage est affreusement pâle.

-Je… je peux voir votre salon un instant ? J’ai des contacts… dans une compagnie d’assurances qui pourraient vous aider.

-J’ai une très bonne compagnie d’assurances, merci bien.

 J’entre dans le salon. Il y a un grand espace vide à l’endroit de mon tableau. Mon tableau s’est fait voler. Et à cause de ma lâcheté, je n’ai pas pu découvrir le secret de l’île. Je ne le saurai jamais. Il est perdu à jamais, et hier encore j’aurais pu en percer le secret. J’aurais dû continuer hier ! Pourquoi me suis-je réveillée ? Et le serpent !

-Madame ?

-Je devrais vous laisser.

-Ah oui… merci pour les sacs !

Je sors de chez lui sans lui dire au revoir. Je fixe mes bottes en marchant sans savoir où aller. Je continue durant une bonne heure avant de me rendre compte que je suis devant l’appartement de Johan. Je tourne la poignée, monte jusqu’à sa chambre et commence à pleurer devant lui alors qu’il me regarde avec incompréhension. Il finit par me serrer dans ses bras.

Chapitre IV

George

-Alors, ça marche ?

Je baigne dans l’eau chaude de mon bain en regardant la version du tableau de Johan. Même avec la chanson, je n’arrive pas à entrer dedans.

-Heu… Pas vraiment.

-Ben, tu entres ou pas ?

-J’entre pas.

-Ça marche pas d’abord. Bon, tu vas être contente, j’ai une piste pour le tableau.

Je me redresse et manque d’échapper le téléphone dans l’eau.

-Vraiment ? Mais tu attendais quoi pour me le dire ?

-Disons que c’est très… dangereux.

Apparemment, les œuvres d’art ont été vendues par un groupe affilié à George, un fabricant de fleurs de gel artificielles. Je ne l’ai pas dit à Johan, mais je suis déjà devant l’usine. Les portes du bâtiment désaffecté se dressent devant moi, et le parfum synthétique des fleurs de gel me dit que je suis au bon endroit. Du verre cassé jonche le sol, les murs sont tous tagués et je n’ai plus vraiment envie d’y aller. J’entends l’autoroute rugir au loin. Cependant, un autre son étouffé résonne derrière la porte en fer. Je tends l’oreille. La basse assourdie d’une musique semble venir de derrière. J’hésite encore quelques minutes : tout me dit qu’il ne faudrait pas que j’y entre. Je guette un mécanisme, mais la porte est lisse. Je décide de la pousser. Étonnamment, elle s’ouvre en grinçant.

-T’es qui ?

Un petit garçon grelotte sur une chaise devant un corridor plongé dans le noir. Il tient dans ses mains une boisson chaude et me dévisage d’un air de défi, même s’il semble n’avoir que 12 ans. Je hume l’air : c’est du chocolat chaud. Un haut-parleur à ses pieds diffuse à plein volume la musique que j’entendais plus tôt. Je pense que c’est du rap coréen.

-T’es pas à l’école?, dis-je sur le même ton.

-Mêle-toi de tes affaires. 

-Ok, ok. Je viens voir George.

Il me dévisage longuement de la tête aux pieds, puis tire une sucette mauve de ses poches, déchire l’emballage qui tombe par terre et plonge la sucette dans son chocolat en le sirotant tranquillement. Je grimace. 

-Pour ça, j’ai besoin du code secret. 

-Margherita avec deux limes.

Il lève les yeux, comme étonné que je dise le bon mot de passe. Je dois cela à Johan, et je me sens un peu coupable de lui avoir dit que j’irais voir George demain. Sans rien dire, le petit garçon boit une gorgée de son chocolat chaud modifié et tend une main vers moi. 

-Tu veux un high-five ?

-C’est un dollar pour passer. 

Je soupire, fouille dans la poche de mon manteau pour une pièce de monnaie oubliée, puis la dépose dans sa paume.

-Merci. Tu vas dans le fond, tu tournes à droite. Il va y avoir une porte. Après, tu tournes à gauche et tu descends l’escalier. Là, y’a deux portes. C’est celle avec un tag qui dit « born to kill ». C’est là.

