« The Banshees of Inisherin » : dispute, désespoir et solitude, par Samuel Trépanier

Source: IMDb

« Être isolé du reste des hommes, c’est se sentir inutile. Se sentir inutile est pire encore que de se sentir coupable. » Si cette phrase provient de Ferdinand Ramuz, célèbre écrivain suisse, elle ne pourrait mieux se prêter au tout nouveau long métrage de Martin McDonagh. Ce dernier s’est déjà démarqué en 2017 avec l’excellent « Three Billboards Outside Ebbing, Missouri ». Il revient à la charge en réalisant une nouvelle comédie tragique qui a déjà fait ses preuves à la 79e Mostra de Venise en y raflant le prix du meilleur acteur, décerné à Colin Farrell pour le rôle principal, ainsi que le prix du meilleur scénario. Remportant pour la deuxième fois le prix du scénario original, McDonagh a su s’imposer face aux autres films présentés lors du festival. Sans parler du fait qu’on retrouve dans ce nouveau film primé l’excellent duo composé de Brandon Gleeson et Colin Farrell, duo ayant brillé dans le très sous-estimé « In Bruges » en 2008, encore une fois imaginé et réalisé par le formidable artiste qu’est McDonagh.

C’est dans un récit se déroulant en 1923 en pleine guerre civile irlandaise que l’on découvre notre protagoniste habitant une île coupée du monde extérieur. Padraic Suilleabhain, fermier qui semble un peu bonasse au premier regard, nous fait découvrir à travers sa malheureuse histoire tous les moyens de passer le temps sur une île comme Inisherin. Ces palpitantes activités se traduisent par des sorties à la taverne de l’île ou encore par des promenades accompagnées d’animaux de ferme. Vivant seul avec sa sœur Shioban, Padraic vit très mal sa très récente séparation de son meilleur ami Colm. Ce dernier a brisé les ponts avec lui, sous prétexte qu’il est ennuyeux. S’installe donc une rivalité entre les deux anciens amis. Le film brille de par cette tragique relation qu’entretienne Padraic et Colm. Le scénario arrive à produire deux personnages extrêmement nuancés de par leurs actions mais aussi de par leurs dialogues. Padraic nous apparait d’abord comme l’idiot de l’ancien duo (« In Bruges »). On ressent face à lui une certaine pitié découlant de son innocence. Cependant, au long du visionnement on découvre un être, bien que sensible et attachant, parfois prêt au pire pour arriver à ses fins. Il n’y a qu’a penser à son interaction avec le musicien de la troupe de Colm. Padraic qui, dans un mélange de rage et de jalousie, n’hésite pas à lui mentir sur la mort d’un de ses proches afin qu’il quitte l’île. Colm est présenté comme un être distant et froid face à son ancien ami. En revanche, le scénario nous démontre le contraire, Colm s’en fait encore pour son ami même s’il tente de prendre ses distances avec lui. Attitude très bien démontrée lorsque Padraic se fait frapper par l’agent de la paix de l’île, une brute idiote qui bat son fils, seul compagnon de Padraic. Autant de tragique adoucit par une habile comédie, qui nous permet de ressentir de l’empathie autant pour l’un que pour l’autre. Ce n’est donc pas étonnant que le film se soit éclipsé avec le prix du meilleur scénario.

Plus qu’un simple conflit, une histoire de solitude

Passer outre la relation conflictuelle des personnages principaux, il est primordial de s’attarder sur la magnifique direction photo qui en plus d’offrir des images à couper le souffle vient amplifier le message central du film, la solitude. De longs plans fixes contemplant la mer ou encore de longues plaines désertes d’un vert éblouissant nous rappellent que cette île n’est qu’une magnifique prison. Ces plans majestueux composés de routes extrêmement longues et désolées ainsi que de ports silencieux alourdissent l’atmosphère que dégage l’île. La seule voie possible pour quitter Inisherin et pour atteindre l’Irlande est la route maritime, ce qui vient amplifier l’effet de claustration.

Pour amplifier son message, le réalisateur s’assure que celui-ci soit ressenti à travers la plupart des personnages de l’île qui nous sont présentés. Le meilleur exemple de personnage affecté de solitude est certainement Shioban, la sœur de Padraic. C’est son haut niveau intellectuel qui, ici, vient l’aider à prendre conscience du désœuvrement affectant l’île. Contrairement aux autres, elle tente de s’extirper de cette solitude sans fin en acceptant l’offre d’emploi d’une bibliothèque dans une petite ville de l’autre côté de la mer, en Irlande. Même si la peur de laisser son frère seul sur l’île la ronge, elle sait qu’elle ne peut refuser l’offre car ce serait se condamner. Elle tente au passage de raisonner Colm, ce qui se scelle par un échec. Shioban incarne donc la révolte, elle ne se contente pas de sa condition, elle veut la changer, contrairement aux personnages qui ont en quelque sorte inconsciemment accepté leur sort. Son raisonnement fait souffrir ses compères de l’île, ceux-ci n’aimant pas la cruelle et froide réalité à laquelle elle les expose. On a qu’à penser à la scène où elle reçoit la lettre de la bibliothèque lui offrant un emploi. La vieille dame s’occupant du magasin général et le policier tentent de la rabaisser et de la dissuader en raison d’une certaine jalousie que ceux-ci lui vouent. Jalousie face à sa lucidité ainsi qu’à son intelligence.

Bref, McDonagh nous offre une exploration poétique de l’Irlande oubliée du 20e siècle. Inisherin, où les jours s’enchainent et se ressemblent. L’ennui surplombant les habitants de l’île. Une fois en son gouffre, il est très dur de s’en sortir sain et indemne. Que ce soit à l’aide de sa saisissante et mélancolique direction artistique ou encore de l’incroyable talent d’écriture de son scénario, une chose est certaine, l’œuvre nous plonge dans une atmosphère désenchantée mais visuellement splendide. Approfondissant la solitude en faisant planer sa lourdeur à travers un récit parsemé d’humour noir, le réalisateur propose un film aboutit qui figurera surement parmi les incontournables de l’année.

Les banshees d’Inisherin (V. F. de The Banshees of Inisherin)

Comédie de Martin McDonagh. Avec Colin Farrell, Brendan Gleeson, Kerry Condon, Barry Keoghan. Irelande, Angleterre, États-Unis, 114 minutes. En salle.

01/11/22 – Critique rédigée dans le cadre du cours Analyse filmique (ALC option cinéma)

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