Nous. de Gabrielle Legault

Source : Pexels

– Première version –

Moi. La plus prévisible, la plus impulsive. Poussée par ma jeunesse naïve et enflammée. Habitée par la peur de ne pas être aimée, de ne pas être vue, qui me pousse à suivre le courant même si l’itinéraire et la destination manquent.  

Frivole, j’aurais claqué la porte sans regarder une dernière fois derrière mon épaule. Et je serais partie au bal. Quelque chose d’aussi ridicule m’aurait distraite. L’endroit m’aurait déçue et la nourriture aussi. J’aurais sauté dans les bras de mes amies. Nous aurions crié en voyant la montagne de tulle, de dentelle et de fausse soie que nous aurions portée. J’aurais bu pour la première fois. En cachette au bal, ouvertement à l’après-bal. J’aurais été l’objet de certains regards pour la première fois. Je n’aurais pas haï ça.

Je serais revenue en même temps que le soleil se serait levé. Je me serais réveillée seulement au milieu de l’après-midi, le sourire aux lèvres. J’aurais débarqué sans délicatesse dans ta chambre pour sauter sur ton lit comme avant. Tu serais étrangement encore couchée. C’est seulement à ce moment-là que j’aurais découvert le cataclysme dans la peau glacée de ta main.

Je me serais plus concentrée à travailler qu’à aller à l’école. Celle-ci me ferait trop réfléchir et j’essayerais sûrement de penser le moins possible. Ayant souri la première fois, je prendrais donc un coup en revenant de mes shifts. Même si j’avais été crevée, je sortirais pour m’inhiber davantage. Ça aurait fonctionné, je serais rentrée chez moi avec des gens dont le regard me donnerait de l’importance. Quelqu’un en particulier serait resté. Un être passionné qui m’aimerait sans limites. Qui m’empêcherait éventuellement de voir mes amies ou de sortir de la maison.

Des années plus tard, j’aurais eu des enfants qui ne m’auraient jamais vue heureuse.

– Deuxième version –

Moi. La plus attentionnée, la fille la plus modèle. Dictée par mon plaisir de bien faire et ma terreur de décevoir, je serais restée.

J’aurais laissé tomber mon bal, mes études. Je serais restée auprès de toi jour et nuit, juste pour te voir respirer. Tu te serais sûrement sentie moins seule, la mort t’aurait donc laissée tranquille encore quelques mois. Au bout d’un moment, tu te serais fâchée contre le parasite de ma personne. Tu m’aurais repoussée à l’extérieur de la maison pour que je me sente moins seule aussi.

Fatiguée, frustrée des longues années et de la maladie qui s’éterniserait, j’aurais claqué la porte en te reprochant mon bal manqué, ma vie déprimante. Bêtises. Je t’aurais boudée jusqu’à ta mort inévitable. Après quoi, je serais devenue cruelle, brisée. Méprisante même quand on m’offrirait de la gentillesse. Je n’aurais plus fait confiance à qui que ce soit, particulièrement aux gens qui auraient voulu mon bien. Il n’y aurait pas eu de maison assez isolée des autres pour cacher mes regrets.

Les cartes d’anniversaire, de Noël et de Nouvel An de mes amis et des membres de ma famille restants auraient progressivement cessé d’arriver dans ma boîte aux lettres. J’aurais fini par couper complètement les ponts avec ceux-ci. Au bout de nombreuses années à broyer du noir, la population générale commencerait à éviter mon regard méchant dans le métro. J’aurais finalement trouvé ma seule satisfaction sur le banc d’un parc en nourrissant les pigeons et en maudissant les enfants un peu trop turbulents.

Je serais morte, seule, sans jamais t’avoir visitée une seule fois.

– Troisième version –

Moi. Devant mon clavier, les mots alignés à l’écran, j’ai remarqué qu’aucune de ces dimensions ne me porte vers toi. Qu’aucune des variations de mon être ne m’aurait menée vers toi. Je pensais créer le même effet que chez les lecteurs lorsqu’ils s’invitent dans les livres. Une histoire heureuse de ma vie triste. J’aurais commencé à vivre dans une maison de papier où tu existes encore, où j’ai encore envie d’esquisser des sourires sans l’ombre d’un doute.  

J’avais espoir, avec ma plume, que tu ne serais peut-être pas morte avant que j’enfile mes talons et que j’applique l’ombre à paupières brillante que tu m’avais offerte. Longtemps, j’ai renié la fille qui est entrée dans la chambre de sa mère pour lui demander de faire glisser la fermeture éclair de sa robe. Détesté celle qui t’a trouvée inerte aux côtés des pots orangés qui s’accumulaient sur ta table de chevet autour du corsage de fleurs. Tu voulais me faire plaisir.

La seule robe que j’ai portée après fut celle de tes funérailles. Je n’ai jamais osé me sentir jolie par la suite dans n’importe quel morceau de vêtement par ailleurs. J’ai laissé les brillants aux étoiles. J’ai lancé le cintre dans le trou noir de la garde-robe. Je ne pouvais pas croire que j’avais passé plus de temps à me regarder dans le miroir qu’à être à tes côtés ce jour-là. J’ai gradué en somnambule. Je devenais translucide au fur et à mesure que je revenais dans cette maison habitée, mais vidée de l’odeur de ta crème à mains, de la chaleur de tes rires, de ton regard.

J’ai d’abord voulu me moquer quand on m’a dit « je t’aime » pour la première fois. C’était en même temps que mon premier baiser dans ma résidence d’université en désordre, les doigts tachés d’encre. J’ai fini par décevoir cette personne. J’ai fait un premier stage, on m’a donné des responsabilités en me disant « t’as du potentiel ». J’ai quitté en prétextant vouloir écrire. Je me suis bien déçue.

Me voilà. Cette fois-ci, je n’ai pas contourné la rue, je suis entrée dans le cimetière. Tu détestais les roses, donc voici des lilas. J’espère que le message passe bien entre ta tombe de granite et toi. Je dépose ces fleurs en même temps que les petits fantômes que t’as laissés dans ma tête, dans mon cœur. J’ai existé à moitié pour les laisser vivre un peu. C’est fini tout ça, si tu me promets que je peux rester ici quand j’en aurai besoin.

On se refait ça bientôt. Juste nous.

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