Plus je m’enfonce dans l’usine, plus la température chute. Il y a de la neige sur le sol et le parfum des fleurs de gel s’intensifie, mais l’odeur a un arrière-goût artificiel qui brûle la gorge. Je passe devant une pièce éclairée de néons bleus suspendus au plafond, sous lesquels des dizaines de fleurs poussent sur le sol tapissé de neige. Un homme cueille des pétales afin de les mettre dans un sac réfrigérant. Avant qu’il se retourne, je continue mon chemin.

Finalement, j’arrive devant la porte. Je frotte mes doigts et souffle afin de les réchauffer. De la buée s’échappe de ma bouche. Devrais-je cogner ? C’est plus poli, mais personne ne répond. Je décide d’entrer quand même.

Dans une vaste salle où toutes sortes d’objets s’entassent, un grand homme maigre est assis sur une chaise sculptée de glace. Il flatte le bec d’un corbeau perché sur son épaule. Malgré la température, il ne porte qu’un t-shirt, des jeans et des chaussettes sans chaussures à ses pieds. C’est sa peau bleue qui me surprend le plus. Son regard froid est captivé par son oiseau, mais une tristesse grise émane de ses yeux, comme des cendres encore tièdes. Il a l’air plus vivant que mort, mais ses doigts aux bouts noircis témoignent de son temps compté. Peut-être reste-t-il dans cette usine glacée afin de se conserver le plus longtemps possible. C’est son corbeau qui annonce ma présence d’un cri défiant. Les yeux gris de George se posent sur moi, et pendant un moment je ne sais quoi dire.

-Qui es-tu ?

Sa voix rauque me surprend.

-Je m’appelle Mo. Je suis venue vous demander quelque chose.

Il reste silencieux. Plus je le regarde, plus je trouve qu’il ressemble à un cadavre. Quand il ne bouge pas, ses traits semblent figés comme de la cire. Son corbeau lui mordille les doigts. Je me rends compte qu’il lui manque l’annulaire de sa main gauche.

-Bon, je me demandais si vous aviez un tableau. Un tableau pas comme les autres, il est doré et noir. C’est une île. Il est assez spécial, je sais pas si-

-Je sais de quoi tu parles.

Une lueur inquiétante surgit dans ses pupilles dilatées.

-Est-ce que tu es… entrée dedans ?

Je hoche la tête. George se lève et je réalise maintenant qu’il fait presque deux mètres de haut. Son corbeau s’envole et va se percher sur une grande armoire en bois au fond de la salle. Il s’approche lentement, et je recule de quelques pas jusqu’à ce que je m’enfarge sur une pile de carnets déchirés.

-Qu’as-tu vu ?

Son dos s’arque en forme de chenille qui se recroqueville afin que son visage soit à la même hauteur que le mien. Maintenant qu’il est si près, je peux voir des taches mauve foncé qui fleurissent sous sa peau bleue. Ses veines semblent avoir éclaté depuis quelque temps.

-J’ai besoin de voir ce que tu as vu.  

-Pas si tu ne me dis pas ce que toi, tu as vu.

Il se redresse, et pour un instant une ride plisse son front.

-Je n’ai rien vu. Je n’arrive pas à entrer dans la forêt. Je n’ai vu que du sable doré, une lune étrange et des vagues noires.

Je me retourne et soulève légèrement mon chandail pour qu’il voie les écailles sur mon dos.

-Et ça, tu en as ?

Surpris, George fixe mes écailles durant quelques secondes. À son tour, il baisse le col de son t-shirt et me montre trois petits pétales dorés incrustés dans sa peau. D’un ton pressant, il me redemande de lui décrire ce que j’ai vu sur l’île.

-Si je te montre, tu dois me dire où se trouve le tableau.

-Ok.

-Promis?

-Promis.

Comme son visage est plus sévère que d’habitude, j’ai l’impression qu’il prend ce marchandage au sérieux.  

-Je connais un truc pour voir des souvenirs. Tu as des fleurs de gel ?

-Tu es au bon endroit.

Il se dirige vers une porte à gauche et en ressort avec une fleur de gel qu’il me tend. Je laisse fondre un pétale sur ma langue et sursaute en le voyant avaler la fleur en entier. George mâche le tout en faisant craquer la glace sous ses dents. Devant mon air horrifié, il répond simplement : « c’est ce qu’il faut pour que ça marche avec moi. »

Le pétale laisse un goût métallique sous mon palais. Je n’apprécie pas le goût chimique, mais j’imagine que c’est inévitable lorsque la plante est cultivée sous ces horribles néons bleus. Après un moment, je sens l’engourdissement habituel.

-Viens, colle ton front contre le mien.

Rien ne se produit. Peut-être que le dealer de fleurs de gel n’est pas fait pour ce genre d’échange, mais j’avais une intuition qu’avec lui, cela fonctionnerait.

-Je vais chercher une autre fleur.

-Non! tu en as pris assez. C’est peut-être autre chose. Est-ce que tu es nerveux ?

Sa mâchoire est crispée et ses lèvres tournent au mauve, mais il fait non de la tête.

-Tiens, avec de la musique, ça aide.

Je sors mes écouteurs de poche et lui mets un écouteur dans l’oreille et l’autre dans la mienne. J’ai besoin d’une chanson avec de la basse et un rythme lent, alors je mets Anvil de Lorn.

Quand son front glacial touche le mien, quelque chose se déverrouille. Je sens sa présence alors que je m’enfonce dans le souvenir de l’île. George me suit dans la forêt jusqu’à l’étang. On observe tous les deux l’iris du serpent d’or. Puis, le souvenir se brouille et je suis projetée dans une autre part de ma mémoire. Je tente d’en sortir, mais je ne peux qu’avancer vers mon amie agenouillée devant des fleurs de gel. Elle me sourit, me dit encore des paroles que je n’entends pas. La lueur bleue des fleurs lui donne un air de fée. Elle me prend la main. Je la lâche et cours dans l’autre sens. George et moi regardons mon amie, son visage qui s’efface et la version plus jeune de moi qui sort du bois.

On émerge tous les deux en même temps. Il me regarde – il a une expression moins sévère qu’il y a quelques minutes – et dit :

-Merci. Je me demande si l’île serait pareille pour moi.

-Comment ça ?

-J’ai l’impression que chacun a sa version. Toi, tu as vu un serpent. Mais je ne pense pas que ce souvenir m’appartient. C’était beau, mais disons que je ne fondais pas dans le tableau comme toi tu semblais le faire.

L’effort d’avoir autant parlé l’a fatigué. Il se masse les paupières de ses longs doigts mauves et dit :

-Je peux te demander qui c’était dans le dernier souvenir?

-Une vieille amie.

-Mes condoléances.

J’ouvre la bouche, puis la referme. George dit :

-Désolé. C’est facile pour moi de distinguer les morts des vivants.

Je veux changer de sujet.

-Tu sais pourquoi tu n’arrives pas à entrer véritablement dans le tableau ?

-Je pense que oui. Je n’ai pas grand souvenir de ma vie d’avant.

-Quelle vie d’avant ?

Il part et revient avec une autre fleur de gel. Le corbeau nous observe d’un air interrogateur.

-Je te laisse voir par toi-même.

Maintenant, je sombre dans ses souvenirs. On va loin, très loin, jusqu’à un stationnement. George veut continuer, mais un vide effrayant entoure sa mémoire. Il cesse de lutter, et le souvenir se découvre devant nous. À vol d’oiseau, on peut l’observer couché sur l’asphalte d’un stationnement de supermarché. Je me penche au-dessus de lui et entre dans son corps. Le soleil m’aveugle et je tente de me relever. Le bitume devrait être brûlant, mais je ne sens rien. Je contemple mes mains aux bouts de doigts mauves, les passe sur mon visage et mon menton mal rasé. Qui suis-je ? Je réalise que je ne sais pas mon nom. J’entends des voix au loin, le bruit de ferraille des paniers qui roulent sur le sol, et, soudain, des klaxons. Une ombre passe sur mes yeux secs. Je lève la tête et tombe nez à nez au pare-chocs d’une Toyota et roule immédiatement hors de son chemin. Le conducteur m’insulte et accélère au loin, puis grille un feu rouge.  Quelques passants aux bras chargés de sacs d’épicerie me contemplent un instant, puis retournent à leurs affaires. Je me relève difficilement : chaque vertèbre de mon dos craque alors que je le déroule. Qu’est-ce que je fais ici? Une vieille caissière au gilet vert s’approche de moi et plisse les yeux en m’examinant de la tête aux pieds. J’observe les cendres tomber alors qu’elle tire une longue bouffée de sa cigarette.

-Ça va ?

Les braises de sa cigarette rougeoient un instant. Je m’attends à ce que mes narines piquent, mais je ne sens pas l’odeur de la cigarette.

-Alors, jeune homme ? Tu es muet ?

Je touche ma gorge et me demande si je le suis vraiment. J’ai l’impression de ne pas avoir parlé depuis une éternité. Finalement, je croasse un « non » peu convaincant.

-Comment tu t’appelles ?

J’entends un vieux couple se disputer en chargeant leur coffre de voiture de sacs en plastique. La dame d’un certain âge crie « George ! ne mets pas les boîtes sur les framboises ! »

-Je m’appelle George.

Je me retourne et laisse la caissière derrière moi. Il fait trop chaud. Je sens que je vais pourrir si je reste sous le soleil cuisant. Je m’éloigne en traînant mes longues jambes qui peinent à suivre. Après des heures de marche, je sens mon annulaire se détacher. Je contemple, horrifié, le doigt tomber sur le trottoir. Je cours jusqu’à ce que la rue débouche sur une vieille usine désaffectée. Je pousse la porte. Finalement, l’obscurité m’absorbe. Je descends les étages, comme poussé par une intuition. Au dernier étage, je me terre sur le sol froid et humide.

Quand je me réveille, un vent souffle sur ma peau. Je ne peux pas le sentir, mais j’entends son chant morbide alors qu’il se faufile entre les murs craquelés de l’usine. La faim me tord les entrailles. Je monte à la surface de l’usine. Un spectacle magnifique m’attend au premier étage. Un trou perce le toit de l’usine, dévoilant un pan du cosmos. Des milliers d’étoiles brillent dans le ciel, et une pleine lune répand sa lumière bleutée sur le sol tapissé de neige. Là, des fleurs étranges brillent dans le noir. Elles sont translucides, délicates, et leur tige laisse transparaître des veinules bleues qui pulsent au rythme d’une musique que nul humain ne peut entendre. Moi, je peux. La musique de la Lune est si belle, je veux l’avaler toute ronde. Mais c’est impossible. Alors je m’approche des fleurs et dépouille l’une d’entre elles de son beau pétale. C’est délicieux. Aucune autre nourriture ne me satisfera, à présent. Je prends un autre pétale. Mon corps s’éveille, je peux sentir, quoique faiblement, le froid de la neige. C’est si bon. Je prends un pétale, puis un autre. Je fais croquer les pistils sous mes dents comme des petites billes. Après mon repas, je me couche sur le sol et admire les étoiles qui tournent en cercle et la Lune, en son centre, qui veille sur moi. Lorsque je me réveille le lendemain, je peux voir mon reflet sur la glace qui couvre le sol. Ma peau est bleue.

Le contact se rompt. Je redeviens moi-même. J’ai de la peine à quitter George, à le laisser seul avec son souvenir. Ou son manque de souvenirs. Je dis doucement :

Peut-être que tu ne peux pas entrer complètement dans le tableau parce que tu ne sais pas qui tu es. Tu n’as vraiment aucun souvenir de qui tu étais avant?

-Tu as vu mon premier souvenir. Avant ça, c’est le néant.

Le corbeau émet un petit croassement, comme pour appuyer les propos de son ami.

-Et lui, c’est quoi son nom ?

-George deux.

On rit ensemble. Quand il rit, des rides profondes se forment aux commissures de ses lèvres. Il se lève.

-Ça fait du bien de parler ensemble. Tu reviendras me voir ?

-Promis.

-Tel que promis…

George ouvre la grande armoire dans le fond de la pièce et en sort le tableau. Derrière lui, je peux voir des centaines d’œuvres d’art qui s’entassent dans l’armoire sans fond.

-Je pense qu’on devrait le rendre à son propriétaire. Il a assez causé de problèmes pour nous deux.

Il hoche la tête en signe d’approbation.

Chapitre V

Le serpent

-Merci, Johan, j’ai le tableau.

-QUOI? Tu y es allée ?

-Disons que c’est une longue histoire.

-Je te rejoins. J’ai besoin de le voir, ce tableau.

Il fait presque nuit, à présent. Je vois Johan s’approcher en courant devant la maison. Ce n’est pas très discret, mais bon. On entre dans la maison comme si de rien était. C’est facile de remettre le tableau à sa place : il y a un grand rectangle pâle sur le mur. Johan examine le tableau d’un air impressionné en dessinant des croquis dans son carnet. On reste debout un instant à regarder l’œuvre en silence comme dans un musée. Finalement, je dis à Johan :

-Maintenant, j’ai besoin d’être seule.

-Comme tu veux. Mais reste pas là trop longtemps.

-C’est la dernière fois, rassure-toi.

Une fois qu’il est parti, je décroche le tableau et le mets sur son présentoir idéal : le siège de toilette. Je fais couler l’eau du bain et mets la chanson de Mitski. Je prends de grandes inspirations.

C’est comme retrouver une seconde peau. Contrairement à mon habitude, je ne me précipite pas vers la forêt. Je prends le temps de regarder ma peau dorée, le croissant de Lune dans le ciel sans étoiles, les vagues noires qui se fracassent sur les rochers de l’île. Au loin, le vent siffle :  quelqu’un m’appelle.

L’îlot au centre du lac n’a pas changé. Je touche la surface de l’eau et éveille le serpent. Sa beauté n’est plus intimidante. Il quitte la branche du saule et vient se poser sur le sol de l’îlot sans détacher ses yeux des miens. Sa langue fourchue hume l’air, touche la surface du lac, et le reptile finit par s’immerger complètement dans l’eau noire.  Sa tête refait surface et ses yeux d’or fondu me fixent alors qu’il ondule dans ma direction. Il siffle tendrement, arrive devant moi et se dresse à ma hauteur. Je tends ma main et caresse ses écailles. Elles sont chaudes.

-Tu ne m’as pas oubliée.

Sa voix n’a pas changé. Je ne l’avais pas entendue depuis que je m’étais enfuie le soir où on avait toutes les deux découverts des fleurs de gel dans les bois de notre ancienne école.

-Je l’ai souhaité. Pardon.

Son corps s’enroule autour de moi, sa tête de serpent se dresse, sa langue fourchue me caresse la joue et boit mes larmes dorées.

-Tu te rappelles de l’histoire qu’on avait écrite ensemble?

-C’est l’histoire de la femme qui se transforme en serpent au bord d’un lac.

-Alors tu sais comment ça finit, dit mon amie.

L’emprise se resserre doucement, l’air se raréfie. Je regarde les yeux d’or et je revois ces mêmes yeux captivés par les fleurs bleues il y a de cela des années. Les crocs de mon amie scintillent, j’entends les vagues et le carillon, quelque part, des fleurs de gels qui s’entrechoquent. La morsure est douce. En étreignant le serpent, je dis :

-C’était une belle histoire.

-Alors, réécris-la.

Je vois les écailles s’envoler; certaines se collent à mon cou, mon dos, mes bras. Mon amie a disparu.

Je suis de retour dans le bain. Dans le miroir, je vois des écailles partout sur mon corps. Ça ne me dérange plus. Je touche les deux incisions dans mon cou. Ça ne fait pas mal. Je m’habille, replace le tableau, ferme la lumière et jette un dernier regard sur la maison. Je laisse la copie de la clé sur le clou à l’arrière du tableau. Je n’en aurai plus besoin.

J’enfile mes écouteurs, joue la chanson Perfect Day, et me dis que j’ai besoin de sommeil. Sur le pas de la porte, des gouttes d’eau tombent sur mon nez. Les glaçons suspendus au toit fondent petit à petit.  La glace filtre la lumière qui se réfléchit sur la neige bleutée. La saison des fleurs de gel se termine bientôt. George entrera en hibernation, Johan aura bientôt fini sa chrysalide. Et moi, j’écrirai cette histoire.

Lire sur Instagram : @les_eveilles_des_fleurs_de_gel

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